‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critiqueChapitre 32 sur 115 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Le Ciel voulant tirer d'une rigueur cruelle Une humaine douceur, d'un orage un beau temps. D'un hyver froidureux un gracieux printemps. Et d'une longue guerre une paix éternelle,

Permit que le discord, d'une fureur nouvelle Vînt arracher des mains des deux Rois plus puissans La Tresve qui entre eux devoit durer cinq ans, Pour après assopir toute vieille querelle.

Puis donc que le ciel veut se montrer plus bénin Et qu'il a contre nous vomi tout son venin ; Recevons désormais le bien qui se présente :

Renouons cest accord d'une plus forte main, Prenons l'heure aux cheveux, l'homme r'appelle en vain La sourde Occasion, alors qu'elle est absente.

Comme on voit de chasseurs une bande peureuse, Trouvant du fier Lyon la femme généreuse, Avecques ses petits, de la frayeur qu'elle a, Sans passer plus avant, se retirer de là. Et puis se rasseurant d'une tremblante audace, S'approcher peu à peu pour luy donner la chasse. Faire une longue enceinte, et de cris et d'abbois Ressonner tout autour les antres et les bois :

Et comme à ce grand bruit la magnanime beste Craintive pour les siens, vient à lever la teste,

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D'un horrible regard rouans ses yeux ardents. Et d'un horrible son faisant cracquer ses dents, S'eslance tout à coup, et du premier encontre Renverse en foudroyant tout ce qu'elle rencontre, Desmembre les veneurs, rompt les espieux serrez, Et deschire en passant les toiles et les rets, Puis tourne en sa tesnierc, et sent en son courage Combattre en mesme temps et l'amour et la rage.

La rage, qui la poingt d'une juste fureur, Veut qu'elle emplisse tout et de sang et d'horreur, Mais l'amour la retient : et bien que sa nature Généreuse de soy. mal-volontiers endure Qu'on ose de si près sa caserne approcher. Se contient toutefois au creux de son rocher, Remasche sa fureur, et quoy qu'elle désire. Regarde ses petits au milieu de son ire.

Ainsi quand l'Empereur, Sire, fit ses efforts Pour prendre des François les villes et les forts. Et quand dardant par tout les foudres de la guerre. Il arma contre vous l'Espaigne, et l'Angleterre Les forces d'Italie, et tout ce que sa main Domine sur les bords du grand fleuve Germain, Vous luv fistes sentir des la première attainte, Combien vostre grandeur commande sur la crainte Et combien la vertu peut au cœur d'un grand Roy, Quand il a, comme vous, la fortune pour soy.

Vous reprinstes Bolongne, et gardastes l'Escosse. Et guidant vers le Rhin une armée plus grosse Monstrastes votre force, et vostre pieté. Gardant de vos ayeux l'antique liberté.

Vous conquistes la Corse, et par le navigage De France en Italie asseurant le passage, Fistes voir à César que vous pouviez armer. Aussi bien comme luy, et la terre et la mer. Depuis sur le Sienois, d'une force rusée, Tenant de l'ennemi la puissance amusée, Bourgongne et le Piedmont vous bornastes plus loin. Mettant, comme prudent, vostre principal soin A prendre ce qui est à garder plus facile, Et ne faire bien loin une guerre inutile. Voilà de vos neuf ans le sommaire discours.

Qui sans voir leur bon heur entrerompre son cours,

Se peuvent égaler au long aage des Princes,

Qui ont comme vous, Sire, augmenté leurs Provinces.

L'Empereur est tesmoin, et le sont comme luy Ceux qui ont travaillé pour vous donner ennuy, De quel meur jugement, et prompte diligence Vostre vertu s'anime à la juste vengeance, Combien de vos desseins les secrets sont couvers, Mesmes faisant la guerre en tant de lieux divers, Combien de bons soldats vos bandes sont fournies, Et comment vous tenez vos frontières garnies De villes et chasteaux, tousjours sur l'estranger Repoussant loin de vous la perte et le danger.

Ce que voyant César, et perdant l'espérance D'enjamber plus avant sur les bornes de France, A choisy pour le mieux d'oublier la rancueur Qui avoit si long temps régné dedans son cœur, Et pour n'entretenir une guerre si chère, A reçeu de la paix l'heureuse messagère, La tresve bien-heureuse, et profitable à tous. Mais plus utile à luy, et plus louable à vous : Plus utile, d'autant qu'en seureté plus grande Il jouist du repos, que son aage demande : Et plus louable à vous, d'autant que le bon heur. Sire, vous asseuroit de remporter l'honneur. Et vous avez trop plus, tenant jà la victoire, Prisé le bien public, que vostre propre gloire.

Celuy vrayment celuy est doublement vainqueur, Vainqueur de son haineux, et de son propre cœur, Qui peut durant le cours de sa bonne fortune Suivre de la vertu la trace non commune. « Fascheuse de nature est toute adversité, « Mais trop plus dangereuse est la félicité. Le cheval furieux ayant le mords pour guide, Tousjours en sa fureur ne dédaigne la bride. Le navire agité des vents impétueux Ne succombe tousjours aux flots tempestueux. Et le cours du torrent tombant de la montagne S'allente quelquefois au plain de la campagne. Mais voir un jeune Roy heureusement vaillant, Contre un autre grand Roy pour l'honneur bataillant.

Refréner sa fureur, Sire, c'est une chose,

Qui d'un moindre que vous au pouvoir n'est enclose.

Nul, je ne diray point de nos esprits François, Mais bien fust-ce un \'irgilc, ou celuy des Grégeois Qui a le mieux chanté, d'une assez digne gloire Pourroit de vos hauts faicts célébrer la mémoire, Mais cest acte dernier (Sire, pardonnez-moy) Je ne sçay quoy plus grand et plus digne d'un Roy, Nous fait louer en vous. Car la gloire bcllique .lusqu'aux moindres soldats se rend quasi publique, Lt n'est propre à un seul. Et, à la vérité, La vertu des soldats, et l'opportunité Ou du temps, ou du lieu, les vivres, et les armes, Et l'argent, qui souvent fait plus que les gendarmes Y servent de beaucoup : et sur tout, le hazard Au fait de la victoire a la plus grande part.

Mais ici de l'honneur qu'à bon droit on vous donne, Qui est certes beaucoup, rien n'en touche à personne, Il n'appartient qu'à vous, et n'y demande rien Geste la mesme cncor', qui fait tout estre sien, Geste dame Fortune, à qui pour sa puissance Dont les divers eftets nous donnent cognoissance, Sans en sçavoir la cause, on a d'antiquité Donné jusqu'aujourd'huy tiltre de deité.

Gar avec la bonté d'un Prince magnanime, Qui, quand plus la fureur à la guerre l'anime, Pour le commun salut se rend plus addouci. Le hazard n'a que voir, ni la fortune aussi.

Donques autant de fois qu'en nos vers ou histoires Vos nepveux reliront vos heurcutes victoires, Ils s'émerveilleront, et de quelle vertu, Et de quel heur encor' vous aurez combattu Gontre un tel ennemi. Mais autant de fois, Sire, Que vos sujets viendront, je ne dis pas â lire, Mais sentir la pitié dont vous avez usé, Sans avoir, inhumain de leur sang abusé, Ils vous adoreront et en chasque province Serez tenu pour Dieu, et non pas pour un Prince. On vous tiendra pour Dieu : car quelle chose aux Dieux Approche de plus près, qu'un Roy victorieux. Un Roy sage, constant, fort, magnanime, et juste.

Plus humain que Trajan, et plus heureux qu'Auguste.

Vous pouviez regaigner, voire en bien peu de temps Ce que votre ennemi depuis vingt ou trente ans Usurpe dessus vous : mais vostre bonté, Sire, Qui plus au bien public, qu'à sa grandeur aspire, Pour laisser reposer de leurs travaux passez Vos peuples et voisins de la guerre lassez. Est venue arracher au milieu des alarmes, Des mains de vos soldats, la fureur et les armes.

Car vous n'avez plustôst aperçu l'Empereur Incliner à la Paix, que soudain la fureur S'est éteinte dans vous au plus fort de l'affaire : Et content d'avoir peu douter vostre adversaire, Avez douté vous-mesme : et pour le commun bien Vous estes souvenu d'estre Roy très-Chrestien : Non un Jules Gesar, un Pyrrhe, un Alexandre, Qui ne prenoient plaisir qu'à sang humain espandre.

Aussi ne seront pas vos gestes engravez En cuyvre seulement, ou marbres eslevez En colonnes, en arcs, en superbes trophées. Ornez pompeusement d'armes bien estoffées : Ils seront engravez aux cœurs de nos nepveux, Qui parleront de vous, et d'offrandes et vœux Feront à vostre honneur une feste Chrestienne, Non point une hécatombe à la mode payenne. Ils parleront de vous, et n'oubliront aussi Le prélat de Lorraine, et ce Mommorenci, Le grand Mommorency, le Nestor de la France, Qui sçait au bon conseil marier la vaillance,

Ils diront que ces deux sous vostre majesté Les principaux autheurs de la tresve ont esté. L'un armant par deçà le successeur de Pierre, Pour estonner les cœurs trop amis de la guerre, Et l'autre par delà contraignant le moins fort De cercher à la fin les moyens de l'accord.

Parle donc qui voudra de la chauve déesse. Qui deux fois aux cheveux empoigner ne se laisse. Discoure sur Milan, qui voudra discourir. Sur Naples, et sur ceux qu'on devoit secourir. Sur le danger devoir paisible l'Angleterre, L'empire héréditaire, et tout ce que la guerre

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Empeschoit à Ccsar ; discours passionnez De gens qui seulement à leur profit sont nez, Et non pas de Chrestiens, votre majesté, Sire, Qui, comme la lionne en sa fureur désire De conserver les siens, non les laisser périr, Et ne veut par leur sang la victoire acquérir A remis son laurier, son triomphe, et sa gloire, En la main de celuy qui donne la victoire, En la main de celuy qui voyant la bonté, Dont vainqueur vous avez vostre appétit donté Vous donnera sa grâce, et le ciel en partage, Et juste vous rendra vostre propre héritage.

Sire, si vostre loz d'une Iliade entière Ne donnoit à chacun assez ample matière, Sans d'autres argumens son poëme allonger, J'irois avec Ascrée en Parnasse songer Cent mille inventions pour blasmer la Discorde, Et louer ceste-là qui les Princes accorde, La paix fille de Dieu, nourrice des humains, Qui forma ce grand Tout, et de ses propres mains Desbrouilla le Caos, où d'une horrible guerre Ensemble combattoyent le feu, l'onde, la terre, Et cest autre élément qui nous fait respirer : Puis contre Juppiter je ferois conspirer Ceux qui jusques au ciel les montagnes haussèrent Et les premiers ça bas la guerre commencèrent.

Et puis de siècle en siècle, aux Perses et Grégeois Aux Romains et aux Gots, aux Germains, et François Déduisant mon propos, je chanterois les guerres. Que tant sur leurs voisins, qu'aux plus lointaines terres Vos ancestres ont mis heureusement à fin : Puis je viendrois à vous, et d'un chant plus divin Descrirois vos vertus belliques et civiles : Combien vous avez prins de chasteaux et de villes Repoussé d'ennemis tousjours victorieux Faisant en mesme temps la guerre en divers lieux,

Apres je vous mettrois sur un siège d'yvoire En habit triomphal dans un char de victoire Traîné pompeusement. Mais après vos charrois Je ne ferois marcher les Princes et les Rois, Les bras liez au dos à la mode Romaine,

Triomphe des Gentils. La discorde inhumaine Aux tresses de serpens, les filles de la Nuict, Et l'horreur de Belonne à la guerre conduit, Marcheroit après vous honteusement captive,

La paix iroit devant, et d'un rameau d'olive Umbrageant ses cheveux feroit au premier ranc Chacune en son habit, cheminer flanc à flanc, Vostre France et l'Espagne avec toute leur troppe, Et la plus grande part des provinces d'Europe, Qui d'un commun accord vostre enseigne suyvant Ghrestiennes conduiroyent leurs forces en Levant. Et de là recouvrant nos pertes anciennes, Rapporteroyent ici leurs enseignes payennes, Que vostre majesté planteroit de sa main Dessus le grand portail du saint temple Romain.

Voilà les premiers traits de ma riche peinture. Si j'avois tant amis les cieux et la nature, Qu'en mes tableaux je peusse au vif représenter Quelque chose qui peust vostre esprit contenter Mais l'ennuy qui me ronge avec la tyrannie De celle que les Grecs ont appelle Renie, Et mil autres malheurs qui me suyvent de loin, Pour n'avoir jamais eu des richesses grand soin, Allentent ma fureur. Sire et font que mon ame Ne ressent plus l'ardeur de sa première flamme

Je ne veux point ici, pour un hymne borner D'art plus elabouré vos louanges orner : «i Je laisse aux plus sçavans, qui la charge en ont prise, Le travail et l'honneur d'une telle entreprise, Pour ne vous faire tort et tomber sous le fais Dont chargeroit mon dos la grandeur de vos faits : Bien iray-je après eux de vos vertus belliques, Et des autres vertus recueillant les reliques. De loin suyvant leurs pas, comme on voit le greneur Recueillir les espics après le moissonneur.

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