‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critiqueChapitre 33 sur 115 · SUR LA PRINSE DE CALAIS · texte numérisé non relu

SUR LA PRINSE DE CALAIS

Sire, ce grand Monarque et magnanime Prince,

Qui fit de tout le monde une seule province,

Qui de liens de fer la guerre emprisonna.

Qui le surnom d'Auguste aux Empereurs donna,

Qui refit l'aage d'or, et duquel on peut dire

Que le grand Roy des Roys nasquit sous son Empire,

Avec tout ce grand heur si heureux ne fut point,

(Et qui, sinon les Dieux, est heureux de tout poinct ? )

Qu'à la félicité d'une si grande gloire

Le malheur d'un Varrus n'ostast une victoire.

Mais par un tel malheur il ne perdit le cœur,

Ains arrachant la palme à l'ennemi vainqueur,

Avec une victoire et plus grande et plus prompte

Luy remit sur le front la vergongne et la honte.

Sire, vous avez fait comme cest Empereur

Qui ne vous estonnant d'une courte fureur,

Mais reprenant au poil la fortune tournée,

Qui vous ayant frustré de l'heur d'une journée,

Pensoit par un malheur tout vostre heur vous oster

Avez imité l'arc qui se laisse voûter.

Puis d'un effort plus grand tout soudain se devoute.

Vendant le mal reçu plus cher qu'il ne luy couste.

Le^piaiheur envieux et dessus le grand heur De vos heureux succez, et sur vostre grandeur, Qui sembloit s'estre fait la fortune servile, Vous avoit fait sentir la perte d'une ville. Pour rompre vostre cours, et pour nous faire voir, Combien sur les humains le fort a de pouvoir : Mais la vertu qui est vostre fidèle escorte, Voulant sur le destin se monstrer la plus forte, A combatu pour vous, triomphant du malheur, Qui vouloit triompher de votre grand'valeur.

Car ce qu'auparavant durant que la fortune Sembloit à vos desseins estre plus opportune, On n'osoit espérer, Sire, vous l'avez fait, Et avez nostre espoir devancé par l'effait. Vous avez prins Calais deux cents ans imprenable.

VERS LYRIQUES jq3

Monstrant qu'à la vertu rien n'est inexpugnable Lorsqu'elle est irritée et que la passion Luy fait imiter l'ire et le cœur du Lion : Qui au commencement de sa queue se flatte, Et couche de son long sur l'une et l'autre patte S'irrite lentement : mais si du chien mordant Ou d'un autre animal il a senti la dent, Il se jette en fureur et à cource élancée, Déplie tout d'un coup sa cholere amassée, Déchire l'ennemi aux ongles et aux dents, Allume de ses yeux les deux flambeaux ardents, Remasche sa fureur, et d'un regard horrible Fait cracquer lentement sa mâchoire terrible. Sire, vous ne pouvez estant si courageux. Ne vous sentir du tort du destin outrageux, Qui parmi tant d'honneurs de triomphes et gloires, Et parmi les lauriers de si hautes victoires, A bien osé mesler le regret et souci.

Qui nous a pour un temps fait baisser le sourd. Mais vous ne sentiriez si parfaite allégresse, Si devant vous n'eussiez esprouvé la tristesse : Et peut estre qu'encor' vous n'eussiez attenté. Gela que de long temps vous aviez projette, Espiant le moyen et le temps plus propice, Si la nécessité n'eust trouvé l'artifice.

L'ire qui vous esmeut, voyant le cruel Mars Se baigner furieux au sang de vos soldars, Vous fit attacher l'aile au dos de la vengeance, Et remettre en leur lieu les bornes de la France, Qui deux cens ans, et plus, honteuse lamentoit. Comme un corps mutilé, le dueil qu'elle sentoit, D'estre sans un Calais, et voir l'audace Angloise, Braver si longuement la puissance Françoise.

Mais, à qui faut-il, Sire, attribuer l'honneur D'une si grand' victoire, et d'un si grand bon-heur, Fors à Dieu, et à vous, qui d'une telle prise Avez premièrement desseigné l'entreprise.

Contre l'advis de ceux qui n'avoyent bien pensé Ce que sans y penser vous n'avez commencé ?

Ils ne cognoissoyent bien vostre fortune heureuse, Et si ne cognoissoyent la vertu valeureuse

De ce Prince Lorrain, qui d'un grand Kmpereur Avoit soustins à Metz la force et la fureur : Qui avoit à Renti dessous vostre conduite Rompu vostre ennemi, et mis César en fuite : Qui pour sauver Testât du grand Prestre Romain Avoit passe les Monts, et planté de sa main Sur le champ ennemi les enseignes de France, Qu'en France il rapporta contre toute espérance, Et contre le proverbe usurpé longuement. Qui dit que l'Italie est nostre monument.

On vante de César la prompte diligence, Mais si Ion juge bien de quelle vigilance, Ce Prince a ramené, quand moins on l'esperoit. Ce qu'un si long chemin n'aguercs separoit : Mis une armée aux champs, et en si peu d'espace Prins en telle saison une imprenable place, Dont son fort le plus fort vostre ennemy faisoit Ce que parlant de soy César mesme disoit, Cestui-ci le peut dire à bon droit (ce me semble) Je suis venu, j'ay veu, j'ay vaincu tout ensemble.

Si vostre Majesté ne discouroit assez De vos pauvres subjetcs les dommages passez Au moyen d'un Calais, le passage ordinaire Du furieux Anglois, vostre antique adversaire. Je deduirois ici les guerres et combats Depuis deux cens dix ans et ne me tairois pas De la commodité qu'Espagne et l'Angleterre Avoyent par ce moyen de vous faire la guerre : Combien la Flandre y perd, et de quel large tour Il luy faut désormais naviguer à l'entour De ceux qui le soleil voyent se cacher en l'onde Qui or' plus que jamais sont séparez du monde.

Mais ce discours là, Sire, est un discours commun, Et qui, sans que j'en parle, est notoire à chacun. Je diray seulement que de ceste victoire Il semble que le ciel vous reservoit la gloire Pour estre celuy seul, qui devoit quelquefois Sur Philippe venger Philippe de Valois.

Aussi ne falloit-il qu'un moindre que vous, Sire, Nous rendist un Calais duquel vous pouvez dire, Que l'ayant regaigné, vous n'aurez pas moins fait

VERS LYRIQUES lOD

Que si VOUS eussiez mesme en bataille deffait Les forces de l'Anglois, qui du sceptre de France, En perdant son Calais a perdu l'espérance. Ici je vous suppli mettre devant vos yeux Tous ces vieux Rois François vos antiques ayeux, Ce grand François sur tous dont l'ombre vénérable Entre les ombres tient le lieu plus honorable : Quel aise pensez-vous, qu'ont senti ces esprits, Oyant bruire là bas, que Calais estoit pris.

Il me semble de voir ceste troupe légère En un rond assemblée autour de vostre père, Et luy s'esjouissant que son fils ait l'honneur D'avoir rendu Calais à son premier Seigneur.

J'oy d'un autre costé la lamentable noise, Et les gemissemens d'une grande troppe Angloise Laquelle en maugréant d'une exécrable horreur, Invoque des Fureurs la plus grande Fureur, Contre ceste Furie et cruelle Megere, Du sexe féminin l'éternel vitupère.

Je voy sortir d'enfer les filles d'Acheron, Qui leurs serpens tortus lacent à l'environ Du col de l'inhumaine, au fond de son courage Respendant le venin de leur plus grande rage. Je voy dessus son chef tomber l'ire des cieux, Le peuple mutiné, et vous victorieux.

Sire, parmi le bruit et publique allaigresse Du peuple vous louant, j'ay pris la hardiesse De vous offrir ces vers auxquels l'affection Ne m'a laissé donner ceste perfection Qu'on voit en ces escrits, que l'on a de coustume De repolir souvent et mettre sus l'enclume : Suppliant humblement vostre grand' Majesté D'estimer le présent selon la volonté.

De qui le vous présente, en imitant l'exemple De Dieu, duquel en vous l'image Ion centemple.

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