‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critiqueChapitre 39 sur 115 · A SALM. MACRIN · texte numérisé non relu

A SALM. MACRIN

Bien que ma Muse petite Ce doux utile n'imite, Qui si doctement escrit, Ayant premier en la France Contre la sage ignorance Fait renaistre Democrit.

Pourtant, Macrin, ne te tasche Si la bride un peu je lasche Au soin qui l'esprit me rompt :

Et si pour t'aider à rire, Jay entrepris de t'escrire, Pour me desrider le front.

La félicité non fause,

Leschelle qui nous surhause Par degrez jusques aux cieux, N'est-ce pas la vertu seule, Qui nous tire de la gueule De l'Orque avaricieux.

L'homme vertueux est riche ; Si sa terre tumbe en friche Il en porte peu d'ennuy :

Car la plus grande richesse Dont les Dieux luy font largesse, Est toujours avecques luy.

VERS LYRIQUES f^î

Il est noble, il est illustre :

Et si n'emprunte son lustre D'une vitre, ou d'un tombeau, Ou d'une image enfumée Dont la face consumée Rechigne dans un tableau.

S'il n'est duc ou s'il n'est prince D'une et d'une autre province, Si est il Roy de son cœur :

Et de son cœur estre maistre, C'est plus grand chose que d'estre De tout le monde vainqueur.

Si les mains de la nature Toute sa lineature N'ont mignardé proprement.

Si en est l'esprit aymable :

Et qui est plus estimable, Le corps, ou l'accoustrement ?

La richesse naturelle.

C'est la santé corporelle :

Mais si le ciel est donneur, D'une âme saine et lavée.

De tout humeur dépravée.

C'est le comble du bon-heur.

Que me sert la docte escole De Platon, ou que j'accoUe Tout cela, que maintenoit Le grand Peripatetique, Ou tout ce qu'en son portique Zenon jadis soustenoit :

Si l'ignorant et pauvre homme Tout ce que vertu on nomme, Garde précieusement, Pendant que monsieur le sage.

Qui n'a vertu qu'au visage En parle ocieusement ?

Que me sert-il que j'embrasse Pétrarque, Virgile, Horace, Ovide, et tant de secrets, Tant de Dieux,^tant de miracles, Tant de monstres et d'oracles,

Que nous ont forgé les Grecs :

Si, pendant que ces beaux songes M'appastent de leurs mensonges, Lan qui retourne souvent.

Sur ses ailes empennées De mes meilleures années, M'emporte avecqucs le \ent r

Que mesert la rethorique Du nombre Pytagorique :

Un rond, une ligne, un poinct :

Le pinccter d une corde.

Ou scavoir quel ton accorde Et quel ton n'accorde point ?

Que me sert voir tout le monde En papier ou je me fonde A larpenter pas à pas, Si en mon cœur je n'eus onques Mesure, ou nombres quelconques.

Accord, reigle nv compas?

Que me sert larchitecture, La perspective et peinture, Ou au mouvement des cieux Contempler les choses hautes, Si pour cognoistre mes fautes, Je ne me voy que des yeux r

Que me sert une longue barbe, Un clystere, une reubarbe, Pour me faire vertueux ':

Ou une langue scavante, Ou une loy mise en vente Au barreau tumultueux ':

Que me sert-il que je vole

De lun jusqu'à l'autre pôle.

Si je porte bien souvent La peur et la mort en pouppe, Avecques l'horrible trouppe Des ondes grosses du vent ?

Que me sert que je m'ottroye Pour quelque petite proye Au sort douteux des combats.

Si la fortune cruelle.

VERS LYRIQUES l3S

Et la mort continuelle

Me talonnent pas à pas ?

Que me sert-il que je suive

Les princes, et que je vive

Aveugle, muet et sourd,

Si après tant de services

Je n'y gaignéque les vices

Et les bons jours de ta court ?

C'est une divine ruse

De bien forger une excuse,

Et en subtil artisan.

Soit qu'on parle, ou qu'on chemine,

Contrefaire bien la mine

D*un vieil singe courtisan.

C'est une louable envie

A ceux qui toute leur vie

Veulent demeurer oyseux

D'un nouveau ne faire conte,

Et pour garder qu'il ne monte,

Tirer l'eschelle après eux.

C'est belle chose, que d'estre

Des hommes appelle maistre.

Et du vulgaire eslongné.

Ne parlant qu'en voix d'oracle

Espouvanter d'un miracle

Et d'un sourcy renfrongné.

C'est chose fort singulière

Qu'une reigle irreguliere

Dessous un front de Caton :

Ou dire, qu'on est fragile,

AfFeublant de l'Evangile

La charité de Platon.

C'est une heureuse poursuite

Estre dix ans à la suite

D'un bénéfice empestré :

Et puis, pour toute ressourse,

Vuider et procez et bourse,

Par un arrest non chastré.

C'est une belle science.

Pour faire une expérience

Avant qu'estre vieil routier,

l34 ŒrVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY

Par la mort guarir les hommes, Et puis, dire que nous sommes Des plus sçavans du métier.

Cest un vertvieux office, Avoir pour son exercice Force oyseaux, et force abbois.

Et en meutes bien courantes Clabauder toutes ses rentes \ Par les champs et par les bois.

C'est une chose divine

Qu'une femme ou sotte, <^u fine :

C'est encor un heureux poinct De lavoir pauvre et féconde.

Puis, monstrer à tout le monde Les cornes que l'on ne voit point.

C'est un heureux advantage.

Qu'un .\lambic en partage Un fourneau Mercurien :

Et de toute sa substance Tirant une quinte essence, Multiplier tout en rien.

C'est une chose fort grave Estre magnifique et brave :

Et sans y espargner Dieu, S'obliger en beau langage :

Et puis mettre tout en gage.

Pour enrichir saint Matthieu.

C'est chose noble que d'estre En lice, en carrière adextre, Soit de nuict, ou soit de jour :

Bon au bal, bon à l'escrime :

Puis d'un lut, et dune ryme Triompher dessus l'amour.

Ce sont beaux mots, que bravade, Soldat, cargue, camizade.

Avec un brave sang-dieu :

Trois beaux dez, une querelle, Et puis une maquerelle.

C'est pour faire un demi-dieu.

Ce sont choses fort aiguës, Par sentences ambiguës

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Philosopher hautement :

Et voyant que la fortune Ne nous veut estre opportune, Nous feindre un contentement.

Quel estât doy-je donc suivre, Pour vertueusement vivre ?

Je ne parle désormais Du courtisan ou agreste :

Car c'est la fable d'Oreste, Qui ne s'achève jamais. Le tonneau Diogenique, Le gros soury Zenonique Et l'ennemi de ses yeux, Cela ne me déifie :

La gaye philosophie D'Aristippe me plaist mieux.

Celuy en vain se travaille.

Soit en terre ou soit qu'il aille Où court lavare marchand.

Qui fasché de sa présence, Pour trouver la suffisance .

Hors de soy la va cerchant.

Macrin, pendant qu'à Ivrëe Dessus ta lyre enyvrëe Du nectar Aonien, Tu refredonnes la gloire, Qui consacre à la mémoire Ton Mecenas, et le mien :

Ma Muse qui se pourmeine Par Anjou et par le Maine, A fait ce discours plaisant :

Riant les erreurs du monde, Ou en raison je me fonde, Le sage contrefaisant.

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