‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critiqueChapitre 78 sur 115 · DE L'HONNESTE AMOUR · texte numérisé non relu

DE L'HONNESTE AMOUR

Comme en l'object d'une vaine peincture Je repaissoy plus l'esprit que le cœur, A contempler du céleste vainqueur La non encor' bien comprise nature :

Je projettoy sous feinte couverture

Les premiers traicts de sa douce rigueur, Mieux figurant la mort de sa vigueur, Qu'imaginant le vif de sa poiucture.

Quand les saincts voeux de mon humble vouloir Xe furent mis du tout en nonchaloir Au paradis du Dieu de ma victoire.

Ou de sa main ce divin guerdonneur

M'a consacré prestre de son Honneur, Pour y chanter les hymnes de sa gloire.

Ce ne sont pas ces beaux cheveux dorez

Xi ce beau front, qui l'honneur mesme honore Ce ne sont pas les deux archets encore De ces beaux yeux de cent veux adorez :

Ce ne sont pas les deux brins colorez De ce coral : ces lèvres que j'adore.

Ce n'est ce teinct emprunté de l'Aurore, Ni autre object des cœurs énamourez,

Ce ne sont pas ni ces lis, ni ces roses,

Xi CCS deux rangs de perles si bien closes,

VERS LYRIQ.UES 21 5

C'est cest esprit, rare présent des cieux, Dont la beauté de cent grâces pourveûe

Perce n\on ame, et mon cœur, et mes yeux. Par les rayons de sa poignante veùe.

Je ne me plains de mes yeux trop expers, Ni de mon cœur trop léger à les croire, Puisqu'en fermant à si haute victoire Ma liberté si franchement je pers.

Amour qui voit tous mes secrets ouverts,

Me fait penser au grand heur de ma gloire, Lorsque je peins au tableau de Mémoire Vostre beauté le seul beau de mes vers.

Mais si ce beau un fol désir m'apporte Vostre vertu plus que la beauté forte Le coupe au pié, et veut qu'un plus grand bien

Prenne en mon cœur une accroissance pleine, Ou autrement, que je n'attende rien De mon amour, fors l'amour de la peine.

Une froideur secrettement bruslante

Brusle mon corps, mon esprit, ma raison, Comme la poix anime le tison Par une ardeur lentement violente.

Mon cœur tiré d'une force alléchante

Dessous le joug d'une franche prison, Boit à longs traicts l'aigre-douce poison, Qui tous mes sens heureusement enchante.

Le premier feu de mon moindre plaisir Fait halleter mon altéré désir :

Puis de nos cœurs la céleste Androgine

Plus sainctement vous oblige ma foy :

Car j'aime tant cela que j'imagine.

Que je ne puis aimer ce que je voy.

2i6 ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY

Ce Paradis, qui souspire le basnie

D'une angelique et sainte gravité. M'ouvre le ris, mais bien la Deité Où mon esprit divinement se pasme.

Ces deux Soleils, deux flambeaux de mon ame, Pour me rejoindre à la Divinité, Percent l'obscur de mon humanité Par les rayons de leur jumelle flamme

O cent fois donq, et cent fois bien-heureux

L'heureux aspect de mon Astre amoureux ! Puis que le ciel voulut à ma naissance

Du plus divin de mes afi"ections

Par Tallambic de vos perfections Tirer d'Amour une cinquiesme essence.

Quand je suis près de la flamme divine. Où le flambeau d'Amour est allume.

Mon saint désir sainctement emplumc Jusqu'au tiers ciel d'un prim-vol m'achemine.

Mes sens rassis d'une douce rapine

Laissent leur corps de grand aise pasmé, Comme le Sainct des douze mieux aimé, Qui reposa sur la saincte poitrine.

Ainsi l'esprit desdaignant nostre jour

Court, fuit, et vole en son propre séjour Jusques à tant, que sa divine dextre

Hausse la bride au folastre désir

Du ser\iteur, qui près de son plaisir Sent quelquefois l'absence de son maistre.

VU

Le Dieu bande a desbandé mes yeux,

Pour contempler cette beauté cachée Qui ne se peut, tant soit bien recerchee, Représenter en un cœur vicieux.

VERS LYRIQ.UES :2 I 7

De son autre arc doucement furieux

La poincte d'or justement descochec Au seul endroit de mon cœur s'est fichée Qui rend l'esprit du corps victorieux.

Le seul désir des beautez immortelles Guindé mon vol sur ses divines ailes Au plus parfait de la perfection.

Car le flambeau, qui sainctement enflamme Le sainct brazier de mon afi*ection, Ne darde en bas les saints traicts de sa flamme.

Non autrement, que la Prestressc folle,

En grommelant d'une effroyable horreur,

Secoue en vain l'indontable fureur

Du Cynthien, qui brusquement l'affole :

Mon estomac gros de ce Dieu qui vole, Espouvanté d'une aveugle terreur Se fait rebelle à la divine erreur, Qiii brouille ainsi mon sens, et ma parole.

Mais c'est en vain : car le Dieu, qui m'estraint, De plus en plus m'aiguillonne, et contraint De le chanter, quoy que mon cœur en gronde.

Chantez le donq, chantez mieux que devant, O vous, mes vers, qui volez par le monde, Comme fueillars esparpillez du vent.

L'aveugle Enfant, le premier né des Dieux, D'une fureur sainctement eslancee, Au vieil Chaos de ma jeune pensée Darda les traicts de ses tout-voyants yeux

Alors mes sens d'un discord gracieux Furent liez en rondeur ballancee, Et leur beauté d'ordre égal dispensée Conceut l'esprit de la flamme des cieux.

De vos vertus les lampes immortelles Firent briller leurs vives estincelles

Par le voultc de ce front tout serain : Et ces deux yeux d'une fuite su\•^•ic

Entre les mains du Moteur souverain Firent mouvoir la sphère de ma vie.

Jay entasse moy-niesme tout le bois,

Pour idiumer ccste flamme immortelle, Par qui mon amc avecques plus haute aile Se guindé au ciel d"uu égal contre-pois. Jà mon esprit, jà mon cœur, jà ma voix, Jà mon amour conçoit forme nouvelle D'une beauté plus parfiiitement belle, Que le fin or espuré par sept fois.

Rien de mortel ma langue plus ne sonne : Jà peu à peu moy mesme j'abandonne, Par ccste ardeur, qui me fait sembler tel. Que se monstroit l'indonté fils d'Alcmene, Qui dédaignant vostre figure humaine, Brusla son corps pour se rendre immortel.

Pour afiecter des Dieux le plus grand heur, Et pour avoir, ô sacrilège audace !

Sous le mortel d'une immortelle grâce Idolâtré une saiucte grandeur :

Pour avoir pris de la céleste ardeur

Ce qui de moy toute autre flamme chasse, Je sens mon corps tout hérissé de glace Contre le roc d'une chaste froideur.

L'aveugle oyseau, dont la perçante flamme S'affile aux rais du soleil de mon ame Aguise l'ongle, et le bec ravissant.

Sur les désirs, dont ma poictrine est pleine,

Rongeant mou cœur qui meurt en renaissant, Pour vivre au bien, et mourir à la peine.

VERS LYRIQ.UES 219

La docte main dont Minen'e eust appris.

Main, dont l'yvoire en cinq perles s'allonge, C'est, ô mon cœur, la lime qui te ronge, Et le rabot, qui polit mes escrits.

Les chastes yeux, qui chastement m'ont pris,

Soit que je veille, ou bien soit que je songe, Ardent la nuict de mon œil, qui se plonge Au centre, où tend le rond de mes esprits.

L'esprit divin, et la divine grâce

De ce parler, qui du harpeur de Thrace Eust les ennuis doucement enchantez.

Vous ont donné la voix inusitée,

Dont, ô mes vers, sainctemeut vous chantez Le tout divin de vostre Pasithee.

Puisque la main de la sage nature

Bastit ce corps, des Grâces le séjour, Pour embellir le beau de nostre jour Du plus parfait de son architecture :

Puisque le ciel trassa la portraiture

De cet esprit, qui au ciel fait retour, Abandonnant du monde le grand tour Pour se rejoindre à sa vive peinture :

Puis que le Dieu de mes affections Y engrava tant de perfections Pour figurer en ceste carte peinte

Uastre bénin de ma fatalité,

l'apprend ce vœu à l'immortalité, Devant les pieds des vostre image sainte.

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