LES TRAGIQ.UES REGRETS
Et son pouvoir qui pour le mien deffaire
Se veut par tout en croissant advancer,
Car de mon cours de plus outre passer,
Je pensois bien ranger sous ma couronne
Tout ce grand rond que la Mer environne,
Tant m'aveugloit l'ambitieuse erreur,
Mais la vertu a donté la fureur.
Ainsi le roch au fier torrent s'oppose,
Ainsi la flamme enrage d'estre enclose,
Ainsi encor' le cheval furieux
Remasche en vain le mords victorieux.
Faudra-il doncq' que honteux je recule,
Ayant franchi les coulonnes d'Hercule ?
Verray-je donq' quelque grand que Je sois,
Dessous les pieds de ce jeune François,
Qui jà se fait de mes despouilles riche
Fouller l'honneur de Bourgongne et d'Autriche ?
Au moins si j'eusse avant ma mort tant d'heur
Que de laisser marque de ma grandeur
Ou que celuy, pour qui tant je souspirc,
Peust soutenir le fais de mon Empire,
Quelque malheur qui trouble mes ans vieux,
Si penseroy-je, ô grand' faveur des Dieux :
De mon fils mesme avoir repris naissance,
Voyant en luy renaistre ma puissance.
Les Aigles font pour les cognoistre à l'œil
A leurs petits regarder le soleil :
Mais je ne puis faire que mon fils dresse
D'un œil constant sa teste à ma hautesse.
Qui rendra doncq' ses estats asseurcz
De tant et tant de peuples conjurez ?
De ce costé le François redemande
Tous les vieux droicts où ma force commande :
De cestuy-là demande le Germain
Sa liberté captive sous ma main.
Jà de Hongrie est l'Aigle dechassee,
Du Turc voisin l'Autriche est menassee.
Du Portugais certain je ne suis pas,
Le Maure aussi n'attent que mon trespas.
Qiie diray plus? l'Europe conspircc
N'attend plus rien que ma mort désirée :
Et que sçait-on si mon frère Tattend
Pour s'emparer du droict où il prétend ?
Les plus petits esleveront leurs testes,
Et les plus grands pilleront mes conquestcs.
Et sera lors mou Empire transmis
Entre les mains de mes grands ennemis.
Tous les ovseaux qui fout à l'aigle hommage
Voudront alors reprendre leur plumage :
Xaples, Milan, ailes de mon bonheur,
Retourneront à leur premier Seigneur,
Et dira Ton voyant telle merveille,
Oifainsi jadis en print à la Corneille,
Ainsi jadis du monarque Grégeois
1^1 mort fit naistre un grand nombre de Rois.
Ainsi encor' par course successive
Rome devint de ses sujects captive.
O vain penser, ô cœur ambitieux,
Aveugle au mal qui te crevoit les yeux :
Oncques ne sçeut ton audace importune
Garder moven en sa bonne fortune.
Tu ne sçeus oncq' justement mesurer
Ce qui pouvoit ta grandeur asseurer,
Pren doncq' en gré la peine méritée,
Dont te punist la fortune irritée.
(' Qui longuement du bonheur soustenu
« Finalement est plus haut parvenu,
« Qu'onques n'avoit conceu son espérance,
" Doit sa fortune avoir en révérence. »
Que dois-je doncq' de la mienne penser.
Puis que son cours ne peut plus s'advancer ?
Il faut, il faut que par quelque victoire
Un plus heureux triomphe de ma gloire ;
Ainsi jadis l'Aphrican indonté
Par Scipion se trouva surmonté :
Ainsi encor' se vid du grand Pompée
Sur ses vieux ans la fortune trompée.
Qu'attens-je plus, que de César conquis
Aux cstrangers le bonheur soit acquis ?
Ou que l'honneur de ma triple couronne
Le jeune chef d'un François environne ?
Mourons plus tôt faisant place au malheur,