LES TR.\GIQ.L'ES REGRETS
Et par la mort finisssant la douleur,
Si la fureur, si l'orgueil, si l'envie
Ont jusqu'ici tant tourmenté ma vie,
Soyons au moins à ceste heure plus doux,
Et d'une mort faisons plaisir à tous.
C'est le seul deu, c'est le seul bénéfice
Que nous ferons pour le commun service :
Le seul bien dis-je entre tant de forfaicts,
Dont nous portons à cest' heure le fais,
Mais quoy ? n'auray-jc au moins ceste allégeance
D'accompagner ma mort d'une vengeance ?
S'en ira doncq' le Rov victorieux,
De ma grandeur superbe et glorieux :
Meuze et le Rhin verront-Us sur leurs rives
Du grand César les despouilks captives :
Sus, sus, soldats, que Ion s'en voise armer.
Que Ion me chasse et par Terre et par Mer
Cest ennemi : marche toute l'AUemaigne
Encontre lu}-, marche encore TEspaigne.
Mais il vaut mieux par la paix asseurer
Ce qui me doit et me peut demeurer.
Loin loin la paix : une trop grand' furie
Dedans mon amc exerce seigneurie.
« Le Ciel ne peut endurer deux Soleils,
« La Terre moins deux grands Princes pareils. »
Et quel danger me pourroit à cest' heure
Rendre craintif, puisqu'il faut que je meure ?
Je mourray doncq', mais sous les Enfers bas
Sans se vauger mon âme n'ira pas.
En quelque part que Henry se présente.
Je seray là et d'une torche ardente,
Ou d'un serpent plein d'efîroyable horreur
Le poursuivrav, ainsi qu'une Fureur.
Achilles fit par funèbre service
A son ami de Troyens sacrifice :
Et moy devant que l'horrible Charon
Me face voir l'autre port d'Acheron,
Je veux, à fin d'y passer plus à l'aise,
Que des François mes cendres on appaise.
Ja Therouënne et Hedin foudroyez
En ont là bas mille et mille envoyez.
ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU bELLAY
Mais pour venger l'injure dun Empire
Si peu de sang pourroit-il bien suffire .•'
Le vieil desdain, la haineuse rancœur
Qiie si long temps je celé dans mon coeur,
S'appaisera pourveu que toute Espaigne
Dedans un lac de sang François se baigne,
D'Espagne doncq' sorte quelque vangeur
Qui soit par fer et par feu saccageur
De ceste gent, tousjours l'une Province
Soit contre l'autre, et Prince contre Prince,
Flots contre flots, les ports contre les ports.
Murs contre murs, les forts contre les forts,
Camp contre camp, alarmes contre alarmes,
Et tousjours soyent les deux peuples en armes.
Que dis-je ? où suis-je ? et de quelle fureur
Suis-je troublé ? ô chetif Empereur
Nagueres chef de la grand' Germanie,
C'est maintenant que la mort te manie :
La Mort, helas ! heureuse m'eust este
Durant le cours de ma félicité,
De mes hauts faicts la grand' clarté première
Des vieux Césars eut esteint la lumière :
Je fusse exempt de peine et de soucy,
Et mes vieux ans ne m'eussent veu ainsi
Par ce François tant heureux à la guerre,
Perdre mon sang, mon honneur et ma terre.
Dieux immortels qui tenez en vos mains
Tout le bonheur et malheur des humains :
Soleil qui vois tous les labeurs des hommes,
Des mont Pyreins dont gouverneur nous sommes
Astres luisants sur les nativitez,
Et vous d'enfer les basses deitez,
Vovez la fin de ma grandeur esteinte,
Et de vos pleurs accorapaignez ma plainte.