‹ Œuvres complètesChapitre 102 sur 142 · S A NI) FOUI) ET MEHTON · texte numérisé non relu

S A NI) FOUI) ET MEHTON

dont on venait de la pourvoir. Elie navait jamais imaginé que la danse du menuet lût un des laiens de Henri. Elle comprit aussitôt qpe Oetait uq pian concerté pour lui l'aire de la peine. Maie comme son oœur élait étranger a tout sentiment d'orgueil , et qu'elle élait pénétrée d'estime et d'amitié pour Henri, elle lit semblant de ne pas s'apercevoir du tour qu'on prétendait lui jouer; et, aux premiers sons du violon, elle commença sa révérence.

Henri , de son coté, se trouvant pris, et voyant qu'il ne fallait plus songer à l'explication qu il avait désirée, chercha du moins à se tirer d'affaire le mieux qu'il lui lut possible, mais non sans exciter un chuchotement général dans toute l'assemblée. Ce n'est pas qu'il ne jouât son rôle aussi bien qu'on pouvait l'attendre d'un enfant qui n'avait pas même su , jusqu'à ce jour, ce que c'était qu'un menuet.

Soutenu par sa fermeté naturelle , et par sa présence d'esprit, les yeux sans cesse attachés sur sa danseuse , il tâchait d'imiter ses mouvemens, de suivre la cadence, et de conserver tout ce qu il pouvait de la ligure, quoiqu'il fit des fautes assez graves contre la justesse et la régularité des pas. Enfin, miss Simmons, qui n'était; guère moins embarrassée que lui-même, et qui souhaitait d'abréger le spectacle qu'elle donnait , après avoir croisé une eule fois, lui présenta la main. Henri, par malheur, n avait pas étudié cette manœuvre avec assez d'exactitude ; c'est pourquoi, imaginant qu'une main élait aussi bonne que l'autre avec ses amis , il tendit à la jeune miss la main gauche, au lieu de la droite. A cet incident, un éclat de rire universel, qu'on ne se donnait plus la peine de retenir, partit de tous les coins de la salle, jusqu'à ce que miss Simmons, désirant terminer la scène à quelque prix, que ce fut, se hâta de présenter les deux mains à sou danseur, et fini} ainsi brusquement le menuet. Alors le couple infor-

tuné n'eut rien de plus pressé que de traverser à grands pas le salon , a travers les ris et les brocards de l'assemblée, et surtout de M. Compton et de M. Mash, qui semblaient tirer une importance extraordinaire du succès de leur mauvais complot.

Lorsque miss Simmons fut un peu revenue de son trouble, elle ne put s'empêcher de demander, avec quelque mécontentement, a Henri, pourquoi il l'avait compromise, et comment il avait pu en- ' reprendre une chose qu'il ignorait absolument. Elle ajouta que, quoiqu'il n'y eût pas de mal à ne pas savoir danser un menuet , c'était une extrême folie de l'essayer devant une si grande assemblée , sans avoir appris un seul pas. En vérité, mademoiselle, lui répondit Henri, je vous proteste que je n'aurais jamais eu la pensée de m'y exposer; mais M. Compton est venu me dire que vous désiriez vivement de me voir danser avec vous ; et il m'a conduit à l'autre bont de la chambre. J'y allais pour vous parler, de peur de vous paraître impoli ; et , lorsquej'ouvrais la bouche pour vous dire que je n'entendais rien au menuet, la musique s'est mise a jouer, et vous avez commencé à vous mettre en danse. Alors j'ai pensé qu'il valait mieux vous suivre aussi bien que je pourrais , que de rester là planté sur mes pieds comme un badaud, ou de vous laisser aller toute seule. Satisfaite de cette explication ingénue, miss Simmons recouvra aussitôt sa bonne humeur, et lui dit: Eh bien! mon cher Henri, nous ne sommes pas les premiers , et nous ne serons pas les derniers sans doute qui auront fait une plaisante Ggure dans un salon de danse; et je souhaite que les autres aient d'aussi bonnes excuses à donner. Mais je vous avoue que je suis fâchée de voir des inclinations si méchantes à ces jeunes gentilshommes ; et je suis surprise que l'habitude de fréquenter la bonne

SANDFORD LT MEIITOX.

compagnie, ne leur ait pas l'ait prendre de meilleures manières. Oh ! mademoiselle , répondit Henri , puisque vous avez la bonté de vous ouvrir à moi sur ce sujet , je vous avouerai aussi que j'ai été bien choqué de plusieurs choses que j'ai observées depuis que je suis ici . Tous ces jeunes messieurs et ces jeunes demoiselles ne font que m'élourdir la tête de leur bon ton et de leurs gens comme il faut ; cependant je leur vois faire du matin au soir mille vilenies, qui me font rougir pour leur front. M. Barlow m'a toujours dit que la politesse consiste en une disposition naturelle a obliger nos semblables, et à ne rien dire ou ne rien faire qui puisse les fâcher. Eh bien, c'est tout le contraire avec eux. Il semble que rien ne peut leur faire plaisir , à moins que cela ne cause de la peine aux autres. Sans aller plus loin que ce qui vient de nous arriver tout à l'heure, quel autre motif peuvent avoir eu M. Mash et M. Compton , en vous donnant un danseur tel que moi , si ce n'est de vous morlifler? Et c'est à vous, mademoiselle , qu'ils ont voulu donner du chagrin , vous qui êtes si douce et si bonne pour tout le monde , que je croyais impossible de ne pas vous aimer!

M issSimmons allait lui répondre, lorsqu'elle \it les danseurs se réunir par couples pour une danse particulière du pays. Comme elle l'aimait beaucoup, elle demanda a Henri s'il saurait s'en tirer un peu mieux que du menuet. Henri répondit qu'il lui était arrivé plusieurs fois de la danser dans son \il!age, et qu'il croyait se souvenir assez bien des pas et de l'a figure, pour que rioe ne pût Tombai rasser. J'en suis charmée, dit miss Simulons; et, pour montrer à cm messieurs combien je méprise leur malin1, je veu\ que vous soyez encore mon danseur. Elle le prit aussitôt par la main; et ils allèrent se placer tout a la queue de la bande, suivant les lois de la danse, qui

assignent cette place a ceux qui se présentent les derniers. Les violons <, ayant reçu l'ordre, se mirent à jouer, et furent accompagnés d'un flageolet. La petite troupe, animée par ces sons vifs et joyeux, se trémoussait à ravir. L'exercice répandit bientôt les couleurs de la santé sur les visages les plus pâles et les plus languissans. Henri, doué d'une souplesse extrême, et surtout excité par le désir de faire honneur à miss Simmons , commençait à gagner les suffrages de ceux mêmes qui venaient de le honnir. Déjà . par la révolution de la danse, ceux qui s'étaient d'abord trouvés les premiers, étaient descendus au dernier rang, où, suivant les lois ordinaires, ils devaient attendre patiemment que miss Simmons et Henri , qui se trouvaient alors à la tête , eussent achevé de mener la bande à leur tour. Mais à peine étaient-ils en possession de cet honneur, qu'en tournant la tête derrière eux, ils virent que tous leurs compagnons venaient de les abandonner en haussant les épaules, comme s'ils eussent rougi de figurer sous leur conduite. Henri , se voyant seul avec sa danseuse, la reconduisit à sa place, pénétré de la plus vive indignation. Miss Simmons lui dit avec un sourire qu'elle n'en était point étonnée, que ce n'était qu'une suite de leur première malice.

Elle ajouta qu'elle avait souvent été témoin de ces mauvais procédés dans les bals de campagne, où toute la noblesse d'un comté se trouve quelquefois rassemblée. C'est par là surtout, lui dit-elle, que les importans, qui se croient si supérieurs aux autres, prétendent donner une idée de leur dignité. Ce n'est pas à moi, répondit Henri, qu'ils la feraient prendre de cette manière. Je vous avoue que je ne vois dans ces grandeurs-là qu'une fort basse petitesse. J'ai bien peur , répliqua miss Simmons, que votre observation ne soit juste, et que ceux qui

SA.NDFOKO ET MERTCLW

veulent tout envahir pour eux-mêmes,

sans daigner considérer leurs semblables , ne soient les plus méprisables des hommes par leurs petites prétentions, comme ils en sout les plus insociables par leur sot orgueil.

Lorsqu'on eut encore dansé une demidouzaine de contredanses, le bal fut suspendu pour faire place aux rafraîchissemens. Le goûter fut servi avec tout le fasle <pie madame îMerlon. savait imaginer dans les occasions d'éclat. Tommy et les autres jeunes gens se distinguaient à l'cnvi par leurs soins auprès des dames. Ils s'empressaient de prévenir leurs

moindres désirs ; mais aucun d'eux ne jugea qu'il valût la peine de s'embarrasser de miss Simmons. Henri, voyant cet oubli grossier, courut vers la table, et ayant mis proprement sur une assiette des gâteaux et un verre de limonade, il revint les présenter a son amie , avec moins de grâces peut-être que n'auraient fait les jeunes gentilshommes, mais sûrement avec un désir plus sincère d'obliger.

Comme il se penchait pour offrir l'assiette a miss Simmons qui était assise , le hasard voulut que M. Mash vînt à passer par malheur de ce côté. Enorgueilli du succès qu'avait obtenu tout h l'heure sa

malice, il imagina d'en faire une seconde plus brutale encore que la première. Au moment où miss Simmons allait prendre l'assiette, Mash, feignant de trébucher, donna une secousse si brusque au pauvre Henri , qu'il Gt tomber une partie de la limonade sur le sein de la jeune demoiselle. Elle rougit vivement de cet affront ; mais elle eut assez d'empire sur elle-même pour retenir ses plaintes. Henri ne fut pas si modéré. Il saisit le verre qui restait encore à moitié plein , et le déchargea sur la face de l'aggresseur. Les passions de .

M. Mash étaient d'une extrême violence. Outré d'une si vive riposte, quoiqu'il sentît bien qu'il l'avait méritée , il fit voler son verre à la tête de Henri. Heureusement il ne fit que l'atteindre obliquement à la joue. La blessure fut cependant assez considérable , et le pauvre garçon se vit aussitôt couvert de son sang. Cette vue, au lieu de l'étonner , ne fit que l'animer davantage, en sorte qu'oubliant le lieu où il était, et la compagnie qui s'assemblait autour de lui, il s'élança sur M. Mash avec la fureur d'une juste vengeance, et

&ANDFORD ET MKKTON.

lui livra un rude combat qui mit toute la salle en rumeur. M. Merton accourut au bruit, et eut beaucoup de peine à séparer les deux champions. 11 s'informa du sujet de la querelle, que M. Mash voulait à toute force expliquer comme un accident. Mais Henri soutint avec tant de vigueur que c'était un dessein prémédité , et ses raisons furent si bien appuyées par le témoignage de miss Simmons , que M. Mash se vit enfin obligé d'en convenir. Il s'excusa de la meilleure manière dont il put s'aviser, en disant qu'il n'avait voulu faire qu'une espièglerie a Henri , et que , si elle avait eu des suites si fâcheuses pour Miss Simmons , c'était absolument contre sa pensée. M. Merton sentit bien que cet aveu ne dévoilait qu'une partie de la vérité ; mais , dans la craiute d'envenimer les affaires , il borna ses soins à pacifier les combat tans , et , ayant fait appeler son valet de chambre , il lui ordonna de prodiguer toute espèce de secours à Henri , de bander sa blessure , et de laver le sang dont il était couvert de la tête aux pieds.

Pendant tout le combat , madame Merton était restée assise à l'autre bout de la salle , occupée à faire avec son fils les honneurs du goûter. Quelques-unes des dames, que la curiosité avait engagées à s'aller informer de la querelle, vinrent lui rapporter qu'elle venait d'un verre de limonade, que Henri avait eu l'insolence de jeter au visage de M . Mash : ce qui fournit a madame Compton un vaste sujet pour s'emporter en belles invectives contre Henri , et lui reprocher sa naissance , son éducation et ses manières. Elle n'avait jamais pu, dit-elle, concevoir rien que de fâcheux de ce petit rustre, et ses pressentimens venaient d'être malheureusement justifiés. Que pouvait-on se promettre d'un enfant de la lie du peuple , nourri au sein de la crapule? C'était bien la peine de le recevoir dans le châ-

teau d'un gentilhomme , pour qu'il y vînt insulter aux enfans des amis de la maison , comme s'il était dans un de ces cabarets où il avait coutume d'aller avec son père. Tandis qu'elle se livrait à cette éloquente déclamation , M. Merton arriva fort a propos pour donner un détail plus impartial de l'affaire. Son récit justifia pleinement Henri de tout soupçon de blâme; et il ajouta qu'il eût été impossible , au philosophe même le plus rassis, de ressentir moins vivement une insulte si peu méritée. Cette apologie produisit un effet merveilleux pour la gloire de Henri > Quoique miss Simmons ne fût pas en grande faveur auprès de ses compagnes , cependant le courage et la galanterie que Sandford avait déployés pour sa défense commencèrent à faire impression sur tous les esprits. Une jeune demoiselle observa que, s'il était mis avec plus d'élégance, il serait certainement un fort joli garçon ; une autre s'applaudit d'avoir toujours pensé qu'il avait des senlimens au-dessus de son état ; et une troisième trouva bien admirable que, n'ayant jamais reçu de leçons de danse, il eût une démarche si dégagée , et un maintien si assuré.

Le calme s'étant ainsi rétabli dans le château , on crut devoir terminer la soirée par divers petits jeux. Mais Henri, qui avait achevé de perdre le peu de goût qui lui restait pour la bonne compagnie, saisit la première occasion qui se présenta de s'esquiver en silence. 11 alla se mettre au lit , où il ne tarda guère à oublier, dans un doux sommeil, et ses ressentimens et sa blessure.

La petite société , fatiguée des plaisirs de la veille, se leva le lendemain un peu plus tard qu'à l'ordinaire ; et , comme quelques-uns de ceux qui avaient été retenus à coucher par M. Merton ne devaient s'en retourner chez eux qu'après le dîner , on fit la partie d'aller se promener dans les champs. Henri s'aperçut aux

SAiXDFOUI) liT MERTON.

froideurs de Tommy, que M. Mash l'avait prévenu contre lui par ses mensonges : mais , soutenu par le sentiment de sou innocence, et plein de cette noble fierté dont l'amitié s'arme à regret lorsqu'elle se trouve injustement offensée, il dédaigna de donner une explication de sa conduite, puisque son ami ne semblait pas s'y intéresser assez vivement pour la demander.

A peine se furent-ils un peu avancés dans la campagne , qu'ils aperçurent dans l'éloiimement une foule nombreuse de peuple qui marchait a grands pas. L'un d'eux , ayant été expédié pour aller s'informer de la cause de cet attroupement, revint leur dire que c'était un combat de taureau qu'on était sur le point de donner. Aussitôt un vif désir d'assister à ce spectacle s'empara de tous les jeunes gens. Ils furent cependant arrêtés par une petite réflexion; c'était que leurs parens, et madame Merton en particulier, leur avaient fait promettre qu'ils éviteraient soigneusement de s'exposer au moindre péril. Mais cette objection fut bientôt levée par M. Billy Lyddal , qui fit observer qu'il n'y avait pas le moindre péril à être spectateur du combat, attendu que le taureau, étant fortement lié par les cornes , ne pouvait leur faire aucun mal.

D'ailleurs, ajouta-t-il, avec un sourire, comment saura-t-on que nous nous sommes procuré ce plaisir ? J'espère que nous ne serons pas assez dupes pour nous accuser nous-mêmes; et je ne vois pas ici d'espion qui puisse aller faire des rapports sur le compte de ses amis. C'est bien dit, allons. Tel fut le cri de toute la troupe , excepté de Henri qui , dans cette occasion, observa un profond silence. Henri ne dit rien, reprit M. Lyddal? Sûrement il ne voudra pas nous trahir. Je ne trahis personne , répondit Henri ; mais si l'on me demande où nous sommes allés, comment pourrai-je m'empêcher de le dire?

| Quoi donc , répliqua Lyddal , ne pouvez - I vous pas dire que nous sommes allés nous promener sur la commune, ou le long du grand chemin , sans ajouter rien de plus? Non , dit Henri, ce ne serait pas dire la vérité. D'ailleurs le combat du taureau est un plaisir cruel et dangereux. Ces deux raisons sont assez bonnes pour vous détourner de l'aller voir, surtout M. Tommy, que madame sa mère aime si tendrement. Cette réponse ne fut pas reçue avec une vive approbation par ceux à qui elle était adressée. Voilà un plaisant docteur, dit l'un d'eux, de se donner de ces airs avec nous, et de se croire plus sage que tous les autres. Comment ! s'écria M. Compton , ce petit fermier ose croire qu'il peut gouverner des enfans de gentilhomme , parce que Merton a la patience de le souffrir auprès de lui! Si j'étais a la place de Tommy , ajouta un troisième, j'aurais bien vite renvoyé cet impertinent dans sa ferme. M. Mash, qui ! était le plus grand et le plus vigoureux de la troupe, alla droit à Henri; et, lui faisant une moue effroyable, il lui dit : Ainsi donc la reconnaissance que vous marquez à Tommy pour toutes les bontés dont il vous honore , c'est d'être un espion et un rapporteur ? Qu'avez-vous à dire à cela, petit mendiant? Henri , qui depuis longtemps avait aperçu et déploré en secret l'indiférence de Tommy à son égard, fut moins piqué de recevoir ces outrages, que | de voir son ancien camarade , non-seulej ment garder le silence, mais encore té- | moigner du plaisir à l'entendre insulter. Sa constance n'en fut pourtant pas abat- ; tue ; et , dès que le tumulte de toutes ces | clameurs injurieuses lui permit de par- I 1er, il répondit froidement qu'il n'était ! pas plus un espion et un rapporteur que ! les autres ; et, pour ce qui était du titre • de mendiant qu'on lui donnait, que. Dieu merci , il avait encore moins besoin d'eux 1 pour vivre, qu'ils n'auraient besoin de

SANDFORD ET MERTON

lui. D'ailleurs, ajouta-t-il, si par malheur j'étais réduit à cette extrémité , je saurais mieux connaître mes gens que de m' adresser à aucun de vous; je n'en excepte personne.

Cette vigoureuse apostrophe , et les réflexions qu'elle fit naître, produisirent un tel effet sur le caractère irascible deTommy , qu'oubliant à Ta fois et les anciennes obligations qu'il avait à son premier camarade,et l'amitié qui les avait unis si étroitement, il l'entreprit d'un air furieux; et lui présentant le poing levé sur la tête , il lui demanda s'il avait eu l'audace de l'insulter?

henri. — Qui , moi , Tommy ? Me préserve le ciel d'en avoir jamais la pensée ! C'est vous plutôt qui m'insultez , en laissant faire vos amis.

tommy. — Comment donc ! êtes- vous une personne d'une si grande conséquence que l'on ne puisse vous parler?

Courage , Tommy ! s'écria toute la compagnie ; tu n'as qu'à le gourmer comme il faut pour son impudence.

tommy. — Voila un gentilhomme bien respectable, en vérité 1

Henri. — Si je ne le suis pas , j'ai cru que vous l'étiez , vous , jusqu'à ce moment.

tommy. — Comment, petit drôle, tu oses dire que je ne suis pas gentilhomme? Tiens, voilà pour ton effronterie!

A ces mots , il frappa rudement Henri, à poing fermé, sur le visage.

La constance du pauvre Sandford ne fut pas à l'épreuve de ce traitement. 11 détourna la tête en s'écriant d'une voix étouffée : Ah ! Tommy, Tommy ! je n'aurais jamais cru que vous pussiez me traiter d'une si indigne manière; et, couvrant son visage de ses deux mains , il laissa échapper un torrent de larmes.

Une sensibilité si touchante, au lieu d'attendrir ses persécuteurs, ne fit que

T. IV

leur donner une mauvaise idée de son courage. Ils s'assemblèrent de plus près autour de lui , en l'accablant de nouvelles injures. Lâche! poltron ! criaient-ils tout d'une voix à ses oreilles. Quelques-uns même, plus emportés que les autres le saisirent aux cheveux , et lui soulevèrent la tête, pour qu'il montrât, disaient-ils. sa lamentable figure. Mais Henri, qui commençait à revenir de sa douleur, essuya ses larmes du revers de sa main , et, se débattant avec force , il se dégagea , d'un seul coup , de tous ceux qui le tenaient, en leur demandant d'une voix ferme et d'une contenance aguerrie ce qu'ils avaient à démêler avec lui. Cette question était près de rester sans réponse lorsque M. Mash , qui avait encore sur le cœur le verre de limonade dont son visage avait e'té régalé la veille, s'avança brusquement ; et, mesurant Henri d'un coup d'œil dédaigneux, lui dit : C'est, la manière dont on doit traiter de petits gueux comme toi. Si tu n'en as pas assez pour te satisfaire , je suis prêt à solder tes comptes. Pour ce qui est de vos injures , répondit H,en ri, je n«, crois pas qu'il vaiL ïa peine de s'en fâcher. Mais, quoique j'aie souffert que M. Tommy me frappât, il n'en est pas un seul autre dans la compagnie de qui je voulusse le supporter.

Que quelqu'un s'en avise , il saura bientôt si je suis un poltron. Mash ne répondit à ce défi que par un coup sur la figure de Sandford , auquel celui-ci riposta par unegourmade, qui faillit renverser son adversaire, malgré la supériorité de sa forceetdesa taille. M. Mash complaît si peu sur cette vigoureuse défense qu'elle aurait peut-être refroidi son courage, sans la honte de paraître céder à celui qu'il venait de traiter avec tant de mépris. C'est pourquoi, recueillant toute sa résolution, il s'élança et le frappa avec tant de force que, du premier coup , il le fit tomber à terre. Heureusement il n'y avait eu que

SASDFOUD ET MGItTON.

le corps de rien ri terrassa. Son courage était resté debout; et M. Mash en reçut la preuve par une attaque plus vive que la première, au moment où il se croyait sûr de la victoire. Tous les jeunes spectateurs, qui avaient pris la patience de Sandford pour de la poltronnerie, conçurent alors la plus haute idée de sa ^ valeur, et se pressèrent en silence autour des deux athlètes. Le combat devint plus vif et plus terrible. M. Mash trouvait de grandes ressources dans la hauteur de sa taille , et surtout dans une longue habitude de querelles, qui avaient rempli sa vie. Ses coups étaient portés avec autant de force que d'habileté; et chacun d'eux paraissait devoir suffire^pour accabler un ennemi qui lui était si inférieur par sa petitesse et son inexpérience. Mais Henri avait un corps endurci à la fatigue et a la douleur. Ses membres étaient plus souples et plus nerveux; et son courage semblait tenir de la frokle intrépidité d'un vétéran, que rien ne peut abattre ou troubler. Trois fois il avait été renversé par la masse des forces de son antagoniste, et trois fois il s'était relevé plus fort de sa chute. Tout couvert qu'il était de boue et de sang, et respirant à peine, il était loin de se croire ou de paraître vaincu. Déjà la durée du combat, et la violence des efforts de M. Mash avaient engourdi sa vigueur. Furieux et déconcerté de la résistance opiniâtre qu'on lui opposait , il commença bientôt à perdre la tête, et a frapper à l'aventure. Son haleine devint embarrassée, ses muscles s'amollirent, et ses genoux tremblans soutenaient a peine le poids de son corps. Enfin , dans un transport mêlé de honte et de rage , il se jeta sur Henri, comme pour l'accabler par uu dernier effort. Henri battit prudemment en retraite, et se contenta de parer les coups qui lui étaient portés, jusqu'à ce que, voyant son adversaire épuisé de fatigue, il l'assaillit h son tour

avec une impétuosité nouvelle; et, par un coup heureux , retendit sur le champ de bataille, sans qu'il eût le courage de se relever.

Mille acclamations involontaires de triomphe partirent alors de toute l'assemblée, tant une action de force et de courage a de pouvoir sur l'esprit des hommes! Ces mêmes personnes qui venaient d'accabler Henri de discours outrageans, s'empressaient maintenant de le féliciter sur sa victoire. Henri ne les entendait point. Il n'étaitsensible qu'à la honte que devait sentir son adversaire. Voyant quiln'était pas capabledese mouvoir, il lui tendit généreusement la main, pourl'aider à se relever, en lui disant qu'il était au désespoir des suites de cette aventure. Mais M. Mash, oppressé tout à la fois par la douleur de sa chute, et par la honte de sa défaite, ne lui répondit que par un farouche silence.

L'attention de la jeune troupe fut en cemomentdétournée par un spec'taclenouveau. Un taureau d'une grandeur majestueuse s'avançait à travers la plaine , la tête parée de rubans de différentes couleurs. Le superbe animal se laissait conduire, comme une victime docile, vers le théâtre qu'il devait rougir de son sang. A peine y fut-il arrivé, qu'on l'attacha par une longue corde à un gros anneau de fer, assez profondément scellé dans la pierre, pour le retenir au milieu de ses plus violentes secousses. Une foule innombrable d'hommes, de femmes et d'enfans environnaient la place , attendant , avec une avide impatience, le spectacle cruel qu'on préparait à leurs regards. Merton et ses amis ne purent résister à la curiosité qui les entraînait. Les tendres conseils de leurs parens , leurs propres devoirs et leurs promesses, tout, au même instant, fut effacé de leur mémoire; et, sans consulter d'autres lois

SANDFORft ET ME11TON.

que leurs désirs, ils se mêlèrent à la foule qui les environnait.

Henri, quoiqu'avec répugnance, les suivit de loin. Ni la douleur de ses meurtrissures, ni les mauvais traitemens qu'il avait reçus de Merton, ne purent lui faire oublier son ami , ou le rendre indifférent à -sa sûreté. Il connaissait trop bien les dangers qui suivent souvent ces jeux barbares, pour perdre de vue celui qu'il avait toujours dans son cœur. Déjà la scène était près de s'ouvrir. Le noble animal s'était laissé attacher sans résistance.

Quoiqu'il sentît en lui-même une force presque indomptable , il semblait dédaigner de s'en servir, et il regardait la foule nombreuse de ses ennemis avec une douceur qui aurait dû désarmer leur froide barbarie. Au même instant, on lâcha dans l'arène un doguede la plus haute taille et du courage le plus féroce , qui , au premier aspect du taureau, poussa des cris horribles , et courut vers lui animé de toute la rage d'une haine invétérée. Le taureau le laissa approcher avec la froideur d'un courage tranquille ; mais , au moment où il le vit s'élancer pour le saisir, il s'avança lui-même; et, baissant sa tête jusqu'à terre , il enleva son ennemi de l'une de ses cornes , et le jeta à trente pas de distance, au milieu de la foule des spectateurs , qui le reçurent les uns sur le dos , les autres sur la tête , au risque d'être écrasés par sa chute. Le même sort fut éprouvé par un second chien et par un troisième, qui furent lâchés successivement. L'un fut tué sur la place; et l'autre , qui s'était cassé le jarret , se retira en boitant et en poussant des cris affreux. Pendant ces attaques , le taureau se conduisait avec le calme intrépide d'un guerrier expérimenté. Sans violence et sans passions, il attendait l'assaut de ses ennemis ; et il les punissait rudement de leur audace.

Tandis que ces événemens cruels se

passaient, à la barbare satisfaction nonseulement de la populace grossière, mais encore des jeunes gentilshommes de la société de Tommy, un nègre, à demi nu , vint humblement implorer leur charité.

11 avait servi, leur dit-il, sur un vaisseau de guerre anglais ; il leur montra même les cicatrices de quelques blessures qu'il avait reçues en divers combats. Mais, à présent que la guerre était finie, on venait de le renvoyer; et, sans amis, sans secours , dépourvu de toute industrie , il avait peine a trouver du pain pour soutenir sa misérable existence , et des habits pour se défendre delà rigueur du froid. La plupart des jeunes gentilshommes, qui, par une mauvaise éducation, n'avaient jamais été accoutumés à réfléchir sur les peines des malheureux, au lieu de se montrer sensibles a la misère de ce pauvre homme, eurent la bassesse de faire entre eux des plaisanteries sur sa couleur noirâtre et sur son accent étranger.

Tommy fut le seul qui' parut attendri.

Malgré le triste changement qui s'était fait dans son caractère depuis qu'il s'était éloigné de M. Barlow , son cœur avait toujours conservé sa générosité naturelle. Il mit aussitôt la main dans sa poche ; mais par malheur il n 'y trouva rien dont il pût disposer. Le goût des folles dépenses, qu'il avait pris dans sa nouvelle société , lui avait fait épuiser en vaines dissipations tout le fond de ses finances; et il sévit hors d'état de soulager la détresse qui avait ému son cœur. Ainsi, repoussé de toutes parts, sans secours; soit par la dureté, soit par l'impuissance, le malheureux nègre tourna ses pas vers l'endroit où Henri se trouvait seul a l'écart, et, tenant tristement a la main les restes déchirés de son chapeau , il sollicita sa compassion. Henri n'avait que douze sous: c'était toute sa richesse; mais il les prit sans balancer, et, les glissant dans la main du pauvre mendiant: Tenez, mon ami, lui dit-

SANDFORD ET MERTON

il, voila tout ce qui me reste. Si j'en avais encore, ce serait à vous, je vous assure. Il n'eut pas le temps d'en dire davantage , car il lut interrompu par les aboiemens bruyansde trois dogues qui , s'étant jetés à la fois sur le taureau, le firent entrer en fureur par leurs attaques réunies. Le courage froid et tranquille qu'il avait montré jusqu'alors se tourna en rage et en désespoir. Il poussait des rugissemens horribles; sa bouche et sesnazeaux étaient couverts de sang et de fumée. Il courait ça et là de toute la longueur de sa corde, poursuivi par les chiens, qui le harcelaient sans cesse, en hurlant et en déchirant ses membres de leurs morsures. Enfin , après avoir foulé sous ses pieds un de ses ennemis, éventré le second de sa corne, et mis le troisième hors de combat, il donna une secousse si terrible au lien qui le retenait, qu'il le rompit, et s'échappa à travers la multitude effrayée. 11 serait impossible de vous peindre la surprise et la consternation dont tous les spectateurs furent frappés. Les cris d'horreur et d'effroi succédèrent à leurs acclamations joyeuses. A peine eurent-ils la force de hâter leurs pas tremblans. Cependant le taureau furieux parcourait la plaine , renversant les uns, écrasant les autres, et vengeant ainsi , sur ses persécuteurs, toutes les injures qu'il avait reçues de leur cruauté. Sa fougue égarée l'emporta bientôt du côté où se trouvaient Merton et ses amis. Tout ces braves héros, qui, peu de minutes auparavant, avaient tant méprisé la prudence de Sandford, auraient alorsdonné l'empire du monde pour être en sûreté dans la maison de leurs parens. Ils s'enfuyaient à perte d'haleine. Mais comment se dérober à la vitesse supérieure de leur ennemi? Dans cette fatale conjoncture, Henri ne perdit rien de sa présence d'esprit. Sans pousser de vaines clameurs , ou chercher un secours inutile dans la fuite, il attendit de pied ferme le terrible animal, qui venait

droit à lui; mais au moment où celui-ci était prèsdel'atteindre,il sauta lestement de côté; et le taureau passa, sans s'embarrasser de son escapade. Tommy ne fut pas si heureux. Il se trouvait le dernier des fuyards; et, pour comble de disgrâce, soit par l'effet de sa frayeur, soit par l'inégalité du terrain , le pied lui glissa dans la juste direction du chemin que le taureau venait d'enfiler. Tous ceux qui furent témoins de sa chute , sans oser le secourir, jugèrent sa mort inévitable; et il en était encore plus persuadé que les autres, lorsque Henri, avec un sangfroid et une intrépidité au-dessus de son âge , saisit une fourche qu'un des fuyards avait laissé tomber; et, au moment où le taureau s'arrêtait pour éventrer sa victime; il courut à lui, et le blessa dans le flanc. L'animal furieux se retourna soudain; et il est probable que, malgré son courage , Sandford eût payé de la vie le secours qu'il venait d'apporter à son ami, si un secours imprévu ne lui fût arrivé à lui-même. C'était le nègre reconnaissant qui volait a son aide avec la rapidité de l'éclair. Il assaillit le taureau du bâton noueux qu'il tenait à la main , et le força de tourner sa rage contre un nouvel objet. Accoutumé dans son pays à combattre des animaux plus terribles, il n'eut pas de peine à se défendre de sa furie. Mais, non content de lui avoir échappé, il tourna lestement autour de lui, et le saisissant par la queue, il fit pleuvoir sur son dos une grêle de coups. En vain l'animal furieux redoubla ses beuglemens effroyables, et reprit l'emportement de sa course ; le nègre , sans lâcher prise, se laissa traîner sur la plaine , continuant toujours ses vigoureuses décharges, jusqu'à ce que son ennemi eût enfin succombé de lassitude et d'épuisement.

Encouragés par ce succès, quelques-uns des paysans les plus hardis vinrent se joindre au vainqueur; et accablant d'une

SANDFORD ET MERTON

réunion de forces aussi supérieures leur ennemi , ils lui passèrent une corde autour delà tête, et l'attachèrent fortement à un arbre. Dans le même temps il arriva du château deux ou trois domestiques que madame Merton avait envoyés sur les pas de son fils. Ils trouvèrent leur jeune

maître sans blessures , mais à demi mort de saisissement et defrayeur. Pour Henri, lorsqu'il vit son ami en sûreté dans les bras de ses gens, il invita le nègre à le suivre; et, au lieu de retourner chez M. Merton , il prit le chemin qui conduisait à la ferme de son père.

FIN I)K SÀNDFORD ET MERTON

Page 1