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SAN0FORD ET MERTON

une chaloupe de pêcheur , puis un vaisseau h un niât, puis une frégate, et puis afin un vaisseau du premier rang, avec tous ses mâts et toutes ses voiles appareillées. Cependant toutes ces diverses apparences ne sont que le même objet à des distances inégales de votre œil.

tommy. — Oui , monsieur, tout cela est vrai en effet.

m. barlovv. — Mais si ce vaisseau qui est venu se mettre tout entier à notre vue allait s'en retourner, et faisait voile loin de nous avec autant de vitesse qu'il vient de s'en approcher , qu'en arriverait-il alors?

tommy. — Nous le verrions diminuer déplus en plus à chaque minute , jusqu'à ce qu'il fût encore redevenu un petit point obscur.

m. barlow. — Vous disiez, je crois , hier au soir que le soleil était un corps très-petit, et qu'il n'était même guère plus grand que votre guéridon ?

tommy. — Oui, monsieur.

m. barlow. — Supposons qu'il s'éloignât encore de nous a une plus grande distance , paraîtrait-il toujours le même à vos yeux?

Tommy réfléchit un moment, et dit :

Si le vaisseau, en s'éloignant, paraissait diminuer, par degrés, jusqu'à ce qu'enfin il ne fût plus qu'un point obscur , je pense que le soleil devrait faire la même chose, s'il s'éloignait de nous.

m. barlow.— Vous avez parfaitement !

raison. Ainsi le soleil, en s'éloignant de plus en plus, ne paraîtrait pas enfin plus grand que l'une de ces étoiles étincelantes, que vous voyez à une si grande dislance au-dessus de votre tête?

tommy. — Oui, ^monsieur, je le sens à merveille.

m. barlow. — Mais, si au contraire une deces étoiles étincelan tes s'a pprocba i t de plus en plus de vous, que pensez- vous

qu'il en arrivât? Vous paraîtrait-elle toujours aussi petite?

tommy. — Non, sans doute, monsieur.

Le vaisseau nous a paru s'agrandir de plus en plus, à mesure qu'il s'est approché de nous. Ainsi je pense que l'étoile n'aurait pas de raison pour se dispenser de paraître plus grande.

m. barlow. — Ne pourrait-elle pas alors vous sembler aussi grande que le soleil?

tommy. — Oui, vraiment , monsieur, puisque le soleil nous paraîtrait aussi petit; qu'une étoile, s'il était aussi reculé de nos yeux.

m. barlow. — Mais si le soleil, au lieu de s'éloigner de nous , s'en approchait au contraire beaucoup plus près qu'il ne l'est maintenant, vous paraîtraitil toujours de la même grandeur?

tommy. — Non, monsieur, je vois clairement qu'il devrait nous paraître plus grand , à mesure qu'il approcherait.

m. barlow. — Puisque cela est ainsi , il n'est donc peut-être pas si certain que la terre que nous habitons soit plus grande que le soleil et les étoiles. Le soleil et les étoiles sont à une grande distance ; et la terre , elle touche à nos yeux. Voyons : supposons , pour nous éclaircir, qu'un homme s'élève de la terre vers le soleil , comment pensez-vous que la terre doive lui paraître pendant son trajet?

tommy. — Vraiment, monsieur, jusqu'à l'expérience , j'aurai de la peine à vous le dire.

m. barlow. — Pourquoi seriez-vous embarrassé ? Qu'un objet s'éloigne de vous ou que vous vous éloigniez de l'objet, n'est-ce pas la même chose? N'est-il pas égal, par exemple , que ce soit le vaisseau qui fasse voile loin de nous , ou que ce soit nous qui marchions loin du vaisseau?

tommy. — Oui, monsieur, je le conçois à présent. Cela revient au même.

SAÏNDFORO ET MERTOiN.

m. barlow. —Bon. Revenons au soleil. Vous conveniez tout à l'heure que s'il pouvait être encore plus reculé de nos yeux , il nous paraîtrait plus petit.

tommy. — Je ne m'en dédis pas.

m. barlow. — Eh bien donc , si la terres'abaissaitrapidementsous vos pieds, vous paraîtrait-elle toujours aussi grande ?

tommy. — LNon, monsieur, elle devrait me paraître plus petite à chaque minute , comme le vaisseau diminuerait sensiblement a mes yeux, s'il faisait voile du rivage.

m. barlow. — C'est fort bien raisonner. Rappelez-vous maintenant la supposition que je vous faisais tout a l'heure. Si un homme pouvait s'élever de la terre, et monter toujours vers le soleil , qu'arriverait-il?

tommy. — La même chose que si la terre s'abaissait sous ses pieds ; elle lui semblerait devenir à chaque instant plus petite.

.m. barlow. — N'y aurait-il pas un point dans son vol , ou la terre ne lui paraîtrait pas plus grande que le soleil?

tommy. — J'ai peine à le concevoir.

Cependant je sens bien que plus il s'élève , et plus la terre doit se rapetisser pour lui.

m. barlow. — Vous rappelez- vous ce qui vous arriva, en quittant l'île de la Jamaïque?

tommy. — Oui, monsieur, je m'en souviens , comme si cela ne faisait que de m'arriver. Un nègre me tenait dans ses bras sur le tillac du vaisseau , le visage tourné vers le port. Le vent nous était favorable, et nous allions très-vile. Je commençai bientôt à ne plus distinguer les arbres et les maisons qui bordent le rivage. Je ne voyais plus que les hautes montagnes qui s'élèvent dans l'île. Ces montagnes se confondirent bientôt à mes yeux ; l'île entière ne paraissait que sous la forme d'un brouillard épais; enfin ce brouil-

T. IV

lard lui-même disparut. Je ne vis alors autour de moi qu'une vaste plaine d'eau, et le ciel sur ma tête.

31. barlow. — Et ne concevez-vous pas qu'il en devrait être exactement de même, si vous vous éleviez de plus haut en plus haut dans les airs, et que vos yeux fussent tournés en bas vers la terre ?

tommy. — Oui, monsieur. Tout devrait se passer pour moi de la même façon .

3i. barlow. — Vous voilà donc maintenant en état de répondre à la question que je vous faisais il n'y a qu'un moment. Si un homme pouvait aller tout droit de la terre vers le soleil, comment lui pnraîtraient-ilsl'un et l'autre, a mesure qu'il s'élèverait dans son vol?

T03LMY. — La terre lui paraîtrait plus petite à mesure qu'il s'en éloignerait, et le soleil plus grand a mesure qu'il s'en approcherait.

m. barlow. — Il arriverait donc à la fin que le soleil lui paraîtrait plus grand que la terre ?

tommy. — Je ne vois pas que cela puisse arriver autrement.

31. barlow. — Ainsi, vous voyez que vous ne devez plus dire que la terre est grande, et que le soleil est petit, puisque leur différence ne provient que de ce que vous êtes tout près de l'une et trèsloin de l'autre. Au moins devez-vous concevoir que le soleil et les étoiles sont des corps infiniment plus considérables que vous ne l'auriez imaginé au premier coup d'œil.

Comme ils s'en retournaient à la maison, ils virent, à l'entrée d'un petit village , une foule de peuple assemblée devant une baraque de bois. Un homme était a la porte , qui , d'une voix gracieuse , invitait les gens a entrer, et ne demandait que trois sous par personne , pour leur montrer les choses les plus curieuses et les plus surprenantes. Tommy et son

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camarade parurent, si sensibles à l'invita- I ion distinguée qu'on leur lit en particulier , que M. Marlow voulut bien se rendre à leurs désirs; et, ayant glissé un shelling dans la main de l'orateur , il entra , suivi do ses deux amis, et alla s'asseoir avec eu au milieu de l'assemblée. On ne tarda guère a commencer la représentation. Je suis obligé de convenir que nos deux petits garçons, ainsi que les autres spectateurs, se récrièrent plusieurs foisd'étonnement et de plaisir. Après un nombre de tours de cartes et de gobelets, tous plus curieux les uns que les autres, le maître bateleur les pria de tourner leurs regards vers un bassin plein d'eau , sur laquelle flottait un petit cygne artiGciel. Messieurs et dames , dit-il , j'ai réservé ce tour pour le dernier , attendu qu'il est sans contredit inliniment au-dessus de tout ce que vous venez d'admirer , et que l'on n'a peut-être rien Tait jusqu'à ce jour de plus étonnant sur la terre. Vous voyez ce cygne? Ce n'est qu'un morceau de cire emplumé , dépourvu de sentiment et de vie. Si vous avez quelque soupçon sur son compte, prenez-le dans vos mains pour l'examiner. Je vous prie seulement de le manier avec douceur, parce qu'il est d'une constitution fort délicate. Quelques-uns des spectateurs le prirent mollement entre leurs doigts; et, après l'avoir bien considéré , ils le remirent sur l'eau. Or , donc, messieurs, reprit le bateleur, ce cygne que vous venez de voir sans mouvement et sans vie, est doué cependant d'une intelligence si extraordinaire, qu'il me reconnaît pour son maître, et qu'il se tient déjà prêt à faire toutes les évolutions que je vais lui commander. En disant ces mots, il prit un morceau de pain, et , adressant un coup de sifflet a son oiseau , il lui ordonna de venir au bord du bassin chercher le morceau de pain qu'il lui présentait. Le cygne ne fut point indocile, et , au grand étonnement de tous les

spectateurs, il se retourna aussitôt, et nagea vers le bord du bassin. Oh , monsieur le gourmand, s'écria son maître, vous n'avez pas encore assez gagné votre repas ; il faut faire un peu plus d'exercice. A ces mots, il promena son pain autour du bassin , virant d'un côté , puis revirant de l'autre, et le cygne, sans se rebuter , le suivit constamment dans ses allées, dans ses venues, dans tous ses tours et retours. Les spectateurs pouvaient a peine en croire leurs yeux. Quelques-uns prirent des morceaux de pain, et les présentèrent au cygne, imaginant bien qu'il en allait faire autant a leur considération , mais ce fut en vain qu'ils sifflèrent et qu'ils tournèrent leur pain de tous les côtés, le cygne restait immobile pour eux, et semblait vouloir ne céder qu'aux invitations de son maître. Lorsque cette expérience eut été réitérée plusieurs fois , à l'extrême satisfaction de toute la compagnie , le maître de la baraque congédia poliment ses visites ; et M. Barlow reprit avec ses deux élèves le chemin de sa maison.

L'esprit de Tommy avait été si frappé de ce qu'il venait de voir, que pendant plusieurs jours il lui fut impossible d'en détacher son souvenir. 11 aurait donué tout au monde pour savoir le secret de ce tour surprenant, et posséder un cygne aussi merveilleux. Un soir qu'il s'en entretenait avec Henri, celui-ci lui dit avec un sourire, qu'il croyait avoir trouvé le moyen de faire un tour semblable , et qu'il serait peut-être en état le lendemain de lui montrer un cygne, qui saurait manœuvrer tout aussi bien que celui du bateleur. En effet, le lendemain, après le déjeuner , il prit un morceau de cire blanche, qu'il pétrit entre ses doigts , sous la forme d'un oiseau , et le couvrit ensuite de quelques plumes tirées d'un oreiller. Cette figure était façonnée avec tant de délicatesse, qu'aux yeux des amateurs les

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moins difficiles sur la ressemblance , elle eût représenté un cygne aussi parfaitement que toute autre chose que vous pourriez imaginer. Il le mit aussitôt sur un bassin rempli d'eau , et lui présenta un morceau de pain. Quelle fut la surprise de Tommy , en voyant le nouveau cygne faire tous ses tours aussi lestement que

le premier , et son camarade commander d'un ton aussi imposant que l'homme de la baraque, et se faire obéir avec la même docilité ! Après s'être amusé quelque temps de cette expérience, il pressa vivement son ami de lui en montrer le secret. Henri , qui ne savait point se prévaloir de ses connaissances , s'empressa

de lui montrer dans le corps de l'oiseau une grande aiguille qui allait d'un bout à l'autre. Il lui fit voir aussi dans le pain , qui avait servi à faire promener le cygne , une petite barre de fer. Tommy, pour avoir les objets sous les yeux , ne s'en trouvait guère plus avancé dans l'intelligence du mystère. Alors M. Barlow, qui était présent, jetant quelques aiguilles sur la table, et leur présentant la barre de fer, on vit aussitôt les aiguilles s'agiter toutes à la fois à son approche , et s'élancer vers elles , comme si elles eussent été animées de sentiment et de vie. Elles s'y attachèrent si ferme, que malgré tous les mouvemens que M. Barlow lui donnait en la promenant dans l'air, elles y restaient suspendues, sans faire mine de lâcher prise. Toutes ces merveilles parurent si surprenantes a Tommy , qu'il sup-

plia M. Barlow de vouloir bien lui en donner l'explication. M. Barlow lui dit qu'il y avait une pierre ferrugineuse, que l'on trouve dans les mines de fer, et que l'on appelle aimant. Cette pierre, ajoutat-il , a reçu de la nature le pouvoir d'attirer le fer qui se trouve à sa portée. Mais ce qui est pour le moins aussi extraordinaire , c'est que le fer après avoir été frotté sur l'aimant acquiert autant de vertu que l'aimant lui-même, pour attirer d'autre fer à son tour. Pour cet effet , on prend de petites barres de fer aplaties , et on les frotte avec certaines précautions sur l'aimant ; et , lorsqu'elles ont reçu les propriétés qu'il leur communique , on les appelle aimans artificiels. Henri , qui fut témoin l'autre jour avec nous des évolutions du cygne , après avoir roulé la chose dans son esprit , conçut

SAXDFORD ET MERTON.

hier, de lui-même, l'idée que ce manège était opéré par la vertu de L'aimant , dont je l'avais entretenu. 11 vint aussitôt nie

faire part de ses conjectures, et je le conlirinai dans son opinion. Je lui donnai ce petit aimant artificiel pour le cacher dans le pain, et l'une de ces aiguilles pour la cacher d'un autre coté dans le corps de cet oiseau. L'aimant artiliciel attirant le fer de l'aiguille , le cygne paraît aller chercher le pain. Voila tout le mystère de ce fait naturel, qui a !ant intrigué votre esprit depuis quelques jours.

Pendant ce discours de M. Barlow , Tommy, tout en lui prêtant une oreille attentive, remarquait une nouvelle singularité, qu'il n'avait pas observée auparavant. Le cygne , avec lequel il jouait, lorsqu'il était un moment abandonné a lui-même , affectait constamment de prendre une direction particulière ; et cette direction était toujours du nord au sud. Tommy en demanda la raison à M. Barlow, qui lui répondit : Ceux qui les premiers découvrirent la propriélé naturelle que possède 1 aimant d'attirer le fer, s'amusèrent, comme nous le faisons a présent, a attirer des aiguilles qu'ils faisaient flotter sur l'eau. Vous jugez bien qu'ils ne durent pas être long-temps à remarquer la nouvelle singularité que vous venez d'observer vous-même, c'est-à-dire, qu'une aiguille une fois touchée par l'aimant, lorsqu'elle n'est pas gênée dans sa direction , se tourne d'elle-même vers le nord. Mais ce n'est que depuis un petit nombre de siècles qu'on a perfectionné cette découverte, et que l'on a imaginé de suspendre une aiguille sur un pivot, avec assez de liberté pour qu'elle puisse aisément tourner sur son centre dans toutes sortes de directions. On enferme cette aiguille et son pivot dans une boîte de cuivre, couverte d'un verre, et, par le secours de cet instrument, qu'on nomme Boutsote, on a un moyen assuré de re-

connaître le nord et le sud;. et par leur moyen , comme vous le savez, tous les autres points de l'horizon.

tommy. — Et cette découverte, ainsi perfectionnée, fut-elle d'une grande utilité?

if. barlow. — Vous allez en juger vous-même. Avant ce temps, on n'avait d'autre moyen, pour trouver son chemin sur la mer , que d'observer les étoiles. On savait, ainsi que vous commencez à l'apprendre , dans quelle partie du ciel certaines étoiles paraissaient à chaque saison de l'année. Il suftisait même de l'étoile polaire, pour reconnaître l'est, l'ouest, le nord et le sud. Lorsque les navigateurs parlaient d'un pays , ils savaient dans quelle direction se trouvait celui qu'ils allaient chercher. S'il était, par exemple, à l'est, ils n'avaient qu'a prendre soin do tenir la proue de leur vaisseau tournée en plein vers cette partie du ciel , et ils arrivaient à la côte où ils avaient dessein de se rendre. Les étoiles, tant qu'elles paraissaient , étaient pour eux des guides infaillibles. Mais lorsqu'elles étaient cachées sous d'épais nuages , et que ce temps durait plusieurs jours, alors ils se voyaient réduits à laisser errer leur vaisseau à l'aventure, sans le moindre indice pour se diriger dans leur course, à peu près comme Henri, lorsqu'il s'égara dans le grand marais.

tommy. — Les pauvres gens ! qu'ils devaient être dans une terrible situation . en se voyant ainsi perdus , au milieu d'une nuit ténébreuse, sur une plaine aussi étendue que la mer, sans être seulement en état de savoir s'ils étaient emportés loin de l'endroit qu'ils voulaient atteindre!

m. barlow. — Vous concevez, d'après cette réflexion, qu'ils osaient rarement se hasarder à s'éloigner beaucoup du rivage , dans la crainte de perdre leur chemin.

Aussi leurs moindres voyages étaient-ils

SANDF0RD ET MERTOK.

pénibles et ennuyeux , par la nécessité où ils étaient de faire dix fois plus de chemin qu'ils n'en auraient fait en prenant la voie la plus droite. Mais, aussitôt après la découverte de la boussole , ils sentirent que l'aiguille aimantée pouvait leur montrer les divers points du ciel, même dans la nuit la plus obscure. Dès-lors ils ne craignirent plus de s'aventurer sur lïmmense Océan ; ce qu'ils n'auraient peut-être jamais osé faire sans le secours de ce guide fidèle.

tommy. — Il est bien singulier qu'une petite pierre obscure , que personne ne s'aviserait de ramasser, ait ouvert aux hommes le chemin de la mer, et leur ait donné le pouvoir d'aller d'un bout du monde à l'autre, sans s'égarer un moment.

m. barlow. — Le diamant le plus précieux ne leur a sûrement jamais rendu un service aussi essentiel.

henri. — Pour moi, monsieur, ce qui m'étonne , c'est que les hommes prennent la peine de quitter leur douce patrie, pour aller courir de tous côtés, comme ces misérables vagabonds, que Ion chasse avec mépris de paroisse en paroisse.

m. barlow. — Vous en serez moins surpris, si vous considérez qu'il n'est point de contrée qui ne produise quelque chose dont on manque dans une autre. Ainsi leurs habitans, par un échange mutuel des productions de leur sol, peuvent se procurer mille douceurs, dont ils étaient dépourvus auparavant.

henri. — Est-ce que chaque pays ne produit pas tout ce qui est nécessaire pour faire subsister ceux qui l'habitent? Ainsi donc chacun , ce me semble, pourrait vivre ch^z soi, môme quand il ne recevrait rien d'un pays étranger.

m. barlow. — Il est bien certain que votre père par exemple, pourrait vivre uniquement do$ productions de sa ferme.

Cependant, chaque année, il vend une partie de son bétail pour acheter des habits; il vend ensuite une partie de son grain pour acheter de nouveau bétail.

Une autre fois, il donne a ses voisins d'une espèce de grain, pour qu'ils lui en donnent d'une autre; et ils trouvent tous dans ces échanges un plus grand avantage, que si chacun était rigoureusement obligé de s'en tenir aux fruits de ses propres champs. 11 n'en est pas moins vrai, selon votre observation, qu'il n'est guère de pays , habité par des hommes , qui ne produise tout ce qui est rigoureusement nécessaire pour leur subsistance; et il faut même ajouter que les productions , que ceux-ci reçoivent des autres pays, leur sont plus souvent nuisibles que salutaires.

heinri. — Je vous ai souvent entendu dire , monsieur , que, même dans le Groenland , le pays le plus froid et le plus affreux de l'univers, les hommes se procurent toutes les nécessités de la vie, et restent chez eux, tranquilles et satisfaits.

tommy. — Comment! Est-ce qu'il y a un pays dans le monde plus froid encore que la Laponie ?

m. barlow. — Le Groenland est plus reculé vers le nord , et , par conséquent , encore plus triste et plus glacial , la terre y est couverte d'une neige épaisse , qui ne fond jamais tout entière , même pendant l'été. On n'y voit guère d'autres animaux que des ours, qui se nourrissent de poisson. Comme, dans tout le pays, il ne croît point d'arbre propre à la construction , les habitans n'ont pour bâtir leurs maisons que les planches et les arbres que la mer vient apporter sur leur rivage. Avec ces matériaux , ils élèvent de grandes cabanes , où plusieurs familles se réunissent. Les côtés de ces cabanes sont composés de pierres et de terre détrempée ; le sommet est couvert de gazon. Au

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bout de quelques uuits ce mélange est si bien cimenté par la gelée, qu'il est impénétrable au souffle des vents pendant tout l'hiver. Le long des côtés du bâtiment sont des loges séparées l'une de l'autre, dans chacune desquelles un Groënlandais vit avec sa famille. Chaqueloge a une lampe qui brûle continuellement : elle sert au Groënlandais pour s'éclairer, pour faire cuire sa nourriture, et, ce qui est également nécessaire sous un climat si rigoureux, pour entretenir unedouce température dans sa demeure étroite. Pendant la courte durée de l'été, on voit arriver quelques rennes dans le pays, Leshabitans s'empressent d'aller à leur poursuite pour les tuer; mais leur principale espérance est du côté de la mer , qui leur fournit une nourriture plus abondante et plus sûre.

TOMxUY. — Oh ! monsieur, quelle triste vie on doit mener dans un pays si affreux ! Je frémis seulement d'y songer.

m. barlow. — Et que diriez-vous donc a l'aspect de ces glaces énormes dont la mer est hérissée? On croirait voir flotter des montagnes. Les flots agités par les vents les poussent quelquefois l'une contre l'autre avec une si grande violence ; qu'elles se brisent en mille éclats , avec un bruitplus terrible que celui d'un canon. On voit souvent sur le sommet de ces montagnes de glaces, des ours blancs, d'une grosseur monstrueuse, qu'elles ont emportés avec elles en se détachant du rivage, et qui ajoutent à l'horreur de la scène par leurs effroyables mugissemens.

tommy. — Mais, monsieur, est-il possible que les habitans d'un pays si affreux puissent y trouver, comme vous le dites , toutes les nécessités de la vie ?

m. barlow. — Les nécessités absolues se bornent à peu de chose , et par conséquent on peut se les procurer dans les lieux même les plus sauvages; avec de

la patience , du coulage et de l'industrie. Dans une contrée fertile, comme celleci , et sous les autres climats aussi tempérés, on peut voir des gens, fiers d'une richesse qu'ils tiennent du hasard , se persuader follement qu'ils sont nés pour vivre du travail des autres ; mais, dans un pays tel qu'on nous peint le Groenland , où il fautse livrer à un exercice continuel, pour se procurer les plus simples besoins de la vie , il ne peut y avoir de ces distinctions si favorables aux fainéans ; et chacun est obligé de travailler avec autant d'activité que ses compatriotes, sous peine de mourir de faim.

tommy. — Mais, monsieur, si ces peuples n'ont pas de troupeaux, comment font-ils pour se procurer des habits? Je ne crois pas que les poissons dont ils se nourrissent leur donnent aussi de quoi se vêtir? $

m. barlow. — Vous ne connaissez pas toutes les ressources que la nature tient en réserve pour ses enfans. I! y a dans les mers du Groenland une espèce particulière de poisson appelée Veau-Marin. Sa longueur est de neuf à dix pieds; il a quatre pattes à peu près comme celles des animaux terrestres; mais, par une singularité remarquable, celles de devant, armées de griffes, lui servent à marcher sur la terre , à gravir les glaces et les rochers ; et celles de derrière, faites en patte d'oie, se déploient comme un éventail et lui servent de nageoires. 11 vient fréquemment à terre , pour se jouer au soleil: et lorsqu'il est poursuivi, il court des pieds de devant, et s'élance avec ceux de derrière. Quoique son allure soitgauche et cahottée, sa marche est si rapide qu'un homme a delà peine à le suivre. Ce poisson , qui vit sur la terre et dans l'eau, est la véritable richesse des Groënlandais.

ils boivent son sang, et se nourrissent de sa chair. Sa peau ferme et velue leur sert a se faire de bons habits, à tapisser leurs

SAHDFORD Kl MËRTOX.

habitations, et à doubler leurs canots.

Ses libres leur valent mieux pour coudre que le (il ou la soie. L'enveloppe de ses intestins, lorsqu'elle est desséchée, tient lieu de vitres aux fenêtres , et laisse entrer la lumière, sans donner passage au vent, ni à la neige. Sa vessie est une excellente bouteille pour renfermer l'huile que l'on retire de son corps. Enfin , cette huile même est une des plus précieuses ressources pour les Groënlandaispuisqu'en brûlant dans leurs lampes , elle sert à répandre dans leurs cabanes une douce chaleur, presque aussi nécessaire que la nourriture sous ces climats glacés.

tommy. — Oh ! monsieur, vous venez de me rendre plus tranquille sur le sort de ces pauvres gens. Grâces au Ciel , les voilà fournis de provisions de toute espèce : et c'est à un seul animal qu'ils en sont redevables.

m. barlow. — Vous jugez , d'après cela , combien ils doivent être ardens a le poursuivre et a le prendre.

tommy. — Contez-nous un peu, je vous prie, de quelle manière ils lui donnent la chasse.

m. barlow. — La voici. Un homme se place au milieu d'un canot long et étroit, dont le dessus est couvert de peaux , qui viennent se fermer par des cordons autour de sa ceinture; en sorte que l'eau de la mer ne puisse pas pénétrer dans l'intérieur de la chaloupe. A ses côtés sont deux lances, l'une plus grande que l'autre.

Devant lui est un faisceau de corde roulée en cercle. A l'un des bouts de cette corde est attaché un harpon, dont les pointes sont aiguës et recourbées; à l'autre bout tient une grosse vessie pleine d'air. La rame du pêcheur est également plate et large aux deux extrémités. 11 la preni des deux mains , et fend l'eau à droite et à gauche , avec un mouvement aussi régulier que s'il battait la mesure. On le voit ainsi courir d'une vitesse incroyable sur

les vagues les plus agitées. Dès qu'il aperçoit un veau-marin , il s'en approche doucement , en tournant antour de lui , et tâche de le surprendre à l'improviste , lorsque l'animal, allant contre le vent et le soleil, ne peut ni le voir, ni l'entendre. Il a même l'adresse de s'avancer, caché derrière les plus grosses lames d'eau , jusqu'à ce qu'il se trouve à la juste portée de sa proie. Alors, tenant sa rame de la gauche , il lui lance le harpon de la droite. L'animal blessé plonge aussitôt, emportant avec lui le harpon, la corde et la vessie. Mais il n'est pas long-temps sans être obligé de remonter sur la surface de l'eau , par le besoin de respirer. La vessie qui remonte avant lui , indique au pêcheur l'endroit où il doit l'attendre. Il le voit à peine reparaître , qu'il le harcèle avec sa longue lance, et le force de replonger à plusieurs reprises , jusqu'à ce que ses forces soient épuisées. 11 fond alors sur lui, sa petite lance à la main , et achève de le tuer. Puis il l'attache à son canot, et le traîne en triomphe jusqu'au rivage, où sa famille, qui l'attend pour recevoir sa proie, l'emporte avec des cris joyeux , et s'empresse d'aller préparer le festin. Quoique ces pauvres gens ne puissent se procurer leur nourriture qu'avec des travaux infinis, et des périls affreux , ils sont si généreux et si hospitaliers, qu'ils ne rencontrent personne sans les inviter à venir prendre part à leur fête. Un Groënlandais se tiendrait déshonoré pour la vie , si on le croyait capable de n'avoir travaillé que pour lui.

iiENRi. — Il semble que ce soient les plus pauvres, qui se piquent d'une plus grande générosité.

m. barlow. — Cela arrive en effet assez souvent ; et ce devrait bien être une leçon pour les riches , qui croient n'avoir rien de mieux à faire de leur fortune que de la dépenser en vains objets de luxe, tandis qu'il y a tant de milliers d'henné' •

S.lNDFOUl) El MEATON

tes gens qui manquent des premières nécessités.

tommy. — Mais, monsieur, je vous prie, n'auriez-vous pas encore d'autres particularités a m'apprendredecesGroënlandais? C'est le récit le plus curieux que j'aie entendu de ma vie.

m. BAiiLOW. — Il y a encore une autre chose très-importante à vous rapporter au sujet de ce pays. C'est dans les mers dont il est entouré que l'on trouve la créature la plus considérable de l'univers, un énorme poisson qu'on appelle la Baleine.

tommy. — Ah, monsieur, j'ai entendu parler confusément de cet animal extraordinaire. Je désirerais bien en savoir quelque chose de plus précis.

Ht barloyy. — La baleine est d'une grandeur si prodigieuse qu'elle parvient à soixante-dix, quatre-vingt, et même quelquefois à plus de cent pieds de longueur, et à plus de vingt pieds de grosseur. Lorsqu'elle nage sur la surface des mers, on la prendrait plutôt pour un navire que pour un poisson. Elle a deux trous au-dessus de la tête, par lesquels elle lance de l'eau aune extrême hauteur. Ses nageoires sont immenses, et sa queue aurait assez de force pour renverser un navire. Quand elle s'agite et bondit sur les ondes, on dirait une tempête, dont le mouvement se fait sentir à près d'une lieue, et dont le bruit porte aussi loin qu'un coup de canon. D'après cette peinture , ne croiriez-vous pas que cet animal est pour L'homme l'être le plus redoutable de toute la nature.

tommy. — Oui, sans doute, monsieur, puisqu'il n'a qu'un coup de queue à donner pour culbuter un vaisseau , et dévorer à son aise tout l'équipage.

m. barlow . — Malgré sa force incroyable , la baleine est pour l'homme le monstre le moins dangereux que produise l'Oc&m. File no cherche pas môme à toi

faire le moindre mal , parce qu'elle n'en a pas besoin. Sa principale nourriture est le menu poisson, et en particulier le hareng. Celte dernière espèce est produite dans une telle abondance , parmi les glaces des climats septentrionaux, que la mer en est entièrement couverte , pendant un certain temps de l'année, dans l'espace de plusieurs milles. C'est alors que la baleine affamée les poursuit, elles engloutit par milliers dans ses vastes entrailles.

henri. — Quel nombre, en effet, de ces petits animaux, il faut pour un seul repas d'un poisson si monstrueux?

m. barlow. La baleine, a son tour, devient la proie de la cruelle avarice de l'homme. Les Groënlandais ont du moins une excuse suffisante pour la poursuivre, dans la disette où ils sont de végétaux , et de toutes les espèces de fruits que la terre produit libéralement sous des climats plus fortunés. Mais comment justifier les Européens, qui, trop délicats et trop dédaigneux pour manger la chair fastidieuse de ce poisson , envoient chaque année un grand nombre de vaisseaux lui porter la guerre, et le tuent sans pitié, uniquement pour l'huile qu'ils retirent de son corps, et pour ses barbes élastiques, connues sous le nom de baleines dont on fait les busqués, et qui . servent a garnir les corsets des femmes? Lorsqu'un vaisseau destiné à cette malheureuse expédition aperçoit une baleine flottant, il envoie à sa rencontre une grande chaloupe montée de six matelots, et suivie de plusieurs autres , qui portent des cordes au besoin. Le pêcheur le plus hardi et le plus vigoureux se tient debout sur le devant de la première chaloupe; et, quand la baleine se dresse un peu pour respirer, il lui lance un grand harpon de fer, en s'éloignant aussitôt, de peur que l'animal , qui , après avoir été Messe, donne âe furieux coups de

SANDFORI) ET MERTO?î.

queue et de nageoires , ne renverse la chaloupe, ou qu'elle ne s'engloutisse

dans l'abîme qu'il ouvre autour de lui. La baleine plonge avec une incroyable vi-

tesse, cl quelquefois pendant une heure, emportant jusqu'à deux mille brasses de corde , que tous les bateaux s'empressent de lui lâcher à la suite du harpon enfoncé dans son corps. On a grand soin de veiller à ce qu'aucun obstacle n'empêche la corde de tiler librement; car telle est la force delà baleine, qu'elle entraînerait la chaloupe avec elle au fond de la mer. Tour prévenir cet accident , un homme se tient debout, une hache à la main, prêt à couper la corde au moindre embarras, tandis qu'un autre est occupé, sans relâche , à jeter de l'eau sur le bord de la chaloupe OU glisse la corde, de peur qu'elle ne vienne a s'enflammer par le frottement. Épuisée par ses efforts, et par la perte de son sang, la baleine enfin se relâche de sa vitesse, et remonte sur la surface de l'eau pour respirer. C'est alors que les pécheurs qui la suivent, l'attaquent avec une nouvelle furie, et achèvent de lui donner la mort. Sa masse inanimée flotte au loin sur les ondes. Le vaisseau, qui s'est terni constamment à la voile , s'approche en ce moment dos

chaloupes, qui attachent leur proie a ses côtés avec de grosses chaînes. Aussitôt les charpentiers y descendent avec des bottes armées de crampons de fer aux semelles , de peur de glisser. On commence par lui couper ses barbes, ses nageoires et sa queue , on la dépouille ensuite de sa peau , qui est épaisse d'un doigt , et on enlève par morceaux sa graisse , qui a hui t ou dix pouces d'épaisseur. C'est cette graisse , qui , fondue dans une chaudière , donne l'huile de baleine , que l'on renferme dans des tonneaux pour la transporter ici, où elle est employée à un nombre infini d'usages. Les restes de ce vaste corps sont laissés en proie aux poissons, aux ours et aux Groënlandais, qui les ramassent soigneusement pour s'en nourrir. Ils osent quelquefois eux mêmes poursuivre la baleine; mais ils n'y vont qu'en grand nombre, et avec des bateaux plus grands que ceux dont nous avons parlé. Ils l'attaquent à peu près de la même manière que les Européens:

seulement comme ils ne sont pas si bien fourni* de cordes . i's s^ oon lent eut d'at-

26 ii

S A IV D FORD ET M Fi H TON.

tacher «les peaux de veaux-marins, entiers d'air , à l'autre bout de la corde qui suit le harpon. Ce moyen leur sert également a fatiguer leur ennemi, qui éprouve delà résistance a entraîner avec lui ces peaux sous les ondes, et à le faire découvrir au moment où il remonte sur leur surface.

fiENui. — Je ne puis m'empêcher de plaindre le sort de cette pauvre baleine , que l'on va tourmenter si cruellement pour lui ravir ses tristes dépouilles. Pourquoi ne pas la laisser vivre , sans l'inquiéter , parmi les glaces affreuses où elle est née ?

m. baklow. — Vous devriez connaître assez les hommes , pour savoir qu'il n'est rien que la soif de l'or ne leur fasse entreprendre.

Henri. — A la bonne heure; mais qu'ils n'entreprennent donc que des choses où ils liaient pas besoin d'employer la cruauté. Qu'ils se bornent à déchirer le sein de la terre, personne ne s'en plaindra.

m. barlow. — Il serait bien à désirer que ce sentiment fut gravé dans tous les cœurs. Cependant il faut considérer que la baleine elle-même ne subsiste qu'en dévorant des milliers de poissons ; en sorte que, si ceux-ci étaient susceptibles de reconnaissance , ils devraient bénir les Européens , comme des bienfaiteurs qui viennent les délivrer de leurs ennemis.

henri. S'ils étaient capables des senlimens que vous leur supposez, nous serions bien effrontés d'oser y prétendre; car ce n'est pas pour eux que nous faisons ces entreprises.

tommy. — Mais, monsieur, je vous prie, pour en revenir aux Groënlandais, quelle est l'éducation qu'on donne aux enfans dans cette horrible contrée?

m. barlow. — Lorsque les hommes arrivent de la pèche , couverts tout a la

fois de sueur et de glaçons, et qu'ils viennent s'asseoir tranquillement dans leurs cabanes , pour se régaler de leur proie , la conversation ordinaire roule sur les dangers et les accidens qu'ils ont éprouvés dans leur expédition. Chacun raconte à sa famille comment il a bondi sur les vagues pour surprendre le veau-marin ; comment il l'a percé de son harpon, comment il l'a ensuite attaqué la lance à la main ; comment l'animal , furieux de ses blessures , s'est élancé sur lui pour le déchirer, comment enfin, par son courage et par son adresse, il a su triompher de son ennemi, et le conduire sur le rivage. Il raconte tous ces détails avec le sentiment et la chaleur dont on est pénétré, en parlant d'une chose qui intéresse également son amour-propre et la curiosité de ceux qui vous écoutent. Les petits garçons, attroupés autour de leur père, s'animent au récit de ses exploits , et brûlent déjà de partager ses travaux et sa gloire. Aussitôt qu'un enfant peut faire usage de ses pieds et de ses mains , son père lui donne un arc et des flèches pour s'exercer à tirer juste au but. 11 lui apprend à lancer des pierres contre un panier suspendu, où est renfermé son déjeuner, qu'il est obligé, par ce moyen , d'obtenir de sa propre adresse. A l'âge de dix ans, on le pourvoit d'un petit canot pour s'instruire à ramer et à lutter contre les vagues. On l'exerce à nager tantôt sur un côté, tantôt sur l'autre, avec une rame qui lui sert de balancier , a plonger la tête en bas , et se relever du côté qu'on lui prescrit. Tantôt il passe sa rame entre ses bras et son dos , et l'agite si bien à droite et à gauche, qu'il descend sous les ondes ou remonte à sa volonté. Tantôt il jette sa rame ; et , s'élançant hors du bateau pour la reprendre , il la saisit , et l'entraîne avec tant d'adresse au fond de la mer, qu'en frappant perpendiculairement contre le roc ou le sable , elle re-

SANDFORD ET MEKTON.

bondit, et revient avec lui sur la surface des eaux. Toutes ces manœuvres sont absolument nécessaires pour savoir conduire un canot. Comme il suint de la moindre chose pour le renverser, et qu'alors son conducteur, qui lui est attaché, comme je vous l'ai dit, par le milieu du corps , ne peut s'en dégager, et tombe la tête en bas sous les vagues , il se noierait infailliblement s'il ne s'était pas instruit a reprendre l'équilibre, par le secours de sa rame , et à se redresser sur son canot. C'est à l'ège de quinze ou seize ans , lorsqu'il est bien formé à tous ces exercices, qu'un jeune homme suit enfin son père a la pêche du veau-marin. Le premier qu'il vient à bout de prendre doit servir à régaler sa famille et ses amis. Pendant le festin , il raconte son expédition, et comment il s'est rendu maître de sa proie. Il a la gloire d'entendre tout le monde applaudir à son adresse et à son courage. Mais, s'il n'avait rien pris , ou s'il n'avait donné aucune preuve de talent, il serait méprisé des hommes , et réduit à subsister de la pêche propre aux femmes, c'està-dire de harengs, de moules et de coquillages. Il y a des jeunes gens qui ne parviennent jamais au talent de la grande pêche; et ceux-là sont obligés quelquefois de faire honteusement chez les autres l'office de servante. A vingt ans, un Groënlandais doit savoir faire son canot et son équipage , et voguer de ses propres rames. Il ne tarde pas alors à se marier; mais il reste toujours avec ses parens ; et sa mère retient le timon du ménage.

hknri. — Dites-moi , je vous prie , monsieur , n'est-ce pas dans le Groenland que les hommes voyagent sur des traîneaux , tirés par des chiens ?

tommy- — Des traîneaux tirés par des chiens? Cela doit être plaisant. Je n'aurais jamais imaginé qu'on employât des chiens à traîner des voitures.

H. baklow. — Les Groënlandais en

font bien aussi des attelages; mais l'usage n'en est pas si commun que dans l'autre pays dont je vous ai parlé , et qui s'appelle Kamtschalka. C'est un pays horrible, et couvert de glaces, comme le Groenland , mais qui en est fort éloigné. Les habitans y élèvent de grands chiens , qu'ils attèlent au nombre de quatre , six , huit ou dix à un traîneau léger , pour courir dans la saison des neiges et des glaces. Aux approches de l'été , les Kamtschadales donnent la liberté à leurs chiens , qui sont accoutumés à pourvoir d'eux-mêmes à leur subsistance, en courant le long des bords des rivières , où ils trouvent une quantité de débris de poissons, que les pêcheurs y laissent exprès pour eux. Mais dès le mois d'octobre , avertis par les premières rigueurs de l'hiver , ils se rendent d'eux-mêmes dans la demeure de leurs maîtres. Ils y arrivent gras et potelés ; mais cet embonpoint ne dure guère. On commence par les attacher pour les faire maigrir , en diminuant, par degrés , leur nourriture ; et l'on finit bientôt par ne leur donner à manger que la nuit, de peur qu'ils ne deviennent trop pesans à la course. Dès que la neige a couvert la terre, la saison de leur travail commence, et on les attèle aux traîneaux. Le conducteur , assis de côté, et les jambes pendantes, conduit ses coursiers avec un bâton de trois pieds garni de grelots, qu'il secoue pour les animer. S'il en voit un se négliger dans sa marche, il lui jeté son bâton , qu'il a l'adresse de ramasser en passant. Ce n'est point avec des rênes qu'il les gouverne. 11 lui suffit de crier onga, s'il veut aller, à droite, et kna, s'il veut aller à gauche. Pour retarder la course , il laisse traîner ses pieds sur la neige : pour s'arrêter, il y enfonce son bâton. Cette manière de voyager l'expose à de grands périls. Lorsqu'il traverse une forêt ou des endroits couverts de broussailles, il risque à chaque instant de se

SANDI-OIU) ET ME1VTOX.

crever les yeux , ou do se rompre les bras ci les jambes , parce que les chiens redoublent d'ardeur et de vitesse, a proportion des difficultés qu'ils ont à vaincre. Dans les descentes escarpées , il n'est pas possible de les arrêter. Malgré la précaution que l'on prend d'en dételer la moitié, et de retenir les autres de toute sa force , ils emportent le traîneau, et quelquefois renversent le conducteur. Alors celui-ci n'a d'autre ressource que de courir après ses chiens, qui vont d'autant plus vite que le poids du traîneau est devenu plus léger. Quand le traîneau s'embarrasse un peu dans les broussailles , l'homme le rattrape; et s'il n'a pas le temps dy remonter, il s'y accroche d'une main, et se laisse emporter, rampant sur son ventre , jusqu'à ce que les chiens soient arrêtés ou par leur lassitude ouparquelqueobstacle.

h ému. — Oh ! les pauvres malheureux !

m. barlow. — Ce n'est pas tout encore ; il leur arrive quelquefois d'être surpris au milieu de leur course par des baurasques affreuses de vent, et par un déluge de neige, qui les enveloppe en tourbillon. Quel serait le désespoir d'un Européen, en se voyant ainsi abandonné a la dislance de vingt ou trente lieues de sou habitation , etlivré seul aux fureursde la tempête , au milieu de ces plainesdésertes I L'intrépide habitant de ces contrées , accoutumé dès son enfance a braver les rigueurs de la nature, et à se rendre, en quelque sorte , supérieur aux élémens, ne laisse point abattre son courage. Il court se réfugier dans les bois avec ses chiens et son traîneau, jusqu'à ce que l'ouragan ait perdu quelque chose de sa violence. Lorsqu'il dure plusieurs jours, comme cela arrive souvent, il est obligé de donner à manger à ses chiens les courroies et les cuirs de son traîneau , heureux de n'être pas réduit à leur disputer cette nourriture, s'il a conserve quelques res-

tes du poisson sec qu'il a pris en parlant, pour son voyage ! Plus heureux encore , s'il n'est pas gelé par le souffle perçant du vent du nord ! Pour s'en garantir , il se met dans un creux qu'il garnit de branches; et là, s'asseyant les jambes croisées sous lui , et bien enveloppé dans ses fourrures, il se laisse ensevelir tout entier sous les flots de la neige , à l'exception dune petite ouverture qu'il se ménage, pour avoir la liberté de respirer. C'est dans cet état qu'il passe quelquefois des journées entières, environné de ses chiens , qui aident à le réchauffer , jusqu'à ce que la tempête soit passée , et que la neige affermie par une forte gelée lui donne la liberté de reprendre son voyage.

tommy. — Je n'aurais jamais imaginé que des hommes fussent en état de résister à tant de périls , de fatigues et de désagrémens. Mais les pauvres malheureux, qui habilentees déplorables contrées, ne se font-ils pas une grande joie de les quitter , lorsqu'ils en trouvent l'occasion? Ils doivent, jecrois, s'estimer bien heureux d'aller s'établir sous des climats plus favorables?

m. barlow. — Ils sont bien éloignés de ces senti mens ; au contraire , lorsqu'on leur dit que dans les autres pays on ne prend pas de veaux-marins , ils répondent que ces pays doivent être bien misérables, en comparaison de leur patrie.

D'ailleurs, ils ont en général un si profond mépris pour les étrangers, qu'ils ne se sentent pas la moindre inclination à visiter les pays que ceux-ci habitent.

tommy. — Que me dites-vous , monsieur? Commentées stupides et malheureux sauvages s'avisent-ils de mépriser des hommes qui leur sont si supérieurs?

m. barlow. — Ils ne sont pas si bien convaincus de cette supériorité que vous pourriez le croire. Les Groënlandais, par exemple, voient que les étrangers qui viennent chez eux ne les égalent point dans l'art de manier un canot, et

SANOFORD KT MF.RTON.

le prendre les veaux-marins , les deux

toses qu'ils ont le droit de regarder

►mine les plus utiles. C'est sur ce point de comparaison qu'ils nous jugent. Aussi nous considèrent-ils avec un grand lédain ; et nous ne devons pas nons tonner de paraître à leurs yeux ce qu'ils paraissent aux nôtres , c'est-à-dire des peuples malheureux et barbares.

tommy. — Voyez l'impertinence! J'aimerais bien à leur faire sentir tout le ridicule de leur orgueil.

m. barlow. — Ce serait vous charger d'une entreprise assez difficile. Mais ditesmoi , ne vous regardez-vous pas comme infiniment supérieur à ce que vous appelez les gens du peuple? et ne vous aije pas souvent entendu exprimer pour eux le plus grand mépris?

tommy. — Grâces à vous, monsieur, je ne les méprise pas aulant que je le faisais auparavant. D'ailleurs , si je m'estime un peu plus, c'est que j'ai eu le bonheur d'être élevé en gentilhomme.

M. barlow. — Il est bien triste pour moi de n'avoir pu encore réussir a comprendre exactement ce que c'est qu'un gentilhomme.

tommy. — Mais , monsieur, c'est lorsqu'on n'est pas élevé h travailler comme des manœuvres, et que l'on a des gens il ses ordres pour se faire servir, ainsi que mon père et ma mère. Voilà comme on est gentilhomme.

m. barlow. — Et alors on a le droit de mépriser les autres?

tommy. — Ce n'est pas ce que je veux dire. Vous conviendrez cependant qu'on a le droit de se mettre au-dessus d'eux.

m. barlow. — En quoi donc? Vous, par exemple, qui avez été élevé en gentilhomme, étiez-vous au-dessus du reste du monde, lorsque vous êtes venu ici.

tommy. — Certainement, monsieur, je n'en savais pas alors aulant que j'en sais aujourd'hui.

m. barlow. — Et que savez-vous encore? A entendez-vous pas tous les jours parler de mille choses que vous ignorez?

tommy. — J'en conviens.

m. iïarlow. — Le plus petit paysan ne sait-il pas mille fois mieux que vous comment il faut travailler la terre, pour en obtenir la première nourriture de l'homme?

tommy. — Il est bien vrai.

m. barlow. — Le dernier apprenti maçon ne serait-il pas mieux instruit à bâtir une maison solide, pour nous mettre à l'abri des injures de l'air?

tommy. — Je l'avoue encore.

m. barlow. — Et croyez-vous qu'il y ait des connaissances plus importantes que celles de ces hommes utiles?

tommy. — Non, sans doute, monsieur , la première chose est de vivre, et la seconde est de dormir en sûreté.

m. barlow. — S'il fallait décider entre eux et vous , sur les véritables services que la société demande, croyez-vous que la balance penchât en votre faveur?

tommy. — Hélas ! non.

m. barlow. — Pourquoi donc vous étonneriez-vous que des hommes, tels que les Groënlandais , qui nous surpassent évidemment dans les arts, qui, chez eux, sont les plus utiles à la vie, aient une meilleure opinion de leur importance que de la nôtre. Si vous étiez porté, tel que vous êtes, au milieu de ce peuple, comment vous y prendriez-vous pour le faire revenir de sa prévention , que vous trouviez tout à l'heure si ridicule?

tommy. — Je leur dirais que j'ai reçu une meilleure éducation.

m. barlow. — Voilà ce qu'ils ne croiraient point sur votre seule parole. Ils voudraient voir d'abord comment vous excellez à conduire une chaloupe , à plonger dans la mer, et à poursuivre le veaumarin etla baleine. Je pense que vous ne sortiriez pas de ces épreuves avec beau-

SANDFORl) ET MERTON.

coup de gloire; et vous seriez bientôt réduit a mourir de faim , s'ils ne vous offraient charitablement une partie de leur pêche. Quant a votre qualité de gentilhomme, ils ne s'arrêteraient guère à cette distinction ; et jamais vous ne leur feriez comprendre qu'un homme , qui vaut naturellement son semblable , doive se soumettre à flatter l'orgueil insolent d'un autre , précisément parce qu'il est mille fois plus utile que lui.

tommy. — En effet , monsieur , je commence à croire que je pourrais bien n'être pas d'une nature si supérieure que je l'imaginais.

m. barlow. — Plus vous en serez convaincu , et plus vous serez en état d'acquérir sur les autres la véritable supériorité, celle des talens et des lumières utiles. 11 n'est que des esprits faibles et rétrécis, qui puissent attacher la grandeur réelle a d'autres distinctions.

Tommy fut vivement frappé de ces réflexions judicieuses; mais, ce qui l'occupa bientôt uniquement, ce fut la peinture qu'il se retraçait de la manière de vivre

des Groënlandais, et surtout le parti qu'ils savaient tirer des chiens pour voyager sur la neige. Ces traîneaux et leurs attelages ne firent que rouler dans sa tête pendant la moitié de la journée. Hélas ! le soir même, ils devaient produire un événement bien fâcheux pour l'orgueil de notre jeune héros.

M. Barlow venait de recevoir de Terre- Neuve un beau chien, nommé César, également remarquable par la grandeur de sa taille, sa force, sa douceur, et son adresse à nager dans les eaux les plus profondes. Tommy n'avait guère tardé a former avec lui une étroite connaissance. Il en avait fait le compagnon de ses promenades et de ses plaisirs. Toutes les fois qu'ils passaient ensemble sur le bord d'un étang, Tommy s'amusait à y jeter, le plus loin qu'il lui était possible , un gros bâton; et César, sans délibérer, courait le chercher, en plongeant tête baissée , et le rapportait aussitôt dans sa gueule. Nous avons vu combien Tommy avait élé frappé de la peinture des chiens du Kamtschatka , et de leur manière de tirer les

traîneaux. La vigueur et l'agilité de César lui ûrent naître un jour la pensée d'en

tirer le même parti. L'instant même où cette idée se présenta à son esprit, fut

SANDFORD ET MERTON

choisi pour l'exécution. Il se pourvut aussitôt d'une bonne corde , et il alla prendre dans la cuisine la chaise la plus forte qu'il put trouver, pour en faire un traîneau. Chargé de cet attirail, il se rendit sur une grande pièce de gazon , que les petits garçons prenaient pour le théâtre de leurs ébats. Tommy, ayant renversésa chaise par terre, y attacha les deux bouts de sa corde ; et avec le reste , il sut former adroitement un harnais fort propre, que César laissa mettre, sans résistance, sur son dos et autour de son poitrail. Déjà, un grand fouet à la main , Tommy venait de s'asseoir, d'un air triomphant sur son char, lorsque les petits garçons , attirés par la curiosité de ce spectable, accoururent tous autour de lui ; et par leur admiration enflammèrent l'ardeur qu'il avait de se signaler. 11 commença par employer les complimens ordinaires, qu'il avait souvent entendu les cochers adresser à leurs chevaux, et a faire claquer son fouet avec toute la fierté d'un vainqueur des jeux olympiques. Mais César, qui ne comprenait pas bien ce langage , en prit de l'humeur ; et son impatience s'exprima par des écarts fougueux, et par toutes les caracoles d'un coursier indompté. Tommy, de son côté, qui regardait son honneur comme essentiellement engagé à sortir avec succès de cette entreprise , ne fut pas arrêté par de pareilles boutades, et il déchargea un rude coup de fouet sur les flancs du rebelle César , qui partit aussitôt, emportant avec lui le char , le vainqueur et les acclamations de toute l'assemblée. Quel moment de triomphe pour le jeune Merton ! Il promenait autour de lui ses regards superbes, et se tenait sur son siège avec une fermeté inébranlable. Par malheur il y avait au bout de cette place un abreuvoir où l'on menait boire les chevaux du village, et dont le fond descendait, par une pente douce , jusqu'à la profondeur de trois ou quatre pieds.

César , qui avait fait plus d'une fois ses exercices dans cette pièce deau , y courut par un instinct naturel , pour se débarrasser d'un train qui l'importunait.

Ce fut alors que Tommy commença h prendre des inquiétudes sur sa gloire. Il voulut apaiser son coursier, et tâcher de le retenir , pour avoir le temps de s'élancer de son char. Tous ses efforts furent inutiles. César avait déjà les pieds dans l'eau ; et un instant après , il se trouva au milieu de ce petit océan , nageant de toute sa force , et toujours suivi de son conducteur, dont la tête paraissait a peine sur la surface. Que ne puis-je vous cacher l'embarras où notre héros infortuné se trouvait sur les suites périlleuses de son aventure ! Hélas ! il n'en attendit pas long-temps la catastrophe. César, d'un vigoureux coup de collier , ayant brusquement renversé le char, Tommy fut enseveli sous les ondes jusque par-dessus les oreilles. Pour comble d'infortune , l'abreuvoir n'avait pas été nettoyé depuis quelques années ; et Tommy , lorsqu'il fut remonté sur ses pieds , parut , non dans l'éclat d'un jeune Triton qui folâtre sur les ondes , mais comme un monstre amphibie, qui traîne pesamment sa masse limoneuse vers le rivage. Je vous laisse à penser quels sentimens fit naître une si étrange apparition dans l'ame des spectateurs. Tout leur respect pour un petit gentilhomme ne put les empêcher de se livrer à des éclats de rire bruyans, qui remplirent au loin la plaine. Tant que Tommy fut occupé à se relever de ses plongeons et de ses glissades , à se débattre contre les eaux, et à secouer sa chevelure humide, il ne parut guère offensé de ces insolentes risées. Mais lorsque en fin , parvenu sur le bord ; il put se pénétrer tout entier de la honte de sa disgrâce, une rage soudaine s'empara de ses esprits; et, se précipitant au milieu des railleurs , il leur distribua a droite et à gauche des

SANDFOnn ET MKUTON.

coups de poiug avec tant tic furie, qu'il se vit bientôt dans la situation d'un vainqueur qui poursuit une année en déroute. Malheur à peux qui se trouvaient devant ses pas. L'âge , ni le sexe, rien n'était distingué. Les faibles et les petits étaient également ses victimes. Dans le ressentiment dont il était transporté, avait-il le temps de consulter la clémence? Tandis qu'il vengeait ainsi ses affronts , et qu'il chassait les vaincus devant lui, M. Barlow parut tout à coup, attiré sur le champ de bataille par le tumulte et les crisplaintifsquise faisaient euteudrede toutes parts. Il resta quelques momens indécis sur le parti qu'il avait à prendre. Si le honteux égarement de Toinmy excitait son indignation, sa figure pileuse, le désordre-de ses habits, l'eau qui dégouttait encore de tous ses membres , étaient bien propres a le tenir suspendu entre le rire et la pitié. Tommy, à son tour, ne se trouvait guère inoins embarrassé à l'aspect imprévu de son maître. Ne soyez donc pas surpris de ce que je ne peux vous rendre avec plus de netteté une scène compliquée de tant de sentimeus divers. Tout ce que je puis vous dire de plus précis , c'est que l'arrivée de M. Barlow fît cesser le désordre général. Il conduisit Tommy dans sa chambre, le lit déshabiller et mettre au lit, et prit toutes les précautions que lui suggéra sa prudence , pour empêcher que la disgrâce de sou élève n'eût des suites funestes pour sa santé.

Bientôt arriva le temps où M. Merton, sollicité par les vives instances de sa femme , avait permis que Tommy vînt passer quelques jours au château. M. Barow fut extrêmement affligé de cette visite, persuadé , comme il l'était, que son élève allait se trouver au milieu d'une société où il recevrait des impressions bien différentes de celles qu'il avait travaillé avec tant de soin à faire naître dans son esprit. Henri reçut en môme temps de

M. Merton une invitation très- pressante pour accompagner son ami , avec la permission de son père, qu'on avait obtenue. Quoique la première expérience qu'il avait faite de la vie du grand monde ne lui eût pas inspiré une inclination bien décidée pour celte expédition , il était d'un caractère trop obligeant pour se prévaloir de sa répugnance. D'ailleurs, rattachement sincère qu'il avait pris pour Tommy lui faisait craindre de le quitter, bien qu'il eût aussi du chagrin de quitter son cher maître. Pour M. Barlow, il ne vit partir les deux enfans qu'avec un extrême regret, et en faisant au moins des vœux pour ies voir revenir dans les mêmes sentimens qu'il avait su leur inspirer.

A leur arrivée au château , nos deux amis furent introduits dans un riche salon , où était rassemblée la plus brillante compagnie de toute la contrée. Il y avait aussi une foule de jeunes gens et déjeunes demoiselles que l'on avait invités pour tout le temps des vacances de Tommy.

Aussitôt qu'il se présenta, on n'entendit qu'un concert universel de louanges en son honneur. Comme il était grandi ! comme il s'était formé ! le charmant petit garçon I on ne pouvait rien voir de si gentil! Ses yeux, ses dents, ses cheveux excitaient l'admiration des femmes. Trois fois il fit le tour du salon pour recevoir les cornpli mens de la compagnie , et pour être présenté aux jeunes demoiselles. Et le pauvre Henri? Hélas! il ne fut remarqué de personne, excepté de M. Merton , qui le reçut dans ses bras avec une tendre cordialité. Quelques instans après, une dame , qui était assise auprès de madame Merton , lui demanda d'un air mystérieux à l'oreille , mais assez haut pour être entendue de toute l'assemblée, si c'était la ce petit garçon de charrue que M. Barlow prétendait élever en gentilhomme?

Oui, c'est lui-même, répondit madame

SA2VDF0RD ET MERTON

Merton. Je l'aurais deviné, reprit ladame, à son air gauche, et à sa physionomie commune. Mais comment pouvez-vous souffrir que votre fils, qui , sans flatterie, est un des enfans les plus accomplis que j'aie vus, soit le compagnon de ce petit rustre? Ne craignez -vous pas qu'il ne contracte insensiblement dans sa société de mauvaises habitudes, qu'il ne prenne de lui des senlimens bas et rampans? Pour moi, qui tiens qu'une bonne éducation est la chose la plus importante de la vie , je n'ai rien épargné pour donner à ma chère Mathilde toutes les perfections qui peuvent la faire paraître avec avantage dans le monde. Je me flatte qu'on peut déjà reconnaître , à son instruction , les soins de ma tendresse. Elle danse a ravir , se présente avec grâce, et personne ne se coiffe et ne se pare avec plus de goût.

Pendant le cours de cet entretien , dont le pauvre Heuri avait fourni l'occasion et le sujet, une jeune demoiselle, observant que personne ne daignait avoir pitié de son embarras, s'avança vers lui d'un air gracieux, et, l'ayant pris par la main , elle le fit asseoir à son côté. Cette aimable personne, d'un caractère plein de douceur et de bienveillance, s'appelait miss Simmons. Henri, grâces à l'affabilité de ses manières, se trouva tout de suite a son aise avec elle, comme s'il l'eût connue depuis long-temps. S'il était dépourvu des grâces artificielles que donne l'usage du monde, il possédait cette politesse naturelle, que le monde ne peut donner. JM. Barlow , en tâchant de préserver son cœur des mauvaises impressions, ne s'était pas moins attaché à entretenir la justesse de ses idées, et à nourrir la force de sa raison. Henri, a la vérité , ne disait aucun de ces mots brillans qui rendent un petit garçon le favori des dames. Il n'avait pas cette vivacité, ou plutôt cette impertinence, qui passe pour de l'esprit devant les gens

T. IV

superficiels, mais il savait écouter ce qu'on lui disait, et répondre avec intelligence aux questions qui étaient à sa portée. Miss Simmons, quoique plus âgée et plus instruite que lui, fut enchantée de sa conversation , et le trouva infiniment plus aimable et plus sensé que tous ces petits gentilshommes qui bourdonnaient autour d'elle et dont le babil importun ne faisait que l'étourdir.

En ce moment on vint appeler la compagnie pour vaquer à la grande affaire du dîner. Henri ne put s'empêcher de frémir à ce mot, lorsqu'il se souvint de tous les embarras que lui avait causés son premier repas au château. Cependant il prit la résolution de faire bonne contenance, par considération pour son ami. En voyaut tant de beaux messieurs et de belles dames pressés les uns contre les autres, tant de domestiques bien frisés debout derrière leurs chaises pour les servir, un si grand étalage de sauces et de ragoûts, dont il n'avait jamais goûté, et dont il ne savait pas même le nom , tant de pompe et de difficultés pour ce qui devrait être la chose du monde la plus simple et la plus aisée, il enviait le sort des gens de la campagne, qui vont s'as seoir à leur aise sous 1 ombrage, et sa vent faire un joyeux dîner sans tout cet appareil d'argenterie et de porcelaines, e;. surfout sans de vains complimens et d'éternelles cérémonies. Pendant qu'il se livrait à ces réflexions, Tommy, placé entre les deux femmes les plus distinguées , ne pouvait suffire a répondre a leurs agaceries. Tout ce qu'il disait au hasard était relevé comme un trait étincelant d'esprit. Henri avait peine à revenir de sa surprise. Son affection pour Tommy était pure et sincère. Loin que le moindre sentiment de jalousie fût jamais entré dans son cœur, il s'était réjoui de tous les progrès qu'il avait vu faire a son camarade encore plus que des

SAMIFOKI) ET MEttTON.

siens. Cependant il n'avait jamais décou- \(M l en lui aucune trace de ce mérite supérieur dont on lui faisait compliment.

Lorsqu'il pouvait attraper, à la volée, quelqu'un de ces traits qui faisaient tant de fortune , il les trouvait au-dessous de sa conversation ordinaire. Cependant comme il voyait tant de grandes dames en penser différemment, il aimait mieux condamner sa pénétration , et croire qu'il se trompait, quoiqu'il n'eût pas un sentiment bien vif de cette erreur. Mais si l'opinion de Henri sur les talens de son camarade ne trouvait guère à s'exalter dans cette représentation, il n'en était pas ainsi de Tommy. Les assurances qui lui venaient de tous côtés qu'il était un petit prodige ne tardèrent pas à lui persuader qu'il était un prodige en effet. En considérant quelles étaient les personnes qui lui rendaient ce témoignage , il trouvait qu'on avait fait jusqu'à présent une grande injustice a son mérite. Jl se voyait souvent contredit chez M. Barlow, et il était obligé de donner des raisons pour ce qu'il avançait. Mais ici, pour exciter l'admiration il lui suffisait d'ouvrir la bouche ; et ses auditeurs trouvaient ses moindres paroles pleines de sens et d'esprit. Madame Merton elle-même n'était pas la dernière à lui prodiguer ses suffrages. Les progrès qu'elle avait vu faire a son intelligence par les soins de M. Barlow, et les nobles sentimens qu'il lui avait inspirés, avaient bien flatté sa tendresse ; mais le voir briller avec cet éclat extraordinaire devant des juges si délicats, et dans une compagnie de si bon ton , c'était pour son cœur une source des transports les plus vifs qu'elle eût jamais éprouvés. Ce succès général anima tellement la langue effrénée du jeune gentilhomme, qu'on l'aurait vu s'emparer de toute la conversation avant la fin du dîner, si M. Merton, qui ne goûtait pas les saillies de' son (ils a beaucoup près

autant que sa mère, ne l'eût arrêté dans sa carrière brillante.

Pendant que son camarade occupait ainsi la scène, Henri gardait modestement le silence, livré tout entier à ses observations. M. Merton et miss Simmons étaient presque les seuls qui eussent pris une bonne idée de sa retenue. Les autres ne voyaient en lui qu'un petit paysan sauvage. Les jeunes gentilshommes, qui avaient conçu pour lui le mépris le plus profond , ne se portaient qu'avec peine à lui montrer les égards les plus communs de la civilité. Les instigateurs de cette indigne conduite étaient M. Compton et M. Mash. M. Compton se regardait comme un jeune homme accompli , quoique tout son mérite consistât, aux yeux des autres, dans une figure pâle et décharnée , un maintien effronté, et une paire de boucles si grandes qu'elles auraient pu servir à.figurer sur les harnais des chevaux d'un ambassadeur. Il était sur le point d'achever le cours de son éducation à une école publique, où il avait pris tous les vices que l'on y contracte, sans avoir rien ajouté aux lumières de son étroite intelligence. M. Mash était fils d'un gentilhomme voisin, à qui sa passion extraordinaire pour les chevaux, et la fureur de s'intéresser dans les courses , avait coûté une grande partie de sa fortune. Son fils, qui, dès la plus tendre enfance, n'avait entendu parler, dans la maison paternelle, que de courses et de paris , s'était mis dans l'esprit que toutes les sciences humaines roulaient sur ces deux points. Elevé , pour ainsi dire, dans l'écurie de son père, il s'était surtout occupé de la connaissance du cheval, non par une affection réelle pour cette noble créature, mais parce qu'il la regardait comme un instrument utile pour opérer sur la bourse de quelques jeunes lords , à leurs premières campagnes dans les plaines de Newmarket. Il soupirait avec

SANDFORD ET MKRTON.

impatience après le moment où son âge lui permettrait de tirer parti de ses profondes études , et d'aller déployer sur ce théâtre la supériorité de son génie. Ces deux jeunes gentilshommes ne perdaient aucune occasion de jouer de mauvais tours h Henri , et de tenir sur son compte tous les propos qu'ils croyaient capables de le mortifier. Ils étaient au contraire fort empressés de se rendre agréables aux yeux de Tommy , et de frapper son imagination en faveur de leurs talens. Ils ne lui parlaient que de chiens, de chevaux, de danses, de parties de plaisir, et d'entreprises violentes contre les fermiers.

Tommy sentit bientôt naître en son esprit de nouvelles idées. Il vit une carrière de grandes aventures s'ouvrir a ses regards. Eu apprenant que de petits garçons, qui n'étaient pas plus hauts que lui-même, s'étaient souvent réunis dans le glorieux projet de se révolter contre leurs maîtres, et de troubler toute une assemblée dans une salle de spectacle, il aspirait à l'honneur de partager la renommée de ces brillans exploits. Il ne tarda guère a perdre insensiblement tout sentiment de respect pour M. Barlow, et d'affection pour Henri. Les premiers jours, a la vérité, il fut choqué d'entendre parler de son maître avec irrévérence; mais devenu sourd, par degrés, à la voix qui s'élevait dans son cœur, il en vint bientôt à prendre plaisir a voir |f. Mash tourner en ridicule cet homme respectable, et employer le peu d'esprit et d'imagination qu'il avait, à parodier ses plus touchantes instructions. Ce fut en vain que Henri, déplorant l'ingratitude de son camarade, se hasarda à lui faire quelques remontrances a ce sujet.

On ne lui répondit que par un regard fier et dédaigneux ; et M. Mash se permit les plus basses injures , pour lui imposer silence.

On venait d'apprendre au château

qu'une troupe ambulante de comédiens de campagne passait dans la ville voisine, et se disposait à y donner un certain nombre de représentations. Pour jeter quelque diversion dans les amusemens de la jeune société, M. Merton imagina de lui donner le plaisir de ce spectacle. Elle s'y rendit en effet dès le premier jour, et Henri se trouva de la partie. Tommy , qui ne s'abaissait plus maintenant a lui montrer la moindreattention,allas'asseoir entre ses deux nouveaux camarades, dont il ne pouvait plus se séparer. Les jeuues gentilshommes, pour montrer à Tommy comment ils savaient mettre en action leurs principes , commencèrent par jeter des noix et des pelures d'oranges sur le théâtre ; et Tommy, qui ne voulait pas se montrer indigne de ses modèles , les imita avec une extrême satisfaction. Lorsqu'on leva la toile, et que les acteurs s'avancèrent sur la scène, tout le reste de l'assemblée s'imposa décemment un profond silence ; mais Mash et Compton, pour faire éclater leur supériorité, se mirent à parler si haut, et à pousser de si grands éclats de rire , qu'il fut impossible à tous les autres d'entendre uu mot de la pièce. Ces prouesses paraissaient merveilleuses à Tommy, qui aurait cru se dégrader en faisant moins de bruit que ses compagnons. Les acteurs et les spectateurs étaient tour-àtour l'objet de leurs ricanemens. La plus grande partie de l'assemblée était composée d'honnêtes habitans de la ville, et de bons fermiers de la campagne voisine Ce fut dans l'esprit dç nos orgueilleux étourdis une raison suffisante pour les regarder avec le plus fier dédain. Leur manière de se coiffer, et toutes les parlies de leur habillement furent soumises à une crilique si minutieuse, que Henri, qui était assis derrière eux, et qui ne pouvait s'empêcher d'entendre leurs discours, imagina qu'au lieu d'avoir reçu leur éducation dans quelque université, ils avaient

SANDFOR3) ET MEKTOX.

passé leur jeunesse en apprentissage chez des perruquiers et des tailleurs , tant ils déployaient d'érudition sur les boutons, les ;;ilels et les coiffures. Quant aux pauvres acteurs, ils en furent traités avec encore moins de pitié. Ils leur paraissaient si gauches , si mal habillés s et en un mot si détestables, qu'il était impossible à des gens de goût de les supporter un moment. M. Mabh , qui se piquait d'être né pour les grandes entreprises, décida qu'il fallait faire cabale contre eux , et jeter la salle à bas, plutôt que de les laisser continuer. Tommy avait une si haute idée du goût et du génie de ses compagnons, qu'il fut forcé de convenir que c'était la chose du monde la plus raisonnable. En conséquence la proposition fut présentée au suffrage des autres jeunes gentilshommes de la société. 'Mais Henri , qui , jusqu'à ce moment, avait gardé le silence , se leva à la fin du premier acte, et eut le courage de leur représenter combien l'action qu'ils méditaient lui paraissait injuste et cruelle. Ces pauvres gens, leur dit-il , font tout ce qu'ils peuvent pour vous amuser; n'est-il pas affreux de vouloir les traiter avec ignominie? S'ils étaient en état déjouer aussi bien que les acteurs de Londres , dont vous parlez tant, ils ne manqueraient sûrement pas de le faire. Pourquoi donc exiger deux ce que la nature ne leur a pas donné, et vouloir les punir comme s'ils étaient coupables? Quel droit avez- vous de mettre en pièces leurs décorations , d'endommager leur salle? Que diriez-vous s'ils en allaient faire autant dans vos maisons?

Si leur manière déjouer ne vous plaît pas, ne troublons pas du moins le plaisir de ceux qui s'en contentent. Croyez-moi, restons tranquilles , puisque nous sommes entrés. Demain nous serons libres de n'y pas revenir. Cette manière de raisonner ne fut pas goûtée de ceux à qui elle s'adressait: et je ne sais jusqu'où les

choses en seraient allées, si un homme grave et décemment vêtu, qui avait longtemps supporté le bruit qui se faisait autour de lui, n'eût pris enfin le parti de s'en plaindre. Cette liberté, que M. Mash traita d'impertinence , fut relevée par lui avec tant de grossièreté, que l'homme, qui était un gros fermier du voisinage, crut devoir lui répliquer du ton le plus imposant. La querelle devint alors plus vive; et M. Mash, qui regardait comme un affront impardonnable qu'un homme si fort au-dessous de lui s'avisât d'avoir une opinion si différente de lasienne, s'emporta jusqu'à l'injurier et le frapper au visage. Il allait encore redoubler; mais le fermier, qui avait autan t de forceque de résolution, saisit d'une main robuste le petit insolent qui venait de lui faire cet outrage, et, sans le moindre effort , l'ayant étendu de toute sa longueur sous les bancs, il lui mit un pied sur l'estomac, et lui dit que , puisqu'il ne savait pas rester tranquillement assis au spectacle, il fallait apprendre à s'y tenir couché, et que s'il s'avisait de faire la moindre résistance , il allait être écrasé comme un ver : ce que M. Mash sentit bien qu'il ne serait pas difficile au fermier d'exécuter. Cet incident imprévu répandit un abattement mortel sur les esprits de toute la jeune gentilhommerie , qui ne se souvint plus de son courage. M. Mash lui-même oublia sa dignité au point d'implorer sa grâce de l air le plus humble et le plus soumis. Cette supplication fut soutenue par les prières de tous ses camarades , et en particulier de Henri. Oui-da, dit le fermier, je n'aurais jamais pensé qu'une bande de pelits gentilshommes, ainsi que vous vous en donnez le nom , ne se présentât en public que pour se compor ter avec tan t de grossièreté. Je suis sûr qu'il n'y a pas dans ma ferme un seul valet de charrue qui n'eût montré plus de décence et plus de respect pour l'assemblée. Cependant, puisque vous

SAMU'OIU) ET MERTON

semble* vous repentir de vos indignes manières, je veux bien aussi les oublier. Mais rendez-en grâce à ce petit garçon que voici. C'est a sa considération que je vous pardonne, puisqu'il a la bonté de s'intéresser en votre faveur. Il vieut de se conduire avec tant de raison, que je le tiens meilleur gentilhomme qu'aucun de vous, quoiqu'il n'ait pas de vos habits de petits-maîtres et de baladins. Après ce discours, il retira son pied de dessus l'estomac de M. Mash, qui se releva sans bruit, et quitta son humble posture avec un maintien qui exprimait beaucoup plus de modération qu'il n'en ivait eu en la prenant. Cette leçon utile ne l'ut pas perdue pour ses amis ; car il ne sortit plus un seul mot de leur bouche pendant toutle cours delà représentation.

<,)uoi qu'il en soit, le courage de If. Mash commença , par degrés , a se relever, dès ju'il fut sorti de la salle , et qu'il eut perdu de vue le redoutable fermier. II assura même lies- positivement ses camarades tjue s'il n'avait pas eu affaire à un homme si fort au-dessous de lui , et qu'il regardait comme sans conséquence , il l'aurait appelé sur le champ pour faire le coup de pistolet.

L'événement qui venait de se passer au spectacle, n'avait pas eu des suites assez favorables à l'orgueil de nosjeunesétourdis, pour qu'ils fussent bien empressés d'en faire le récit a leur retour au château, ilenri, de son côté, était trop discret pour en trahir le mystère. Mais le lendemain a dîner, les dames qui avaient dédaigné d'aller voir un spectacle de petite ville, voulurent savoir ce que les jeunesgentilshommesen pensaient. Ils s'écrièrent tous d'une voix, que les acteurs leur avaient paru détestables; mais que la pièce était pleine de traits d'esprit et de sentiment, et que c'était une bonne école pour les jeunes gens qui entraient dans le monde. M . Compton ajouta qu'elle

venait d'obtenir a Londres le suffrage de tous les gens de goût , en quoi il fut appuyé par les témoignages de toute la compagnie. M. Merton, observant que Henri seul gardait le silence, désira savoir son sentiment particulier. Henri s'en défendit Ion g- temps avec modestie ; mais voyant qu'il ne pouvait pi us résister : Monsieur, dit-il, je suis un fort mauvais juge sur ces matières. C'est la première fois que j'ai vu jouer une comédie : ainsi je ne puis vous dire si elle a été bien ou mal représentée. Mais quant à la pièce en elle-même, j'aurais tort de vous cacher qu'elle ne m'a paru pleine que de dissimulation et de méchanceté. Tous les personnages ne viennent que pour dire des mensonges, et se tromper lâchement les uns les autres. Si vous, monsieur, vous aviez à votre service des gens aussi corrompus, vous n'auriez sûrement pas de repos que vous ne vous en fussiez débarrassé. Aussi je vous avoue que pendant tout le cours de la pièce, je ne pouvais m'empêcher d'être surpris qu'on vînt perdre son temps à voir des choses qui ne peuvent produire aucun bien. Ce qui m'indignait surtout , c'est qu'on y envoyât desenfans, comme si on voulait leur faire apprendre la fourberie et la trahison. M. Merton applaudit , par un sourire, à cette honnête indignation de Sandford; mais la plupart des dames, qui venaient d'exprimer une admiration extravagante pour la même pièce, furent choquées d'une si vive censure. Cependant comme elles jugèrent qu'il serait difficile de répondre aux justes reproches de Henri, elles prirent le parti de sourire comme M. Merton , quoique ce fût parun sentiment bien opposé , et de garder le silence , jusqu'à ce que la conversation se fût tournée insensiblement sur d'autres matières.

Le soir', l'un des jeunes gens proposa de faire, tous ensemble, une partie; et

SANDFOM) ET MERTO.V

Ion s'assit autour d'une grande table pour jouer un jeu de société , qu'on appelle le jeu du commerce. Henri, qui n'avait pas été élevé dune manière assez distinguée pour être bien familier avec les cartes , s'excusa sur son ignorance. Son amie miss Sinimons offrit de lui apprendre le jeu, qui était si aisé, lui dit-elle, qu'en trois minutes il serait en état de s'en tirer aussi bien que te reste de la compagnie. Malgré des offres aussi obligeantes , Henri persista dans son refus ; et , comme il n'en était que plus vivement pressé, il avoua ingénument à miss Simmons qu'il avait dépensé la veille une partie de l'argent qui lui restait , et qu'il n'en avait pas assez pour fournir sa mise. Si ce n'est que cela, lui répondit miss Simmons, ne vous en mettez pas en peine , je mettrai au jeu pour vous avec grand plaisir. Oh, non , mademoiselle, je vous prie, repartit Henri. Je vous rends bien grâces de votre bonté; mais M. Barlow m'a défendu de recevoir de l'argent, ou d'en emprunter même de qui que ce soit au monde , de peur d'être exposé à devenir mercenaire ou malhonnête. Ainsi donc , quoiqu'il n'y ait ici personne que j'estime plus que vous , je suis obligé de refuser vos offres polies. Â la bonne heure , répliqua miss Simmons, je ne veux point faire violence à vos principes ; mais rien ne vous empêche de jouer pour mon compte.

Allons , asseyez-vous. De cette manière , Henri fut contraint , malgré de petites répugnances, de se mettre de la partie. H ne trouva pas une grande difficulté a apprendre le jeu; mais il ne put s'empêcher de remarquer avec étonnement l'extrême agitation qui régnait sur la physionomie de tous les joueurs , a chaque révolution de fortune. Les jeunes demoiselles elles-mêmes , à la réserve de miss Simmons, semblaient tout aussi dévorées de la fureur du gain que les hommes ; et quelques-unes laissèrent éclater des

mouvemens de dépit et d'aigreur, qui dérangèrent toutes ses idées sur la modestie convenable à leur sexe. Après la retraite successive de tous les joueurs , il se trouva que miss Simmons et Henri étaient les seuls qui eussent conservé de leurs jetons , en sorte que la poule ne regardait qu'eux seuls : et il ne fallait plus qu'un ou deux coups pour décider à qui des deux elle devait appartenir. Henri se leva poliment et dit à miss Simmons que , n'ayant pas joué pour son propre compte, mais pour le sien , la partie était achevée , et que la poule était à elle. Miss Simmons refusa de la prendre; et, lorsqu'elle vit que Henri ne voulait pas la lui disputer, elle lui proposa de la partager ensemble. Henri tint ferme a son tour dans son refus, alléguant qu'il n'avait aucun droit à préteudre au moindre partage. Enfin miss Simmons , qui commençait a être embarrassée de l'attention qu'un débat aussi extraordinaire attirait sur elle, fit entendre à Henri qu'il l'obligerait beaucoup de prendre la moitié du profit , et d'en faire, pour elle, tel usage qu'il jugerait à propos. Alors Henri , qui, par une pénétration naturelle, comprit à merveille ses intentions, ne résista pas davantage. Eh bien , dit-il , je prendrai , puisque vous le voulez , la moitié de cet argent ; et je crois savoir une manière de l'employer que sûrement vous ne condamnerez pas.

Le lendemain , le déjeuner était à peine fini, que Henri disparut. 11 n'était pas encore de retour , lorsque la compagnie se rassembla pour le dîner. On le vit enfin arriver, le visage couvert de cette rougeur dont l'exercice et la santé colorent le teint de l'enfance. Son habillement était dans le désordre que produit une longue expédition» Les jeunes demoiselles le regardèrent avec un air de mépris, qui parut altérer un peu sa contenance ; mais M. Merton lui ayant adressé la parole du ton de l'amitié , et lui ayant même ménage

SANDFOHL) ET MERTON

une petite place auprès de lui , Henri se remit bientôt de son trouble; et son appétit , aiguisé par la fatigue , l'occupa très-utilement pendant le repas.

Le soir, après une longue conversation des jeunes gens sur les spectacles de Londres , on vint à parler d'un chanteur célèbre, dont la voix, disait-on, faisait tourner la tête a toute la ville. M. Compton , après avoir discouru sur ses talens avec les plus vifs transports d'enthousiasme, ajouta qu'il était du bon ton d'offrir quelques présens ace virtuose, pour faire preuve de magnificence et de goût. Puisque le hasard , dit-il , rassemble ici toute la fleur des jeunes gentilshommes et des jeunes demoiselles de la province , nous pourrions donner les premiers un exemple qui nous ferait infiniment d'honneur, et qui serait bientôt suivi par -tout le royaume. Il ne faut que nous cotiser ensemble pour acheter une boîte d'or, ou quelque autre bijou précieux , dont nous ferons présent, au nom de l'assemblée, au signor Frescatelli. Quoique ma bourse ait reçu une rude atteinte par le besoin où je me suis vu d'acheter mes boucles six guinées, pour me mettre à la mode , je contribuerai volontiers d'une guinée pour un dessein si généreux. Cette proposition fut généralement applaudie de l'assemblée ; et tous , excepté Henri , s'offrirent a faire des fonds a proportion de leurs finances. M. Mash , ayant observé que Henri ne disait mot, se tourna brusquement vers lui, et lui dit : Et toi , petit fermier , pour combien veux-tu souscrire? Pour rien, répondit Henri, sans s'étonner. Voilàun garçon bien généreux, reprit Mash. Hier au soir nous l'avons vu empocher treize schellings qu'il nous a escroqués au commerce, et maintenant le petit vilain ne veut pas contribuer d'une demi-couronne , lorsque nous donnons des guinées. Laissez-le faire , ajouta miss Mathilde, d'un air plein de malice.

Henri a toujours d'excellentes raisons à donner de sa conduite ; et je ne doute pas qu'il ne soit en état de prouver, à la satisfaction de toute l'assemblée , qu'il est beaucoup plus noble de garder son argent dans sa bourse que de le dépenser. Henri se sentit vivement piqué de cette ironie ; mais il se contenta de répondre, que quoiqu'il ne se crût pas obligé de rendre compte de ses sentimens à personne , il voulait bien prendre la peine de les défendre. Ma première raison , dit-il avec fermeté, c'est que je ne vois point de générosité a faire une folie. D'après votre propre calcul , ajouta-t-il , cet homme , dont vous parlez, gagne en six mois à Londres plus que cinquante pauvres familles n'en ont ici pour se soutenir pendant tout le cours de l'année. C'est pourquoi, si j'avais de l'argent à donner, je le donnerais de préférence a ceux qui en ont le plus de besoin, et qui le méritent le mieux. A ces mots , il sortit de la chambre, et les petits gentilshommes, après s'être égayés à l'envi sur une manière de penser si commune, s'assirent pour jouer. Mais miss Simmons, soupçonnant qu'il y avait dans la conduite de Henri quelque autre motif qu'il n'avaitpas voulu faire connaître a tout le monde , s'excusa de la partie , pour aller s'en instruire avec lui. Après l'avoir abordé avec beaucoup de douceur, elle lui demanda s'il n'aurait pas été plus à propos de contribuer de quelque bagatelle , comme les autres , même quand il n'eût pas entièrement approuvé leur projet, que de les offenser par un aveu si libre de ses sentimens. En vérité, mademoiselle, lui répondit ingénument Henri , ce que vous dites , je l'aurais fait avec joie, mais cela n'était plus en mon pouvoir.

miss simmons. — Comment cela peutil être, mon ami? n'avez-vous pas gagné hier au soir près de treize schellings?

henri. — 11 est bien vrai , mademoi-

SA.NDFOUD Bï MKRTON.

selle ; mais cet argent 11e m'appartenait pas , et j'en ai déjà disposé en votre nom d'une manière que vous ne condamnerez pas J j'ose l'espérer.

miss si.m.mons , avec surprise. — Et comment l'avez-vous employé, mon petit ami?

henri. — Je vous l'aurais déjà dit, mademoiselle, si j'avais eu un moment pour vous entretenir , sans vous déranger.

Daignez m'écouter, s'il vous plaît. Il y a une pauvre fille qui a servi long-lemps chez mon père , et qui s'est toujours conduite avec honneur. Son père et sa mère, malgré leur grand âge, avaient été jusqu'alors en état de se soutenir par leur industrie. Mais enfin le pauvre vieillard deviut trop faible pour un travail journalier, et sa femme eut une attaque de paralysie. Aussitôt que la jeune fille vit que ses parens étaient tombés dans une si grande détresse, elle quitta sa place, et alla vivre auprès d'eux , pour eu prendre soin. Elle travaille avec beaucoup d'ardeur, lorsqu'elle peut trouver de l'ouvrage, afin de pouvoir soutenir ses parens. Mais l'ouvrage ne va pas toujours ; et, quoique nous leur fassions autant de bien qu'il nous est possible , je sais qu'ils sont quelquefois embarrassés pour avoir du pain et des habits. Ainsi donc, mademoiselle, comme vous aviez eu la honte de me dire que je pouvais disposer de cet argent pour vous comme je le voudrais , j'ai couru ce matin chez ces pauvres malheureux, et je leur ai donné les treize schellings en votre nom. J'ose croire que vous n'êtes pas fâchée de l'usage que j'en ai fait.

miss simmoxs. — Non, sans doule, mon cher Henri, et je vous suis de plus fort obligée de la bonne opiuion que vous avez de moi. Je suis seulement fâchée que vous n'ayez pas donné cet argent comme de vous-même.

<n\. — Je J'aurais bien fait, s'il

m'eût appartenu. Mais puisqu'il était à vous , je n'y avais aucun droit ; et le donner en mon nom , c'était blesser la vérité. Oh, non, mademoiselle.

C'était en de pareils entretiens avec Miss Simmons que Henri passait la plus ; agréable partie de son temps , pendant le I séjour qu'il fit au château. La douceur et i la raison de cette jeune demoiselle avaient j entièrement gagné son amitié. Il la voyait j toujours simple, affable et modeste , tandis que les autres n'étaient occupées qu'à l'aire parade de leurs talens, et à se rengorger de leur importance. Mais ce qui lui inspirait encore plus de dégoût, c'était le sot orgueil des jeunes compagnons de Tommy , qui semblaient se regarder, eux et ceux de leur société, comme les seuls personnages de quelque conséquence dans le monde. 11 n'avait pas conçu moins de mépris pour leur mollesse et leur égoïsme. Un degré de chaleur de plus ou de moins dans la température de l'air, un retard de quelques minutes dans leurs repas ou leurs plaisirs , le moindre rhume, la plus légère douleur, étaient des infortunes qu'ils déploraient d'une manière si lamentable , que Henri les aurait pris pour les créatures les plus tendres et les plus compatissantes de l'espèce humaine, s'il n'avaitobservé en même temps qu'ils voyaient avec une indifférence profonde les plus vives souffrances de ceux qu'ils regardaient comme au - dessous d'eux. 11 ne les entendait parler que de la bassesse et de l'ingratitude des gens du peuple, pour s'en faire un prétexte de leur refuser tout sentiment de commise- | ration et d'humanité. Cette injustice réj voilait son cœur. Sûrement, se disait-il j a lui-même, il ne peut y avoir tant de différence entre une classe d hommes et une autre, pour autoriser ces insolens mépris; ou certes s'il y avait un choix a faire, je penserais que les hommes les plus estimables sont ceux qui cultivent la

SANDFORD ET MBKTOX.

terre , et qui savent pourvoir aux premiers besoins de tous les autres; et non ceux qui n'entendent rien qu'a s'habiller à la mode, à marcher sur la pointe du pied, et à lâcher à tort et à travers des impertinences qu'ils veulent faire prendre pour de l'esprit.

La plus jeune partie de la société du château était occupée tout entière des préparatifs d'un bal , que madame Merton avait cru devoir donner pour célébrer le retour de son cher tils. On ne voyait sur l'escalier et dans les appartenions que des marchandes de modes, des couturières , des coiffeuses et des maîtres à danser. Les jeunes demoiselles trouvaient les journées trop courtes à méditer des agrémens extraordinaires pour leur parure , à faire friser leur cheveux et à figurer des pas de danse nouveaux. Miss Simmons était la seule qui parût considérer avec froideur les approches de la fête. Henri n'avait pas entendu sortir de sa bouche, un mot qui exprimât la moindre impatience pour voir arriver ce grand jour. Au lieu des soins empressés, que les autres se donnaient pour y figurer avec éclat , il avait observé qu'elle profitait de la dissipation de ses compagnes pour rester seule dans sa chambre , où elle se renfermait plus long-temps qu'à l'ordinaire. Il n'avait osé lui demander quel était le sujet de cette retraite. 11 en fut bientôt éclairci. Le matin même du jour où le bal devait se donner, miss Simmons vint à lui d'un air de bienveillance , et lui dit : J'ai été si satisfaite l'autre jour du compte que vous m avez rendu des soins affectueux de la jeune fille pour ses parens , que je me suis occupée à lui préparer en secret un petit cadeau, que je vous serais obligée de vouloir bien lui porter. Je n'ai jamais été élevée à broder ou à peindre de fleurs artificielles pour me parer : ma mère m'a seulement appris que l'occupation la plus douce était

d'assister ceux qui ne sont pas en état de s'assister eux-mêmes, lui disant ces mots, elle mit entre les mains de Henri un petit paquet, qui contenait du linge et des i habits pour la jeune fille et les vieillards. Tenc2, ajouta-t-elle, je sais que vous aurez du plaisir à vous charger de mon message. Allez trouver ces braves gens.

Voici mon adresse. Dites-leur de ne pas oublier de venir s'adresser directement à moi, lorsque je serai retournée à la maison. Je me ferai un devoir de les soulager dans leurs peines autant que je le pourrai. Henri reçut le paquet, en le regardant avec des larmes de joie. Puis , relevant les yeux vers miss Simmons, il crut voir sur son visage tous les traits d'une beauté céleste, tant le sentiment de la bienfaisance peut donner d'expression à la physionomie.

Pendant que Henri s'éloigne à grands pas du château , pour remplir sa douce commission, nous avons le temps de revenir à son ancien camarade. Hélas ! cependant, que je crains de le présenter maintenant à vos regards ! et comment pourrez-vous le reconnaître? Tommy avait déjà repris son caractère naturel, et contracté le goût le plus vif pour les scènes de dissipation que ses nouveaux amis lui présentaient sans cesse. Toutes les distinctions fondées sur les lumières et la vertu , que M. Barlow avait eu tant de peine à graver dans son esprit, semblaient en être entièrement effacées. 11 ne voyait personne prendre la peine d'examiner les principes qui devaient régler ses sentimens et sa conduite, tandis qu'on donnait continuellement l'attention la plus minutieuse à ce qui regardait uniquement l'extérieur. 11 voyait que la négligence des premiers devoirs envers ses semblables trouvait non-seulement excuse , mais recevait même un certain degré d'approbation , pourvu qu'elle fût réunie à des dehors brillans ; tandis que la plus parfaite

SANDFORD ET MRRTON.

probile, l'intégrité la plus pure, élaieut regardées avec froideur, et quelquefois môme avec dérision , lorsqu'elles étaient dépourvues de ces frivoles avantages.

Quant aux vertus les plus nécessaires dans l'usage de la vie, telles que l'industrie, l'activité, l'économie, l'amour de ses devoirs et la fidélité à ses engigeinens, c'étaient des qualités tristes et communes , qui u'élaient bonnes, tout au plus, que pour le vulgaire. M. Barlow, à sou avis , s'était mépris évidemment sur tous les principes qu'il avait prétendu lui faire adopter. Les hommes, disait-il, ne pouvaient trouver a satisfaire leurs besoins que dans une assiduité constante à cultiver la terré , et à remplir d'antres professions utiles. C'est le travail qui les nourrit et leur procure les douceurs de la vie. Sans le travail , ces champs fertiles , parés maintenant de tout le luxe de l'abondance, né seraient que des bruyères désertes, ou des forêts impénétrables. Ces prairies, qui nourrissent un million de troupeaux, seraient couvertes d'eaux stagnantes, qui non-seulement les rendraient stériles , mais corrompraient l'air par des vapeurs pestilentielles. Les hommes même et les auimaux disparaîtraient bientôt avec celte culture , qui seule peut entretenir leur existence. C'est par cette raison, continuait M. Barlow, que le travail est pour toute l'espèce humaine le premier et plus indispensable de tous les devoirs ; et personne ne peut s'en exempter, sans se rendre coupable envers les autres. Mais quelque vrais que ces principes fussent dans un sens général, Toraray les trouvait si incompatibles avec la conduite et les opinions de ses nouveaux amis, qu'il ne lui était pas possible de s'en faire l'application à lui-même. Il y avait près d'un mois qu'il se trouvait au milieu d'une foule de jeunes gentilshommes et de jeunes demoiselles de son rang et de son âge; et , loin qu'ils eussent été

élevés à produire quelque chose, il voyait au contraire que le grand objet de leur éducation était de leur persuader qu'ils n'étaient au monde que pour dévorer et détruire ce que les autres avaient produit. 11 voyait même que cette incapacité d'être utile, soit aux autres, soit a euxmêmes , semblait être un mérite sur lequel chacun cherchait à se faire valoir ; en sorte que celui qui ne pouvait exister sans avoir deux domestiques pour exécuter ses mouvemens , était supérieur à celui qui n'en avait qu'un seul , mais le cédait, eu revanche, à celui qui en employait quatre à cet usage. Ce nouveau système lui paraissait beaucoup plus commode que le premier : car au lieu de se donner la moindre peine pour étendre ses connaissances et ennoblir ses sentimens, il pouvait avec sécurité satisfaire sa paresse , donner l'essor a ses passions, être fantasque, hautain , injuste , personnel, ingrat envers ses amis, indocile envers ses parens , et tout cela sans encourir le moindre reproche, pourvu que sa chevelure fût bien poudrée, ses boucles d'une extrême grandeur, et sa politesse bien fade et bien servile auprès des femmes. Un jour, il est vrai , Henri l'avait jeté dans quelque embarras, en lui demandant avec naïveté quelle espèce de figure il pensait que ses nouveaux amis auraient pu faire dans l'armée de Léonidas, et quelles ressources auraient trouvées ces jeunes demoiselles dans une île déserte , où elles auraient été obligées de pourvoir elles-mêmes à leur subsistance : mais Tommy avait eu occasion d'apprendre que rien n'attriste plus la physionomie qu'une réflexion sensée; et comme il ne pouvait autrement répondre à la question, il prit sagement le parti de la mépriser.

Cette importante soirée, si long-temps attendue , était enfin arrivée. On avait superbement illuminé la plus grande salle du château: et toute la compagnie s'y

SANDFORD ET MERTON

rendit en foule pour recevoir ïommy , qui venait de passer deux heures entières entre les mains d'un coiffeur. Il était habillé ce jour-la avec une élégance extraordinaire. Mais ce qui lui donnait le plus d'orgueil dans toute sa parure, c'était une immense paire de boucles du dernier goût, que madame Merton avait envoyé exprès acheter à Londres \ pour décorer le pied mignon de son fils. 11 ouvrit le bal par uu menuet, qu'il eut l'honneur de danser avec miss Mathilde. Quoiqu'il se fût exercé constamment depuis plusieurs jours , il commença ses premiers pas avec une certaine défiance. Mais il reprit bientôt son assurance naturelle au bruit des applaudissemens qu'il entendait retentir de toutes parts. Quelle charmante petite créature ! disait une femme ; quelle taille et quelle souplesse ! disait une autre; que madame Merton est heureuse, s'écriait une troisième , de posséder un tel fils ! il n'a besoin que de se produire un peu dans le monde, pour devenir le gentilhomme le plus accompli de toute l'Angleterre. A la lin du menuet, Tommy reconduisit sa danseuse avec une grâce qui fit extasier de nouveau toute la compagnie. Puis, avec la plus grande complaisance, il se laissa passer de mains en mains dans tout le cercle des dames, pour recevoir leurs embrassemens et leurs éloges, comme si c'était l'action la plus glorieuse que de croiser une jambe derrière l'autre, de plier en mesure sur ses jarrets, et de se soutenir sur la pointe du pied.

Pendant le triomphe de son ancien camarade, Henri s'était tapi dans le coin le plus obscur du salon, d'où il observait, en silence , tout ce qui se passait devant ses yeux. Il imaginait sans peine que ses modestes habits n'étaient guère propres a figurer parmi les brillantes parures étalées sur les sièges de devant, et il ne sentait pas la moindre inclination à se faire remarquer en aucune manière de l'assem-

blée. 11 fut pourtant découvert dans sa retraite par M. Compton, qui, dans le même instant, forma le double projet de mortifier miss Simmons, qu'il n'aimait pas , et de livrer Henri à la risée générale. Il courut aussitôt communiquer son projet à M. Mash, qu'on avait choisi pour l'office de maître des cérémonies , et qui lui promit de le seconder de tout le pouvoir de son officieuse malice. M. Mash, en conséquence, alla vers miss Simmons ; et, avec toute la gravité d'un compliment respectueux, il l'invita à quitter sa place pour danser. Malgré son indifférence pour ce genre de plaisir , miss Simmons accepta sans se faire presser Ion g- temps. Dans cet intervalle, M. Compton allait chercher Henri avec la même hypocrisie de politesse ; et , au nom de miss Simmons , il l'engageait à danser un menuet. Ce fut en vain que Henri l'assura qu'il n'entendait rien a cette danse, son perfide harangueur lui répondit que c'était pour lui un devoir indispensable de se rendre aux ordres de miss Simmons , et qu'elle ne lui pardonnerait jamais de la refuser ; que d'ailleurs il suffirait de marquer tant bien que mal la figure, sans s'inquiéter nullement de former les pas. En même temps il lui montra miss Simmons qui s'avançait de l'autre bout de la salle ; et, sans lui permettre de revenir de son embarras , il le prit par la main, et le conduisit auprès de la jeune demoiselle. Henri n'était pas formé dans la science sublime d'imposer à la crédule simplicité. Il ne doutait pas que l'invitation ne lui vînt de son amie ; et, comme rien n'était plus opposé à son caractère que de manquer de complaisance, il crut qu'il était nécessaire de l'aller trouver pour s'expliquer avec elle. Mais ses persécuteurs ne lui en donnèrent pas le temps. A peine l'eurent-ils placé à côté de la jeune miss , qu'ils ordonnèrent aux violons d,e commencer. Miss Simmons était un peu surprise du choix du danseur

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