‹ Œuvres complètesChapitre 104 sur 142 · Madame D*M à son [ils · texte numérisé non relu

Madame D*M à son [ils

Amsterdam, le 28 avril.

Ta lettre m'a fait le plus grand plaisir, mon cher fils. La tristesse que tu as ressentie

de notre séparation me fait voir que tu as un cœur sensible. Un enfant qui peut s'éloigner de sa mère sans chagrin ne sait pas l'aimer. Il faut cependant écouter aussi la raison. Nous ne pouvons pas rester toujours ensemble, et s'abandonner lâchement à sa douleur, c'est une faiblesse dont il n'y a qu'a rougir. Apprends à t'armer de courage contre les événemens de la vie. Celle qui paraît la plus heureuse , est encore mêlée de mille peines qu'il faut s'accoutumer dès l'enfance à savoir supporter. Lorsqu'il te viendra quelque tristesse de ne plus me trouver près de toi , tu n'as qu'à penser avec quel plaisir nous nous reverrons dans un an, et tu trouveras aussitôt de la consolation. En attendant nous nous écrirons le plus souvent qu'il nous sera possible. Ecrire , c'est presque se parler. Tu vois à présent comme tuas bien fait de t'instruire avec tant de soin. Qu'en arriverait-il si tu avais été assez malheureux pour négliger tes leçons? Nous serions séparés, et nous ne pourrions nous rien dire l'un à l'autre.

Tu trouves M. Grandisson bien estimable, et tu veux le prendre pour modèle ? Tu me ravis , mon cher enfant. Ce choix est déjà un commencement de vertu.

Oui, ton père était aussi comme lui, et je suis bien sûre que tu sauras le rendre digne de te nommer son fils. C'est la plus douce consolation qui me reste après l'avoir perdu.

Adieu, mon cher Guillaume, embrasse pour moi madame Grandisson. Rendsmoi compte de toutes tes occupations et de tous tes plaisirs. Mais écris-moi toujours comme si tu me parlais. Une lettre doit être simple , naturelle, et sans aucune recherche. Ta petite sœur te regrette beaucoup. Elle me demande cent fois par jour de tes nouvelles ; elle me reproche de ne savoir pas jouer avec elle aussi bien que toi.

///. Guillaume D" à sa mère.

Londres, le 8 mai.

Mille et mille grâces , ma chère maman , de la bonté que vous avez eue de m'écrire. Je me suis empressé de montrer votre lettre à madame Grandisson.

Quelle excellente mère vous avez, m'at-elle dit, après l'avoir lue! Oui, madame, lui ai-je répondu , maman est une autre vous-même , et elle m'a embrassé. Ecoutez, mon petit ami, a-t-elle ajouté ; puisquevotre maman vous permetdelui écrire, et qu'elle vous ordonne de lui rendre compte de tout ce qui vous regarde, vous ne devez rien oublier. Parlez-lui de vos études et de vos amusemens , et rapportez-lui vos entretiens avec mes fils et ma fille. Cela pourra lui adoucir le chagrin de votre absence. Mais, madame, lui aije dit , maman m'a toujours défendu de parler de ce qui se passe dans la maison des autres, et sûrement elle veut que je ne lui parlequede moi. Eh bien, m'a-t-elle répondu, je vous permets de lui faire part de tout ce qui se passe dans notre maison. Je n'ai point de meilleure amie que votre maman. Je lui confierais moi-même tous mes secrets, et je vous charge de ma confidence. Oh ! maman , combien cette permission m'a fait de plaisir ! Que j'aurai de choses à vous raconter de mon ami Charles ! Oui , c'est de lui que j'aurai le plus souvent à vous parler. Vous ne savez pas combien il a desprit et de raison, de sentiment et de bonté. Nous sommes toujours ensemble. Je l'aime tous les jours un peu plus que la veille. Edouard, son frère, qui a deux ans plus que lui, n'est pas à beaucoup près aussi aimable : mais pour la petite Emilie , leur jeune sœur , oh ! voila une charmante demoiselle !

Madame Grandisson vient de vous écrire, maman. Elle me fait demander

ma lettre pour la mettre dans la sienne. Je suis bien fâché de ne pouvoir causer plus long-temps avec vous. Il me semble que je ne serais jamais las de vous écrire. J'ai autant de peine à quitter ma plume, que j'ai eu de plaisir à la prendre. Adieu , ma chère maman , ménagez bien votre santé. Continuez-moi toujours vos sages leçons, et peut-être que je deviendrai aussi aimable que mon ami Charles.

J'embrasse tendrement ma petite sœur.

J'ai du regret aussi de ne pouvoir jouer avec elle, puisqu'elle trouve que je m'en acquittais si bien.

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