XXI. Emilie Grandisson à sa mère
Le 7 août.
Nous avons été dans une grande consternation, cette nuit, ma chère marnan.
La maison de M. Falston , notre voisin , a été entièrement brûlée. Oh, quelles flammes épouvantables ! Le ciel était rouge comme du sang. Le cœur me battait. Je pleurais. 11 est si triste de voir un père de famille perdre tous ses biens ! Quelles précautions on doit prendre contre le feu, puisqu'enun moment il peut produire un malheur si terrible ! Ce sont les jeunes demoiselles Falston qui en sont la cause. Hier au soir , sans que personne s'en aperçût , elles allèrent chercher dans la cuisine des charbon«sallumés,etles portèrent dans une petite chambre où l'on ne va guère, pour y faire cuire en secret une galette. Une demi-heure après elles entendirent leur papa qui les appelait. Elles se hâtèrent de manger leur galette à demicuite, et elles descendirent. L'heure de se coucher vint bientôt après; et elles montèrent dans leur appartement, sans penser davantage aux charbons qu'elles avaient portés dans la petite chambre. Le feu aura sans doute pris au tapis , et de
là au plancher et aux meubles. Enfin cette nuit a deux heures , lorsque tout le monde était encore dans le sommeil , voilà la maison toute en flammes. Le ciel les a bien punies. Voyez , maman ; pour manger une mauvaise galette, réduire en cendres la maison de son père! Maintenant elles se désolent, elles demandent pardon, elles sont a demi-mortes de douleur; mais à quoi cela sert-il? le feu a tout consumé. On n'a pu sauver ni les meubles, ni les papiers, ni l'argent. A peine les jeunes demoiselles ont-elles pu s'échapper en simples camisoles; et II. Falston lui-môme a couru le risque de perdre la vie. 11 est cruellement brûlé dans plusieurs parties de son corps. Il aurait péri au milieu des flammes, sans le courage de l'un de ses domestiques. Que va devenir l'orgueil de ses jeunes demoiselles? Hier elles étaient riches: elles sont aujourd'hui si pauvres!
Elles traitaient les paysans avec mépris , parce qu'ils n'avaient pas de belles maisons : elles sont aujourd'hui trop heureuses que ces paysans aient voulu les recevoir par pitiédans leurchaumière. Comme il faut peu de temps pour être humilié ! Oh ! certes , il est bien mal de ne pas traiter ses inférieurs avec affabilité , lorsque l'on voit combien on peut avoir besoin de la compassion de tout le monde.
Cette lettre est déjà si longue, que je crains de vous importuner, ma chère maman. Cependant, quoique je n'ose guère vous dire ce que j'ai fait, j'ai encore quelque chose à vous marquer. Le pardonnerez-vous à votre Emilie? Oh ! oui , vous êtes si bonne et si compatissante ! Les habits des jeunes demoiselles Falston ont tous été brûlés. Elles n'en ont pu sauver aucun. J'ai envoyé à la plus jeune, qui est à peu près de ma taille , une de mes robes et du linge. J'aurais bien voulu lui envoyer davantage ; mais tout ce que je possède est à vous , je ne puis en disposer sans votre aveu. Je vous supplie de
vouloir bien approuver la liberté que j'ai prise. J'en serai d'autant plus économe à l'avenir pour mes petites affaires. Vous n'aurez pas besoin de me remplacer ce que j'ai donné. Grâces à vos bontés, j'en ai de reste. Adieu , ma chère maman. Embrassez pour moi mon papa; et soyez tous deux assurés de mon respect et de ma tendresse.
XXII, Charles Grandisson à son père.
Le 8 août.
Je prends la liberté , mon cher papa , de vous faire une humble prière pour une malheureuse famille. Ce mouvement de mon cœur pourrait-il vous déplaire? Ohl non , sans doute. Le vôtre est trop sensible et trop généreux !
Vous aurez appris par la lettre d'Emilie à maman le cruel malheur qui est arrivé à M. Falston. Mais ce n'est pas tout. Emilie n'a pu vous parler que de sa maison et de ses effets : il est encore sur le point de perdre sa terre. 11 a des créanciers qui ne le pressaient pas lorsqu'il était riche. Aujourd'hui que leur créance ne leur paraît pas en sûreté, ils veulent être payés à toute force ; et ils l'ont déjà menacé de faire saisir ses biens pour les vendre. Dans une visite que je viens de lui faire, je l'ai entendu dire au procureur INelson , que toutes ses dettes ne montaient pas à plus de deux cents livres sterling. C'est une petite somme. Faut-il pour cela qu'après avoir essuyé un malheur si cruel , il soit encore privé du seul moyen qui lui reste pour élever ses enfans , et qu'il soit livré au besoin dans sa vieillesse? Que le Ciel nous préserve de le souffrir! Voici, mon papa, ce que j'ai pensé. Le legs que mon oncle m'a laissé en mourant est de cinq mille livres sterling. C'est, je crois, une grosse somme;
LE PETIT GKANWSSO.f.
ella est entre vos mains, et vous pouvez en disposer. Je puis sûrement me p&ssér de deux cents livres pour tirer un honnête homme d'embarras. Je serai bien assez riche, surtout avec la bonté que vous avez d'ajouter tous les ans pour moi les intérêts à la somme du legs. Je vous en supplie, mon papa, ne me refusez pas ma demande. J'en aurai mille fois plus de plaisir que les deux cents livres ne pourraient jamais m'en donner. Oh ! si je pouvais préserver de l'indigence un malheureux vieillard et ses deux enfans , quel bonheur ce serait pour moi!
Permettez-moi de vous ressembler dans cette occasion , vous qui êtes si bienfaisant. Ne m'instruisez-vous pas tous les jours à l'être? Si vous étiez ici, je me jetterais à vos pieds, je vous supplierais
si ardemment Mais en voilà assez.
C'est à votre sagesse à décider si ma demande doit être écoutée. Mon devoir est une soumission aveugle à vos volontés, le respect le plus profond pour vos vertus , et l'amour le plus tendre pour votre personne.
Daignez, je vous prie, présenter à maman les plus vifs sentimens de mon respect et de ma tendresse.
XXIII, M. Granlisson à son fils.
Le 9 août.
C'est de moi, dis-tu, mon cher fils, que tu as appris à être bienfaisant. Sans doute, j'ai toujours cherché à rendre ton cœur sensible aux maux de tes semblables. L'amour de nos frères, outre la douceur qu'il nous fait sentir, nous rend encore agréables aux yeux de l'Etre suprême. La prière que tu me fais est un témoignage de la générosité de ton cœur ; et une demande si louable mérite sa récompense. Les sentimens dont je te vois
animé sont pour moi d'un prix au-dessus des deux cents livres sterling. Tu trouveras ici un billet de banque de cette somme. Cours adoucir le chagrin du malheureux Falston , et goûte la jouissance d'une ame noble. Mais pour ce qui regarde le legs de ton oncle, nous ne pouvons ni l'un ni l'autre en faire aucun usage jusqu'à ce que tu sois en âge de majorité. Je garde ce dépôt comme ton tuteur et non comme ton père. Adieu , mon cher fils, nous t'embrassons ta maman et moi , et nous t'aimons plus que jamais.