M. GRANDISSON
Non . mon fils
lu peux parler en toute sûreté. Je ne t'ai jamais vu faire un mauvais usage de ton argent. Tu es libre d'en faire telle disposition que tu voudras : je l'approuve d'avance. Voyons , que veux-tu acheter?
charles. — Je vous demande pardon , mon papa, je n'ai besoin de rien. Grâce à vos bontés, j'ai de tout en abondance. Je veux seulement que l'on se réjouisse a ma fête. Mais savez- vous qui j'ai choisi pour la célébrer? Ce sont les pauvres de notre voisinage. Je me suis fait donner une liste de toutes les honnêtes familles qui sont dans la nécessité. Combien ces pauvres malheureux se réjouiront du petit festin que je leur prépare! Les fils de nos riches voisins , que j'aurais pu inviter, ont du superflu en tout aussi-bien que moi, et ceux que je veux régaler aujourd'hui sont quelquefois des jours entiers sans pain. Comme ils seront joyeux du bon repas que je leur ferai faire ! Leur bonheur me fera plus de plaisir que tous les jeux auxquels j'aurais pu me livrer avec mes camarades. Mais c'est toujours
a condition que cela ne vous déplaise point , mon papa.
m. grandisson. — As-tu pensé , mon cher fils , que cela pourrait me déplaire? Non, non, j'approuve en tout ce dessein généreux. Ta quatorzième année, que tu commences si bien , ne peut amener pour toi que des jours pleins de bonheur. La bonté de ton cœur ne restera pas sans récompense.
charles. — Eh ! mon papa , je ne fais en cela que remplir mon devoir. Combien de grâces n'ai-je pas reçues du Ciel dans l'année qui vient de s'écouler? N'estil pas juste que j'en rende quelque chose à mes semblables ?
m. grandisson. — Embrasse-moi, mon fils , et cours accomplir ton louable dessein. Tu peux donner tes ordres aux domestiques. Je vais leur dire de t'obéir.
Que dites-vous de cela , ma chère maman? Oh! si j'étais aussi riche que M. Grandisson ! je vous donnerais tout , maman , à vous et à ma petite sœur.
Puis, je vous en demanderais une petite partie pour être bienfaisant comme mon ami.
XXXH. Guillaume /)*** à sa mère.
Le 27 août.
C'est hier, ma chère maman, que Charles donna son repas aux pauvres habitans de la paroisse. Ils eurent un bon rôti, du riz et des légumes. Jamais je n'ai eu tant de plaisir que de voir manger ces bonnes gens. La reconnaissance et la joie étaient peintes sur leur physionomie. Ils burent d'excellente bierre à notre santé, toujours avec ce refrain : Vive Charles Grandisson ! Charles avait souvent les yeux baignés de larmes de plaisir. Pendant le repas, il s'aperçut qu'un pauvre homme, presque aveugle de vieillesse, n'était pas assez bien servi à sa fantaisie. Il fit venir le fils du fermier
qu'il plaça près de lui , en disant : ayez soin de ce bon vieillard : c'est le plus cher de mes convives. Je veux le voir manger de bon appétit. Mon père, lui dit-il, vous avez la première place dans mon repas.
Il faut que ces jeunes gens honorent votre vieillesse, pour qu'on les honore a leur -tour, quand ils seront comme vous.
Quand le repas fut fini , Charles partagea entreeux le reste de son argent. Oui, maman , il leur donna tout ce qu'il avait reçu de son père. Vous imaginez quelles bénédictions on répandit sur lui. Il en fut si attendri qu'il ne put y tenir plus longtemps. Il me prit par la main , et nous nous en allâmes sans pouvoir prononcer une seule parole. Ce ne fut qu'en rentrant à la maison qu'il me dit : Eh bien ! mon
ami , peut-il y avoir un plus grand plaisir que de soulager les malheureux? Oh ! non , lui répondis-je , en lui sautant au cou , tu ne pouvais me donner une fête plus agréable. Mon cœur était aussi ému que le sien. Hélas ! pensais-je en moimême , que les pauvres sont à plaindre I ils manquent souvent des premiers besoins de la vie , tandis que nous sommes assis tous les jours à une table couvertejle friandises, où notre embarras n'est que de choisir ce qu'il y a déplus délicieux. J'en serai d'autant plus reconnaissant envers le ciel , de qui nous tenons ces faveurs ; et j'en aurai d'autant plus de pitié pour ceux qui souffrent l'indigence. Oui, mon plus grand plaisir sera de les soulager, à l'exemple de mon ami.
Après le dîner, nous allâmes faire une petite promenade. Nous croyions passer le reste de la soirée entre nous , dans nos amusemens ordinaires. Quelle fut notre surprise, en arrivant à la maison, d'y trouver une nombreuse compagnie!
M. Grandisson avait invité les gentilshommes du voisinage , et leurs enfans , à venir célébrer avec lui la fête de son fils. Nous eûmes un joli concert, et ensuite un bal. Charles et sa sœur y firent des merveilles. Que j'aurais désiré savoir comme eux chanter et toucher du clavecin ! Mais , vous le savez , maman , ce n'est pas ma faute. Je n'ai pas eu de maîtres : vous n'étiez pas en état de m'en donner. Aujourd'hui que je peux partager les leçons de mes amis, je vais en profiter si bien que je puisse un jour les égaler pour vous plaire.
Je suis obligé de finir ici cette lettre , ma chère maman : on vient de m'appeler pour aller faire un tour dans la campagne. J'espère que cette promenade sera fort agréable; et j'aurai soin de vous en rendre compte. Mais j'allais oublier de vous dire que Charles fit hier présent à sa sœur de son joli serin , pour
lui payer le bouquet qu'elle venait de lui donner. Emilie est déjà fort bien avec son oiseau. 11 siffle pour elle de jolis airs que Charles lui a appris sur sa serinette. Je n'ai jamais vu de petite bête si drôle. Je voudrais que ma sœur vît tout le soin qu'en prend Emilie. Mais j'aimerais mieux encore être auprès d'elle pour l'embrasser, car je serais aussi auprès de vous , ma chère maman.
XXXlll. Guillaume D*** à sa mère.
Le 28 août.
Nous n'avons pas eu hier autant de plaisir que nous l'avions pensé, ma chère maman. Le temps était assez beau lorsque nous sortîmes; mais il commença bientôt a tomber une grosse pluie , en sorte que nous fûmes obligés d'entrer dans une mauvaise auberge pour laisser passer l'orage. Edouard grognait entre ses dents ; Emilie était triste ; et , s'il faut vous l'avouer, je n'étais pas trop content moi-même. Charles, qui sait toujours prendre son parti , était le seul que ce contre-temps n'eût pas affecté, comme vous allez le voir par notre entretien.
Edouard. — II est bien malheureux que cette pluie soit venue. Nous ne pourrons plus avoir de plaisir.
Charles. — Nous prendrons ici le thé. La pluie cessera peut-être. Sinon il sera facile d'envoyer chercher la voiture pour que ma sœur n'aille pas dans l'hur midité.
Emilie. — Je te remercie, mon frère.
Mais j'aimerais bien mieux qu'il fît sec.
charles. — Je le conçois. Ta promenade en serait plus agréable. Mais notre jardinier desirait ce matin la pluie , parce que les plantes et les arbres en ont un grand besoin. De ses vœux ou des tiens , lesquels méritent le plus d'être exaucés?
LE PETIT OUANIMSSON.
Edouard, avec un sourire moqueur.
— Ceux du jardinier sans doute?
Charles. — Oui vraiment, car, s'il ne pleuvait pas , lesarbresauraient beaucoup a souffrir de la sécheresse. Et ne serais-tu pas bien fâché s'il ne venait pas de fruit? Que deviendraient les malheureux si la chaleur étouffait le blé sur la terre , et que la disette des moissons fît renchérir le pain?
Emilie. — Oh! ils seraient bien à plaindre!
chaules. — Réjouis-toi donc de la pluie qui détournera d'eux ce malheur. Tu y trouveras d'autres plaisirs toi-même. Tu verras comme la verdure paraîtra demain plus fraîche et plus brillante, comme les fleurs de notre parterre auront repris de nouvelles couleurs.
Emilie. — Allons , voilà qui est fait.
Je ne me fâche plus contre la pluie. Elle n'a qu'à tomber, sans craindre que je m'en formalise.
Edouard. — Un jour de moins ne faisait pas grand'chose. Il aurait mieux valu qu'elle ne fût arrivée que cette nuit ou demain. Nous aurions pu nous promener aujourd'hui.
charles. — Ceux qui se mettront celte nuit ou demain en voyage aiment mieux qu'elle tombe à présent. Pourquoi veux-tu que le temps se gouverne de préférence à ta fantaisie?
Emilie. — Charles a raison . Nos désirs sont si contraires les uns aux autres, qu'il n'est pas possible que tout le monde soit satisfait.
charles. — Crois-moi , nous serions bien malheureux si toutes nos prières étaient exaucées. Et, pour en revenir au temps qu'il fait, qu'est-ce que c'est que
nous priver pour un jour de nos plaisirs, en comparaison du bien que cette pluie va produire pour les autres , et pour nousmêmes?
Emilie. — Mais regarde , les pauvres oiseaux ! Je les plains.
charles. — Ils sauront bien se mettre à l'abri , si la pluie leur déplaît. D'ailleurs , à ce que dit mon papa, leurs plumes ont une espèce d'huile qui les empêche de se mouiller.
Emilie. — Ah! j'en suis bien aise. Il me semble que tout est arrangé bien sagement.
La pluie ne fit que devenir plus forte. Heureusement madame Grandisson ne nous avait pas oubliés ; et nous vîmes arriver la voiture qui venait à notre rencontre. Nous fûmes bientôt de retour à la maison. Emilie alla s'amuser avec son serin. Charles et moi nous fîmes une partie de volant, pour remplacer l'exercice de la promenade. Pour Edouard, il fut toujours grognon ; et il ne sut imaginer autre chose, pour se consoler, que de tracasser son chien. C'est une bonne leçon qu'il me donne. Je vois que lorsqu'on prend de l'humeur à la moindre contradiction qu'on éprouve, on court le risque d'être souvent malheureux. Allons, je tâcherai de m'accommoder de mon mieux à tous les contre-temps qui pourront m'arriver.
Il en est un pourtant qui me paraît toujours bien sensible , c'est de vous tendre les bras , sans pouvoir vous embrasser , vous , ni ma petite sœur. Je pense mille fois par jour que vous me tendez aussi les vôtres ; mais , hélas ! nous ne pouvons nous atteindre que par nos sentimens.
Eh bien , qu'ils soient assez vifs et assez tendres pour nous réunir!