‹ Œuvres complètesChapitre 123 sur 142 · XXXIV. Guillaume D*** à sa mère · texte numérisé non relu

XXXIV. Guillaume D*** à sa mère

I e 29 août.

Il faut , ma chère maman , que je vous raconte une drôle d'histoire qui nous est arrivée hier au soir.

Il y avait à peine une demi-heure que nous étions couchés, lorsque nous entendîmes un grand bruit. — Qu'est cela?

dis-je à mon ami. — Je ne sais , me répondit-il. — Ce sont peut être des voleurs, repris-je. Et au même instant nous entendîmes Edouard pousser un cri aigu.

Charles sauta aussitôt de son lit, prit quelques légers vêtemens , et saisissant son cpée : — Suis- moi , Guillaume , me dit-il. C'est dans la chambre d'Edouard, lallumai un flambeau a notre lampe de nuit, cl nous montâmes dans la chambre

de son frère pour voir ce que cela pouvait être. Charles ne montrait pas la moindre frayeur ; mais moi , pour vous dire la vérité , je tremblais de tout mon corps. En entrant dans la chambre d'Edouard, nous le trouvâmes étendu a terre, couvertd'une table qui était tombée sur lui , avec ses livres et ses papiers. Après l'avoir aidé a se relever , Charles lui dit : Que t'est-il donc arrivé , mon frère ?

Edouard. — Je n'en sais rien. Mais je viens d'avoir une terrible peur.

charles. — Et>par quel hasard te trouves- tu à terre?

Edouard. — Je vais te le dire. Mais laisse-moi un peu revenir a moi.

Guillaume. — As-tu vu quelqu'un?

Est-ce des voleurs?

Edouard. — Non, je ne le crois pas.

LE PETIT GRAMHSSO*.

Mais je ne sais encore ce quec'est.

Charles. — Et pourquoi as-tu poussé un cri si affreux ?

Edouard. — Tu en aurais bien fait autant si tu avais été à ma place. Je ne sais comment je suis tombé du lit. C'est un esprit qui m'a poussé.

charles. — Y penses-tu , Edouard?

Edouard. — 11 revient un esprit , te dis-je.

charles. — Je craignais qu'il ne te fût arrivé quelque chose de fâcheux. Je vois à présent que ce n'est plus qu'un sujet de rire. Mais te voilà tout effaré. Guillaume est aussi tou t hors de lui-même. Je vais vous chercher un peu d'eau de mélisse. 11 est à propos d'en prendre quelques gouttes.

Edouard. — Ne descends pas tout seul. Appelle un domestique.

charles. — Je n'en ai pas besoin.

Gardons- nous de faire du bruit , de peur que mon papa et maman ne se réveillent.

Guillaume. — Est-ce que tu oseras parcourir la maison sans avoir personne avec toi ?

charles. — Et pourquoi non , mon ami ? Que veux-tu que je craigne ?

Edouard. — Je ne suis pas plus poltron que toi, et cependant je n'oserais en faire autant. Écoute donc, Charles.

Guillaume. — Bon ! Il est déjà loin.

II est sorti d'un air délibéré. Franchement, il a bien]ducourage. Mais, Edouard, comment la chose est-elle arrivée?

Edouard. — Je te le dirai quand Charles sera revenu.

Guillaume. — Tiens, le voici déjà de retour?

Edouard. — N'as-tu rien vu, mon frère?

charles , avec un sourire. — Je te demande pardon. J'ai vu le corridor , l'escalier, mon armoire et cette bouteille.

Allons, prenez un peu de cette eau fortifiante. Elle vous donnera du courage pour attendre l'esprit.

Edouard. — Je te prie de ne point badiner là-dessus.

charles. — Pourquoi non? C'est justement avec les esprits qu'il faut badiner.

Guillaume. — C'est que tu ne crois pas qu'il en revienne.

charles. — 11 est vrai. Mais dis-nous un peu , Edouard , par quelle aventure sommes-nous tous les trois hors de notre lit à l'heure qu'il est? Et d'abord, qui t'a fait sortir du tien?

Edouard. — C'est l'esprit, te dis-je.

charles. — C'est plutôt un rêve que tu auras fait.

Edouard. — Non certes, j'étais bien éveillé.

charles. — Raconte-moi donc ton histoire.

Edouard. — La voici. Tu sais que je n'aime pas à dormir avec de la lumière dans ma chambre. Je venais d'éteindre mon flambeau et de me mettre au lit, lorsque j'ai entendu marcher doucement sur le plancher. Je me suis relevé sur mon séant; et, en écartant le rideau, j'ai vu clairement dans ce coin deux lumières qui étaient tantôt grandes et tantôt petites, et qui se remuaient.

charles. — C'est un éblouissement qui t'aura pris , sans doute.

Edouard. — Vraiment oui, un éblouissement! C'est une chose que j'ai vue, comme je te vois.

charles. — Eh bien ! ensuite?

Edouard.— Je mesuistenu tranquille, sans oser souffler. Alors les lumières se sont éteintes , et j'ai entendu trotter dans !a chambre; puis, il s'est fait un bond violent contre la porte.

Guillaume. — Le seul récit me rend tout transi.

Edouard. — Charles a beau se tenir

ferme, il aurait été aussi troublé que

moi.

charles. — Mais pourquoi n'as-tu pas appelé pour demander de la lumière?

Edouard. — Est-ce que je le pouvais?

L'oppression m'avait fermé la bouche.

Tout a demeuré tranquille un moment.

Mais bientôt j'ai entendu quelqu'un se glisser contre le mur , et tout de suite après , à la faible lueur de la lune , j'ai vu un grand fantôme blanc contre les rideaux de la fenêtre. H paraissait, de moment en moment , devenir plus grand et plus gros. J'ai mis la main sur mes yeux, dans la crainte de voir quelque chose d'effroyable; et j'ai voulu hasarder de descendre doucement du lit , et de m'esquiver hors de la chambre. Le fantôme , à ce qu'il m'a semblé , s'est mis à bondir, et il est venu droit à moi. Alors, dans ma frayeur , je suis tombé contre ma table , et je l'ai renversée sur moi , en poussant un cri qui est allé jusqu'à vous. Mais doucement, je crois l'entendre encore.

Guillaume. — Il me semble aussi que j'ai entendu remuer quelque chose près du bureau.

charles. — Je parie que c'est un rat qui s'est caché dessous.

Edouard . — Mais un rat n'est pas blanc; et ce que j'ai vu est au moins aussi gros que notre chien de basse-cour.

charles. — Nous n'avons qu'a chercher. S'il est ici, il faut bien qu'il se montre.

Charles se mit alors a fureter dans tous les coins. Il visita la ruelle , et regarda sous la commode , sous le secrétaire, et sous le bureau. Voici l'esprit, s'écria-t-il cnfln. Je l'ai trouvé. Et qu'est-ce que c'était que cet esprit? Oh, devinez, ma chère maman. Celait un gros chat blanc du fermier, qui sûrpment s'était glissé, à la dérobée, dans la maison , et était monté dansla chambr ed* Edouard .Ilnous échappa alors a tous les trois un grand éclat de

rire. Charles plaisanta fort joliment son frère sur sa crédulité; et le chat se sauva brusquement, aussitôt qu'il vit la porte ouverte. Edouard semblait confus de celte aventure. Je ne puis comprendre, dit-il, comment le chat a pu me paraître d'une grandeur si épouvantable. C'est le propre de la frayeur , répondit Charles , de nous représenter les choses tout autrement qu'elles ne sont en effet , et surtout de les grossir à notre imagination. — Mais les deux flambeaux , je les ai bien vus ? — Je le crois : c'était les yeux du chat, qui te semblaient plus grands, ou plus petits, selon qu'il ouvrait ou fermait les paupières. Crois-moi, il en est de tous les esprits dont les sots se font peur , comme du chat de notre histoire. Lorsqu'on remonte a la cause, on voit qu'elle est toute naturelle.

Après cette conversation , nous retournâmes nous coucher; et nous avons dormi fort tranquillement le reste de la nuit. Ce matin , à déjeuner , nous avons régalé M. et madame Grandisson de l'histoire de notre revenant. Ils ont donné des louanges à la résolution et au sang-froid de Charles. Il est vrai que je n'ai jamais vu sa présence d'esprit en défaut. Pour Edouard et moi , nous n'avons pas été les derniers à rire de notre faiblesse. Je suis honteux , en vérité, de n'avoir pas eu plus de courage. J'espère que cette historiette amusera ma petite sœur, et qu'elle pourra lui donner , en pareille occasion , un peu plus de hardiesse que n'en a eu son frère. Adieu , ma chère maman , vous ne m'écrivez pas aussi souvent queje le désire, et que j'en aurais besoin. Emilie me parle souvent de ma sœur; elle voudrait savoir si vous en êtes toujours aussi contente. Donnez-moi de ses nouvelles, je vous en conjure, pour satisfaire ma tendresse, et rintérêtquemajeune amie daigne prendre à une petite personne que j'aime tant. Je l'embrasse par votre bouche, pour lui

LE PliTIT GKANMSSO.X.

Taire mieux seuiir toute l'affection que j'ai pour elle.

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