‹ Œuvres complètesChapitre 127 sur 142 · XXXIX. Guillaume D*** à sa mère · texte numérisé non relu

XXXIX. Guillaume D*** à sa mère

Le i 6 Septembre.

Nous assistâmes hier , ma chère maman, à la récolte des fruits d'automne.

L'air était doux, le ciel serein, et l'on entendait retentir toute la campagne de joyeuses chansons, accompagnées du fifre et du flageolet. C'était un charme de

s voir, a travers la verdure des arbres , les I garçons jardiniers en vestes blanches , grimper sur les branches les plus élevées pour en cueillir les fruits, tandis que leurs femmes et leurs filles les recevaient dans leurs tabliers , et les déposaient ensuite dans des corbeilles. Nous aussi nous étions occupés à dépouiller les rameaux qui pendaient à la hauteur de nos bras. Ces travaux avaient un air de fête qui pénétrait le cœur de plaisir.

Quelques petites paysannes , assez mal vêtues , nous regardaient a travers la haie. Une d'elles, lorsque nous eûmes fini, vint appeler le jardinier à la barrière, et lui paria d'un air suppliant en tournant quelquefois ses regards vers mon ami. Charles s'en aperçut; mais il attendit que le jardinier eût achevé la conversation : il lui fit signe alors d'approcher ; et voici la suite de leur entre- | tien, qui vous dira mieux la chose que toutes mes paroles.

Charles. — Qu'est-ce donc que celle petite fille vous demandait d'un air si touchant?

le jardinier. — Vous le dirai-je, monsieur? Tout le monde sait ici que vous avez un cœur pélri de bonté. Elle me priait de vous demander quelques fruits pour sa mère qui est malade.

Charles. — C'est pour sa mère qu'elle demande? C'est une brave enfant. Allez et donnez-lui autant de pommes qu'elle en pourra porter. Je me fais un plaisir de récompenser son amour pour ceux de qui elle tient la vie.

le jardinier. — Je vais donc lui donner des plus petites, de celles qui ne sont pas d'un si bon acabit?

charles. — Comment donc, mon ami! vous voulez choisir, pour une pauvre malade, précisément ce qu'il y a de plus mauvais? Non , non , s'il vous plaît. Donnez-lui au contraire de ce qu'il v a de meilleur.

(Ai PETIT GRANDISSONS.

le jardinier. — Je craignais que cela ne fit tort à votre provision.

charles. — Ne m'avez-vous pas dit que la récolte n'a jamais été plus abondante que cette année?

le jardinier. — 11 est vrai, monsieur, nos greniers vont regorger de richesses.

charles. — Eh bien ! de cette abondance que le Ciel nous envoie , donnons au moins quelque chose à ceux qui n'ont rieu.

le jardinier. — Ah ! mon jeune maître, quec'est avec raison que tout le monde vous aime et vous honore ! Vous êtes la bonté du Ciel sur la terre. Je ne manquerai point de vous obéir. Je sais trop bien que tout ce que vous faites ne manque jamais de recevoir l'approbation de vos parens.

Le jardinier courut aussitôt exécuter ses ordres. Edouard avait entendu son frère; il s'en approcha et lui dit : Je ne saurais te blâmer de ta bienfaisance, mais je ne puis souffrir que les gens du peuple aient toujours quelque chose à demander.

charles. — Eh, mon ami! s'ils ne déni and ai en tpas ce qui leur manque, aurionsnous l'attention d'y songer pour eux? Nous demandons bien tous les jours mille choses superflues à nos parens. Laissons du moins aux pauvres la liberté de nous exposer leurs pressans besoins.

Emilie. — Charles a bien raison. Ne serait-il pas affreux que nous eussions tant au-delà de ce qu'il nous faut, même pour nos plaisirs, etque les pauvres fussent dépourvus des premières nécessités de la vie ? Je dirai ce soir à maman l'état où se trouve la mère de cette petite fille , et je suis bien sûre qu'elle lui enverra des secours .

M. Bartlet, qui, en s'avançant vers nous, venait d'entendre les dernières paroles d'Emilie, lui donna dos louanges

sur son humanité. Charles lui demanda si les pommes étaient une nourriture saine pour les malades. Oui, sans doute , répondit M. Bartlet, surtout lorsqu'elles sont cuites. Ce fruit, qui convient a presque tous les tempéramens, est d'autant plus précieux, qu'il peut se conserver pendant une grande par tiède l'année. Quelle est la sagesse et la bonté du Créateur , qui prend soin de nous pour l'hiver , lorsque la terre épuisée n'est plus en état de produire les fruits délicieux dont elle nous a nourris pendant l'été!

Oh! ma chère maman, je serai toujours plein de reconnaissance pour le maître de la terre, qui pourvoit aux besoins de ses enfans avec une tendresse si généreuse. Hélas! cependant, combien n'y a-t-il pas d'enfans ingrats qui dévorent les provisions de l'hiver sans penser à la main bienfaisante de laquelle ils les ont reçues! Me préserve le Ciel , d'être jamais de ce nombre, moi surtout qui lui dois tant de grâces pour avoir eu en partage une si bonne mère 1 Oui , maman , vous me le feriez aimer quand je ne posséderais que vous sur la terre.

Daignez recevoir l'hommage de ces sentimens, et me continuer ceux dont vous voulez bien m'honorer. Je vous les demande pour ma petite sœur et pour moi , et j'en accepte pour gage le premier baiser qu'elle recevra de votre bouche, puisque je ne peux avoir le bonheur de le partager.

P. S. M. Grandisson vient de recevoir en ce moment une lettre du comte de*", premier chambellan du roi , qui mande le jeune Charles à la cour. On ignore pour quelle raison. Mon ami part demain pour Londres avec M. Bartlet. Oh! combien de regrets va me coûter son absence ! Moi qui m'étais l'ait une si douce habitude de le voir à chaque instaut, il faudra que je passe des journées entières sans le voir et sans lui parler ! Oui sait encore pour

combien de temps il s'éloigne de nous ! M. Grandisson n'a point d'inquiétude sur le sujet de ce message. La lettre de M. le comte est fort gracieuse , et ne peut annoncer rien de fâcheux. Cependant je perds mon ami. Il n'y a que l'idée de son bonheur qui puisse me consoler de notre séparation. Il m'a promis de m'écrire. Oh ! ma chère maman, avec quelle joie je vous enverrai une copie de toutes ses lettres.

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