XXXVIII. Guillaume D"' àsa mère
Le 22 septembre.
Je me félicite, ma chère maman , d'avoir à vous faire connaître un nouveau trait de modération cl de générosité de
LE PETIT GIUNDISSON.
mon ami. Non , je ne puis assez vous le dire, il n'est pas, je crois, dans tout l'univers un jeune homme d'un caractère aussi noble que le sien.
Le comte de **î lui fit présent , il y a quelques jours, d'un beau chien d'une espèce très-rare. Le jeune Falkland , l'un de nos voisins, l'avait déjà demandé plusieurs fois au comte. Mais il n'avait pu l'obtenir, parce que l'on sait dans tout le pays avec quelle dureté il traite les pauvres bêtes qu'il tient à son service, il n'a d'autre plaisir que de les tourmenter par mille exercices faligans , ou de les dresser à combattre l'un contre l'autre, et à se déchirer. Ce Falkland a déjà une douzaine de chiens dans sa maison. Vous allez peut-être croire que c'est là toute sa ménagerie? Oh! non, certes. Il nourrit encore de toute espèce d'animaux, surtout des chats, des singes et des perroquets, avec lesquels il passe la moitié de sa journée. Il me semble qu'il faut avoir l'esprit bien étroit pour prodiguer son temps à ces occupations misérables , au lieu de le consacrer à s'instruire dans les sciences et les arts. Quoiqu'il eût déjà un si grand nombre de bêtes autour de lui , il fut outré de voir que le comte , après lui avoir refusé son chien , en eût fait présent à un autre, qu i ne le lui avait pas demandé. Qu'est-il arrivé de là? A peine Charles possédait-il ce chien depuis quinze jours, que la pauvre bête fut trouvée morte dans un coin de la maison. Ce n'est que d'hier que l'on a su d'un domestique de Falkland, que c'était lui qui l'avait fait empoisonner par une rage de jalousie.
Quels monstres y a-t-il donc parmi les hommes! J'ai dit monstres, et le mot n'esf pas trop fort. Oui, ma chère maman, c'est un monstre à mes yeux , celui qui prive un autre de ce qu'il ne peut pas avoir, dans la seule vue de lui causer de la peine. Mais l'entretien suivant, que nous eûmes hier au soir. Edouard, Charles
et moi, ennous promenant dans le jardin, va vous apprendre comment mon ami s'est vengé de cette coquinerie.
Je lui témoignais le regret que j'avais de la. mort cruelle de la pauvre bête.
Je suis aussi bien affligé, me dit-il. Je n'aurais jamais cru que la perte d'un chien pût m'être si sensible. Mais cet animal était d'une beauté singulière ; et il commençait à s'attacher à moi.
Edouard. — C'est une action affreuse de la part de Falkland de l'avoir empoisonné. Je ne lui pardonnerais de ma vie, si j'étais à ta place.
Charles. — II faut pourtant bien que je lui pardonne, à moins de vouloir être aussi méchant que lui.
Edouard. — Tu es trop bon, mon frère. Pour moi, je le hais à la mort.
Charles. — Je ne le hais point, mais je méprise son caractère. Je le plains surtout d'avoir des passions si violentes et si détestables. Donner une mort cruelle à une bête innocente , uniquement pour en déposséder un autre, c'est une cruauté de sang-froid, qui annonce que l'on peut se porter aux excès les plus affreux.
Edouard. — Avant -hier encore, le traître osait s'appeler ton ami.
Charles. — Je savais déjà qu'il ne faut pas s'en rapporter à de vaines paroles, et que nous devons bien connaître les gens , avant de compter sur leur amitié.
Edouard. — Est-ce que tu ne rompras pas en face avec un si mauvais sujet?
Charles. — Je n'irai point lui faire une insulte publique. Je me contenterai seulement de le voir aussi peu qu'il me sera possible. La société d'un jeune homme qui a une manière de penser aussi basse ne peut me convenir en aucune façon.
Edouard. — Oh! ce n'est pas assez.
Tiens , veux-tu que je lui coupe les oreilles? Tu n'as qu'à dire un mot.
charles. — Ce mot-là , je me garderai
Lli PETIT GRA.NDISSO? .
bien de le dire. Ses oreilles ne me rendraient pas mon- chien.
Edouard. — Eh bien, il nous reste un autre parti à prendre. Falkland a une douzaine d'épagneuls et de lévriers. Nous n'avons qu'a les empoisonner a notre tour. C'est une bonne revanche qu'il mérite.
chaules. — Et ces pauvres chiens, l'ont-ils mérité?
Edouard. — Quoi ! tu veux donc laisser sa méchanceté impunie?
Charles. — Cela ne me regarde point.
Je ne suis pas son bourreau. C'est assez pour moi de le livrer à sa conscience.
Edouard. — Je suis bien curieux de savoir ce que mon papa va penser de cette aventure. Je ne m'étonne plus s'il cherchait toujours à nous détourner dune liaison trop étroite avec ce lâche garnement.
cuarles. — C'est une preuve que mon papa savait lire dans son mauvais cœur. J'apprends par-là que je dois consulter mes parens dans le choix de mes amis. Comme ils ont plus d'expérience que nous, ils savent mieux distinguer les bons et les mauvais caractères. Avec leurs sages conseils, j'espère me préserver des liaisons dangereuses qui pourraient me corrompre. Mais, Edouard , je pense qu'il ne faudrait pas dire à monpapal'indigue action de Falkland.
Edouard. — Et pourquoi donc le ménager?
charles. — Nous le ferons mieux rougir par un froid mépris que par nos plaintes.
Guillaume. — Voila une noble façon de penser, mon ami.
chaules. — C'en est assez, croyezmoi : parlons de quelque chose plus agréable. Nous avons aujourd'hui une belle soirée. N'irons-nous pas faire un tour dans les champs?
Edouard. — Un moment, s'il te plaît.
Regarde, regarde. Ne vois-tu rien la-haut sur cet arbre?
Guillaume. — Il me semble que j'aperçois un oiseau d'un plumage extraordinaire. Il s'agite de toutes ses forces.
charles. — Vraiment oui , il est pris par les ailes.
; Edouard. — Oh, quel bonheur! C'est le perroquet de Falkland. qui s'est échappé de sa cage. Je le reconnais. Puisque nous le tenons en notre pouvoir, il paiera pour le chien. Son maître ne l'aurait pas donné pour dix guinées. 11 va être bien puni.
chaules. — 0 mon cher Edouard!
la pauvre bête souffre. Guillaume, fais-moi le plaisir d'aller demander une échelle. Je veux monter sur l'arbre, et dégager le malheureux oiseau.
Edouard. — Pour le rendre à Falkland, peut-être?
charles. — Sans doute, puisqu'il est à lui.
Edouard. — Il a fait périr ton chien , et tu veux lui sauver son perroquet?
charles. — Pourquoi non? Ah ! je me fais une joie de pouvoir , dès ce jour , lui rendre un service pour le mal que j'ai reçu de lui.
Edouard. — Prends-y donc garde, le sort ne pourra jamais te servir d'une manière plus heureuse pour te venger.
charles. — Je regarde bien aussi comme une vengeance de lui montrer que mon cœur vaut mieux que le sien.
Edouard. — Oui, vraiment; il est bien capable de le sentir!
charles. — En ce cas, je le ferai pour ma propre satisfaction.
J'avais crié au jardinier d'apporter une échelle. Elle arriva en ce moment. Charles monta lui-même sur l'arbre, où le perroquet, en s'abattant, avait embarrassé ses ailes entre deux branches, qui le retenaient. Il parvint à le dégager, et il courut aussitôt charger un domestique de le rapporter au jeune Falkland,
LE PI T1T GRAÎNDISSON.
Que penses-tu de mon frère, me dit Edouard , en le voyant s'éloigner à grands pas?
Peux-tu le blâmer, lui répondis-je, d'être si généreux?
— Non, sans doute. Mais je ne me sens pas encore assez parfait pour l'imiter.
— 11 ne tient qu'à nous de le devenir avec un si bon modèle.
Charles vint bientôt nous rejoindre.
Son visage brillait d'une douce satisfaction. Je n'ai jamais si vivement senti combien on peut goûter de plaisir à faire le bien. 0 ma chère maman, conservez, je vous prie , mes lettres, afin que je puisse les relire quand je serai de retour à la maison. Je serais bien indigne de mon ami , si sa conduite ne me donnait le désir et la force de profiter des bons exemples que je reçois de lui chaque jour. Je voudrais qu'ils fussent connus de tous les jeunes gens de notre âge. Si l'on a tant de plaisir à lire les belles actions des autres , combien n'en aurait-on pas davantage à les faire soi-même! Oui, ma chère maman , ce sentiment est au fond de mon cœur; et je le nourris avec joie, pour me rendre un jour plus digne de votre tendresse. J'embrasse ma petite sœur à travers le grand espace qui nous sépare. Elle trouvera bon que j'y revienne a deux fois; car c'est moitié pour le compte d'Emilie, et moitié pour le mien.