‹ Œuvres complètesChapitre 135 sur 142 · L. Guillaume D*" à sa mère · texte numérisé non relu

L. Guillaume D*" à sa mère

Le \ 2 octobre.

Puisque vous avez été contente , ma chère maman , de la petite pièce que je vous envoyai dernièrement sur les avantages du travail , en voici une sur un sujet qui n'est pas moins instructif, et dont je désire bien que vous soyiez aussi satisfaite. Nous parlions l'autre jour des dangers auxquels on est exposé, malgré les meilleures dispositions , par la seule faiblesse de caractère. Monsieur Grandisson nous dit qu'il venait de paraître à Londres un petitlivre où ces malheurs étaient présentés dans l'histoire d'un enfant de notre âge. Je lui demandai la permission de le lire ; et voici comment j'ai arrangé ce conte, pour vous l'offrir.

Les suites dangereuses de la faiblesse de car acier e.

William Sedley se promenait un jour dans l'avenue du château de son père. Il vit venir de loin un petit garçon lout en guenilles, et dont le visage était couvert de suie. Que viens-tu faire ici, lui demanda-t-il , lorsqu'ils furent a portée de s'entendre? Hélas, mon cher monsieur, lui répondit le petit malheureux en s'approchant d'un air craintif, je viens voir s'il y a quelque cheminée à ramonner au château. Je voudrais bien qu'il y en eût , car l'ouvrage ne va guère; et mon maître est de si mauvaise humeur qu'il n'y a pas moyen d'y tenir.

— - Et comment t'appelles- lu?

— Tom Clirnbwell, à vous servir, si j'en suis capable.

— Viens-tu de loin?

— Non , monsieur, je ne viens que de ce village que vous voyez la- bas, un peu après la colliue. C'est la que demeure mon maître. Oh, si vous saviez combien il est méchant !

— Il est méchant, dis tu?

— Vous ne pourriez jamais le croire.

Tenez , encore hier il me roua de coups.

— Et pourquoi donc, s'il te plaît?

— Je vais vous le dire. Il y a un de mes camarades qui vient d'entrer chez lui en apprentissage. Le pauvre petit n'a encore que sept ans; et le maître voudrait qu'il sût ramonner comme un habile homme. Hier, on le mit en besogne pour

l'essayer. Et parce qu'il ne savait pas bien grimper encore, parce qu'il pleurait au lieu de chanter lorsqu'il fut sur le haut de la cheminée, le maître le battit rudement , en disant qu'il ne serait jamais qu'un vaurien; et, comme je voulais demander sa grâce, il me battit à mon tour, jusqu'à me rompre les côtes.

— D'où vient que tu ne le quittes pas pour retourner chez ton père?

— C'est que mon père est mort, et ma mère aussi. 11 n'y a personne dans le monde qui prenne soin de moi , si ce n'est la pauvre maîtresse. Oh, voila ce qui s'appelle une bonne femme. Il n'y en a pas de meilleure sur la terre. Elle me donnerait plus souvent à manger, si elle le pouvait; mais elle ne l'ose pas. Son mari est si dur, qu'il la battrait sans miséricorde. Il nous fait travailler rudement, et nous laisse mourir de faim par-dessus le marché.

— Mais ton maître est obligé de te nourrir comme il faut. Pourquoi ne le fait-il pas? Si j'étais à ta place, j'irais me plaindre.

— Àh! mon cher monsieur, on voit bien que vous n'entendez rien a ces choseslà. A qui voulez-vous que j'aille me p'aindre? Le maître ne ferait que me traiter plus durement, s'il le savait. Ah! je suis bien malheureux !

Comme il disait ces derniers mots, ils entendirent tout à coup un carrosse qui venait de leur côté. William n'eut besoin que de jeter un coup d'œil dans la voiture, pour y reconnaître M. Greaves, son grand père. Il poussa un cri de joie ; le cocher arrêta ses chevaux; un domestique descendit pour ouvrir la portière ; et William , saus prendre congé du petit ramonneur, se précipita dans les bras de son grand-papa, qui alla descendre avec lui dans la cour du château.

M. Greaves était un de ces beaux vieillards, dont les traits, animés encore par

la bienveillance et la gaîté, savent faire oublier leur âge, mené aux yeux dédaigneux de la jeunesse. Quoiqu'il eût déjà passé quatre-vingts ans, on le voyait s'intéresser aux amusemens enfantins de ses petits-fils; et, tandis que sa sagesse leur imposait le respect, sa douceur, son enjouement et sa complaisance lui conciliaient leurs plus tendres affections.

Son arrivée était une fête pour sa petite famille. C'était à qui lui ferait le plus d'amitiés. William lui prenait les mains dans les siennes. Fanny appuyait la tête sur son épaule , et le petit Robert, après avoir dansé autour de lui , était venu s'asseoir sur ses genoux, et lui passait ses petites mains caressantes sur les joues.

On se mit bientôt à table; et le repas fut égayé par les santés joyeuses qu'on portait au brave vieillard, et par les chansons du bon vieux temps , qu'il chantait encore d'une voix tremblotante.

Après le dîner, il alla faire sa méridienne dans un large fauteuil qu'on avait mis exprès dans un coin de la chambre. Puis, lorsqu'il eut reposé une demi-heure , il se réveilla , frotta ses yeux , secoua ses habits , rajusta sa perruque , enfonça son chapeau, et demanda à William s'il était disposé à faire avec lui un petit tour de promenade.

William ne demandait pas mieux.

Monsieur Greaves prit son bâton d'une main , et, s'appuyant del'autresur l'épaule de son jeune compagnon , ils se mirent en marche vers les champs

Après avoir parlé de plusieurs choses intéressantes pour son petit-fils, M. Greaves lui demanda ce qu'il avait eu à démêler avec le petit ramonneur , qu'il avait vu lui parler si vivement le matin, lorsqu'il passait dans l'avenue. William rapporta toute la suite de leur conversation.

M. Greaves en fut attesdri. Hélas! dit-il, qu'il y a de gens à plaindre dans le monde ! En voilà un qui commence de bonne

LK PETIT GKAiNDISSON.

heure a souffrir. Je suis bien aise que tu aies quelquefois occasion de recevoir les plaintes des malheureux, pour l'accoutumer à ouvrir ton cœur à leur misère.

J'espère que tu n'auras pas laissé celui-ci sans soulager ses besoins.

Malgré sa dissipation et son étourderie, William avait un cœur naturellement généreux et sensible.

— Le pauvre enfant! s'écria4-il. Votre arrivée et le plaisir de vous voir me l'ont fait brusquement quitter. — Patience! Je saurai où il demeure , et je tâcherai de le dédommager de ce que mon oubli lui a fait perdre... Mais faisons une chose, mon grand-papa. Nous voici à la vue de son village. Nous n'avons pas beaucoup de chemin à faire pour y arriver. Venez , venez, je vous en prie, avec moi. — Non , mon ami, lui répondit M. Greaves. Ce n'est pas tout que de descendre cette côte, il faudrait la remonter ; et la pente en est trop rude pour que je puisse le faire sans fatigue. Va tout seul. En attendant, je me reposerai sous cet arbre, et je jouirai de la perspective du beau paysage qui s'étend autour de cette colline.

William partit aussitôt avec une légèreté qui promettait un prompt retour.

Au pied du coteau il rencontra un juif chargé d'une petite boutique de ciseaux , d'aiguilles, de boîtes, de chaînes de montres, d'étuis, et de toute espèce de joujoux. Celui-ci s'empressa d'offrir ses marchandises a William, qui lui répondit qu'il n'en voulait point acheter. Cependant, comme le colporteur lui dit que la vue ne lui en coûterait rien , il consentit à les parcourir d'un coup d'oeil. A force de promener ses regards sur ces divers objets, il fut tenté de demander le prix d'un bilboquet garni en ivoire , qu'on lui fit un shelling. En voulant le prendre, sa main se porta sur une lorgnette qui était tout à côté. Une lorgnette, vraiment! C'était un bijou dent il avait eu toujours

T. IV

envie. Comme elle était du même prix, il balança quelques minutes avant de pouvoir se décider sur la préférence.

Tantôt il jouait avec le bilboquet, tantôt il regardaitdans la lorgnette. H les prenait et les posait tour à tour, jusqu'à ce que le marchand, qui s'aperçut que l'un et l'autre de ces joujoux captivaient également sa fantaisie , fit si bien par ses belles paroles qu'il lui persuada de les acheter tous les deux.

II s'en allait joyeux avec sa double emplette. 11 vit bientôt venir à lui un jeune garçon , tenant dans sa main un nid de merles , dans lequel il y avait quatre petits qui commençaient à prendre leurs plumes. William les trouva si jolis , qu'il demanda au jeune garçon s'ils étaient à vendre. — Non vraiment, mon cher monsieur, lui répondit celui-ci; cependant s'ils vous font plaisir, je vous les donnerai pour un shelling. — Jecrainsque ce nesoit trop cher pour mes finances , repartit William ; mais attends un peu , je vais voir. Il tira sa bourse, et il vit qu'il n'avait plus que neuf à dix sous, avec une demi-guinée qu'on lui avait donnée pour emporter à l'école, et que pour cette raison il ne voulait pas changer. — Tiens, dit-il, au jeune garçon, en lui offrant sa petite monnaie, voilà tout ce que je puis te donner pour tes oiseaux. Vois si tu veux me les céder à ce prix. — Ce n'est pas trop payé, répondit l'autre; mais puisque vous le voulez, à la bonne heure. Le marché se trouva ainsi conclu; et la petite famille emplumée fut remise entre les mains de William.

II reprit alors sa marche, et parvint au village où demeurait Tony. On lui indiqua de loin sa maison. Il le vit bientôt lui-même devant la porte, avec un petit enfant qu'il tenait par la lisière pour lui apprendre à marcher. Ils renouvelèrent connaissance; et William commençait à lui dire le dessein qui l'avait amené , lorsqu'il se rappela tout à coup , en rou-

LE 1>ET1T GKANMSSOX.

gissant , la situation do sa bouffe , a laquelle il n'avait pas songé en faisant ses emplettes. 11 ne voulait point avouer son embarras; et il ne savait quel moyen employer pour en sortir. Sa générosité le portait h donner quelque chose à Tony ; mais il s'était rempli de l'idée d'avoir dans sa poche unedemi-guinée , qu'il pût appeler sou or. Sa sensibilité lui représentait la misère du malheureux orphelin; mais l'orgueil d'avoir une pièce d'or entière en sa possession l'emporta sur tout sentiment de pitié. — Tony, luidit-il enfin, si tu veux venir l'un de ces jours a la maison , je te ferai donner du pain et de la viande , pour faire le meilleur repas de ta vie. Mais, adieu. Je ne puis rester plus long-temps : et il le quitta avec la triste conscience den'avoir pas fait ce qu'il aurait dû faire.

Comme il s'en retournait vers l'endroit où l'attendait son grand-papa , il rencontra, au détour d'un chemin, Jeffery Squander et sa jeune sœur. Ils s'étaient arrêtés pour acheter des gâteaux d'un vieux invalide à jambe de bois, qui gagnait sa vie a les vendre dans la campagne. Jeffery et William étaient voisins et compagnons d'école. Après les premiers complimens, Jeffery engagea son camarade a se régaler de ces gâteaux dont il lui vanta l'excellence. William s'en excusa vaguement , sans vouloir faire connaître la cause de son refus. Cependant la jeune miss s'étant jointe aux sollicitations de son frère , il dit qu'il n'avait sur lui que de l'or, et qu'il supposait que le pauvre Jonathan ne serait pas en état de le lui changer , qu'autrement il aurait été fort aise de manger de ces gâteaux qu'on lui disait si bous. Jonathan , à ces mots , plongea sa main dans une bourse de cuir qu'il portait à la ceinture , et qui était partagée en deux , moitié pour les shellings , et moitié pour les sous et les demi-sous. 11 la relira toute pleine, et d'un ton goguenard :

Ohl s'il ne tient qu'à cela, dit-il, voici votre affaire. J'ai assez de monnaie peur vous rendre le reste de votre or , quand vous en auriez encore davantage. William ne s'attendait pas à cette réponse. Comme il ne pouvait pas faire d'autres objections, il donna sa demi-guinée à changer avec regret, et mangea trois gâteaux qu'il trouva les plus mauvais qu'il eût goûtés de sa vie.

Dans cet intervalle, M. Greaves était descendu au-devant de son petit-fils, dont la longue absence commençait à lui donner de l'inquiétude. Il le trouva justement comme il achevait son dernier morceau. Après l'avoir blâmé avec douceur de s'être fait si long-temps attendre, il invita ses compagnons à venir passer la soirée chez M. Sedley , ce qu'ils auraient bien voulu, s'ils n'eussent été engagés à aller prendre le thé chez un de leurs oncles.

Après qu'ils eurent pris congé les uns des autres, M. Greaves s'informa de William de ce qui s'était passé dans sa visite. — Tu m'as fait un peu impalienter , lui dit-il ; mais je te le pardonne. Tu n'es sans doute resté si long-temps que pour faire plus de bien. Voyons, qu'as-tu fait pour Tony? Avais-tu tout l'argent qu'il te fallait pour soulager un peu sa misère? J'ai oublié de te le demander , car tu es parti si brusquement. William, déconcerté par toutes ces questions, baissa la tête, ralentit sa marche, et resta derrière son grand-père dans un silence confus. M. Greaves se retourna, et prenant la main de son petit-fils: — Qu'as-tu donc, lui dit-il? On te croirait coupable de quelque fauie. Mais non , je te fais injure. Cet embarras ne vient que de ta modestie, qui souffre en entendant louer la générosité. Tu fais déjà la consolation de mes vieux jours. Viens, mon cher enfant, que je te presse tendrement contre mon sein. — Ohi non, non, mon cher

LE PKTIT GRANDISSON.

grand-papa , repondit William , ne m'accablez point de vos caresses. Je suis loin d'en être aussi digne que vous le croyez. 11 est bien vrai que, lorsque je suis parti, j'étais plein du désir d'aller secourir le petit malheureux. Mais j'ai rencontre sur le chemin un colporteur ; et j'ai été assez faible pour dépenser deux shellings à acheter cette lorgnette et ce bilboquet. 11 me restait encore quelques sous de monnaie ; et cela aurait été quelque chose pour un pauvre ramoneur , si je n'avais eu fantaisie de ce nid de merles que j'ai acheté d'un jeune garçon pour les élever. —Mais tu avais encore del'argent, répliqua M. Greaves? N'as-tu pas payé les gâteaux que je t'ai vu manger?

— Oui, mon grand papa.

— Comment donc n'avais-tu rien pour donner a Tony?

— C'est que je ne voulais pas changer ma demi-guinée.

— Tu l'as pourtant changée pour les gâteaux ?

— Il est vrai; mais je ne l'ai fait qu'à regret , parce que Squander avait l'air de se moquer de moi. Je craignais qu'il ne fît des railleries de mon avarice lorsque nous serions retournés a l'école.

— Écoute, William, je ne veux point te gronder. Mais puisque tu ne voulais pas changer ta demi-guinée, n'aurait-il pas mieux valu garder les deux shellings et la petite monnaie pour Tony, que de les employer comme tu as fait?

— Oh 1 oui , je l'avoue , et j'en suis bien honteux.

— Ce n'est rien encore. Tu sentais qu'il était de ton devoir de faire quelque chose pour Tony, cependant plutôt que de changer ta demi-guinée , tu l'as laissé sans secours , tandis que la crainte frivole de quelques mauvaises plaisanteries a eu plus d'effet sur toi que la pitié que tu devais a ton semblable, à un enfant pressé de mille besoins. Ah ! mon cher William ,

que je crains pour toi cette faiblesse de caractère, qui te fait perdre le fruit de toutes tes bonnes résolutions I

William prit la main de son grandpère, l'arrosa de ses larmes , et lui promet de réparer sa faute dès le jour suivant.

Il se leva en effet le lendemain , avec le projet de retourner au village de Tony. Aussitôt après le déjeuner, il se disposait a se mettre en marche , lorsqu'il reçut une invitation à dîner pour le même jour , de la part du capitaine Beaufort , qui voulait lui faire renouveler connaissance avec Henri, l'aîné de ses enfans, retiré depuis peu de l'école.

Cette invitation et le consentement de M. Sedley comblèrent de joie William.

Oh 1 se disait-il à lui-même, quel plaisir de revoir mon ancien camarade ! Comme nous allons nous divertir! Mais cependant n'avais-je pas résolu d'aller aujourd'hui voir Tony? Il est bien vrai; mais je puis le faire tout aussi bien demain. La différence d'un jour n'est pas grand' chose; et le fils d'un capitaine doit avoir le pas sur un ramoneur. Allons, allons. 11 s'achemina aussitôt vers la maisonde M. Beaufort. Elle n'était qu'à la distance d'un mille ; et il trouva à moitié chemin le jeune Henri qui venait à sa rencontre.

Comme ce jeune homme va jouer un rôle assez considérable dans les affaires de William , je ne puis me dispenser de vous en dire ici deux mots.

Henri avait une figure pleine de grâce et d'esprit. Ses manières étaient engageantes, son maintien décent. La douceur était peinte dans ses îegards ; et sa voix prenait un son tendre et affectueux qui portait jusqu'au fond des cœurs les sentimens dont il les voulait pénétrer. Quel dommage, hélas, que tous ces avantages ne fussent employés qu'à voiler une profonde hypocrisie!

LE PETIT GUAND1SSCLN.

Je passerai sur les circonstances de leur entrevue et de l'arrivée de quelques autres de leurs camarades , pour en venir tout de suite à l'issue de leur dîner.

Henri proposa a ses amis de faire un tour de promenade dans la campagne.

Son père lui défendit d'aller a un village voisin où se tenait une foire, parce qu'il ne voulait point que son fils se mêlât parmi la mauvaise compagnie qui se rend ordinairement en ces lieux. Henri promit d'observer cette défense; et, après avoir embrassé son père , il prit avec ses camarades le chemin opposé.

Us étaient à peine sortis de l'avenue , lorsque Henri se retourna brusquement, et prenant William par la main: — Allons, lui dit-il, on n'a plus les yeux sur nous: il n'y a qu'à traverser ce champ , et nous irons voir ce qui se passe là-bas. En disant ces mots, il lui montrait du doigt le village où son père lui avait défendu d'aller.

— Tu n'entends sûrement pas aller à la foire? lui répondit William avec surprise. Tu as promis à ton père que tu n'irais pas.

— Bon ! répliqua Henri. Qu'importe à mon papa que nous allions d'un côté ou d'un autre? C'est à nous de voir où nous espérons le plus de plaisir. Pourquoi veuxtu que je souffre de ses fantaisies? Je sens bien qu'il ne faut pas le contredire en face ; mais je n'en fais pas moins toujours comme il me plaît.

Le cœur honnête de William fut blessé de l'idée d'une si lâche tromperie. 11 dégagea sa main de celle de Henri, et lui protesta qu'il ne le suivrait point.

— A la bonne heure, lui répondit Henri. Puisque tu ne veux pas venir , tu en es bien le maître. Mais si je consens à prendre une faute aussi grave sur mon compte, età courir le risque du châtiment , qu'estce que cela le fait? C'est moi qui ai promis et non pas toi.

— Ilest bien vrai, répliqua William, que

je n'ai rien promis; mais je sens bien que mes pareus seraient fâchés, si j'allais en quelque endroit sans leur permission , surtout lorsque ton père a exigé de toi positivement que tu n'irais pas.

— 1 1 n'y a que Henri qui doive en répondre , s'écria l'un des jeunes gens. Ce ne sont point nos affaires. Mais si ce poltron de William a peur d'être battu , c'est une autre chose.

— Je n'ai point de semblable frayeur, répondit William avec indignation. Mes parens n'ont jamais employé de mauvais traitemens à mon égard ; mais je ne veux pas les tromper. Ils se reposent sur moi du soin de ma conduite ; et ce serait une indignité d'abuser de leur confiance.

Henri et les autres jeunes gens levèrent les épaules à cette déclaration. Ce fut à qui lâcherait les plaisanteries les plus malignes sur ce qu'ils appelaient la pusillanimité du pauvre William. Sa conscience lui disait qu'il était mal de céder; mais I bientôt l'exemple de ses camarades, leurs instances et leurs railleries l'emportèrent sur sa résolution ; et , malgré les reproches de son cœur, il se laissa entraîner sur leurs pas.

Ils arrivèrent à la foire. En marchant le long des boutiques , ils s'amusaient à regarder les jolies bagatelles qu'on y avait étalées. Peu à peu , séduits par les invitations des marchands, ils commencèrent à demander le prix de ce qui tentait le plus vivement leur fantaisie. William voulut d'abord acheter une trompette pour son petit frère. Il prit ensuite un joli portefeuille dont on lui demanda six shellings. Comme il le trouvait trop cher, il leremit sur la tablette ; mais, en se retournant pour aller plus loin , le pan de son habit fit tomber le portefeuille à terre. Arnold, l'un de ses camarades, voyant que personne n'avait les yeux sur lui , le ramassa prestement, et le mit dans son sein. Le marchand ne larda guère à s'aper-

ccvoir que le portefeuille lui manquait. Il courut aussitôt a William , et l'accusa

de le lui avoir dérobé. William répondit fièrement à ce reproche ; mais le marchand

persistant a haute voix dans son accusation , il se rassembla aussitôt une foule nombreuse autour de William, et il fut décidé qu'on le fouillerait lui et ses camarades.

Arnold , qui n'avait pris le portefeuille que pour badiner, imagina , dans la même intention, de le glisser, à la faveur du tumulte, dans la poche de William. Celuici, qui se tenait sûr de son innocence, indigné de la menace que lui faisait le marchand, refusa absolument de se laisser fouiller. Cette résistance ne fit que fortifier les soupçons de la populace, qui se jeta de tous côtés sur lui. Il eut beau tenir les mains sur ses poches , et se laisser couler a terre pour mieux résister à leurs entreprises, toute sa défense fut inutile. Mais que l'on juge de son étonnement, lorsque, vaincu par la force, il vit tirer de sa poche droite le malheureux portefeuille! Ce fut en vain qu'il prolesta de son innocence. Le moyen de l'en croire, lorsque le fait parlait si hautement contre lui ! Plus d'intérêt en sa faveur. On n'entendit plus tomber sur sa tôle que les noms

de filou , d'escroc et de "voleur. Us partirent de toutes les bouches. Quelques- uns proposaient de le plonger dans la fontaine publique, d'autres, de l'attacher à la queue d'un âne et de le fustiger ; et tous prophétisaient à grands cris qu'il finirait ses jours au gibet.

Arnold , dont l'indigne badinage avait eu des suites si cruelles, commençait à s'en repentir; mais il n'eut pas la force d'en faire l'aveu , craignant d'attirer sur lui la condamnation qu'il voyait prêle a tomber sur son camarade. Il laissa le pauvre William se tirer de cette aventure comme il le pourrait., et resta muet spectateur de la scène. Lacolèredu marchand s'était de plus en plus enflammée. Il déclara qu'il voulait tramer son voleur devant le juge de paix. Épouvanté de celle menace , et consterné de l'idée d'aller en prison pour un crime dont il n'était pas coupable , William fut réduit à demander grâce à genoux , en offrant tout ce qu'il avait sur lui pour dédommagement. Le marchand consentit a le relâcher moyennant une guinée. 11 ne restait a William

LB PETIT ORANl>lSS()xX.

que neuf shcllings; toutes les contribu- C us olïei tes par ses camarades ne pouvaient compléter la somme; et l'inexorable marchand ne voulait rien rabattre do ce qu'il avait demandé.

Dans cette affreuse situation , William se souvint d'une médaille d'argent que son grand-père lui avait donnée le matin du même jour, en lui recommandant de la garder toute sa vie pour se souvenir de lui. Il ia tira lentement de sa poche; mais à peine y eut-il allachéses regards: — Non, uon , s'écria-t-il , je ne te céderai pas, même pour me sauver de la prison. Comme il disait ces mots, on entendit une voix d'enfant enrouée, qui criait: — Attendez, attendez, j'ai un shelling pour lui. Tout le monde tourna la tête. On vit un petit ramoneur , qui , jetant à terre sa longue corde et son balai , se mita fouiller précipitamment dans sa poche , et en tira un shelling crasseux, qui brillait encore dans ses mains noircies. C'était le brave Tony qui venait d'arriver à la foire. Voyant me foule rassemblée , il s'y était glissé a travers mille rebuffades ; et reconnaissant aussitôt les traits de William, sans savoir encore pourquoi on lui demandait de l'argent: — Tenez, monsieur, lui dit-il, je n'ai qu'un shelling, encore appartienl-il à mon maître; mais, quoi qu'il m'en puisse arriver, .je vous le donne pour vous tirer de peine. La conscience de William s'émut à ce trait. Ah! se dit-il à lui-même, je ne voulais pas hier changer pour toi ma demi-guinée, Tony, et loi, tu viens aujourd'hui... Un torrent de larmes, qu'il avait retenues jusqu'alors , s'échappa de ses yeux.

Le marchand prit te shelling; mais il n'en insista que plus vivement pour avoir la médaille, en déclarant qu'à ce prix il se désisterait de toute poursuite. William n'y pouvait consentir. Mais enfin, voyant que le peuple allait rcntraîuer chez le juge , et ses compagnons protestant

qu'ils ne pouvaient rester un moment de plus à cause des approches de la nuit, il racheta sa liberté au prix de sa médaille ; et, d'un pas triste et silencieux, il se mit en marche avec ses camarades vers la maison du capitaine Beaufort.

Comme ils ne voulaient pas avoir l'air de revenir directement du côté du village, ils furent obligés de prendre un grand détour , en sorte qu'il était nuit close lorsqu'ils arrivèrent. Henri fit un conte plausible h son père pour excuser leur retard. William frémissait de crainte et de honte à chaque mot , il prit bientôt congé du capitaine , et retourna vers ses parens.

Lorsqu'il fut arrivé près de la porte , le cœur lui battit avec violence. Au lieu du plaisir qu'il éprouvait ordinairement en rentrant dans la maison paternelle, au lieu de l'empressement qu'il avaitde voler dans les bras de sa maman , il sentit de grosses larmes s'échapper de ses yeux ; et il se glissa tristement à la dérobée le long des murs de la cour. Il resta quelque temps dans la première salle livré tout entier à ses cruelles réflexions. Mais il en sortit bientôt avec effroi pour prêter l'oreille à la voix de son grand-père qu'il entendait dans le salon. M. Greaves parlait au petit Robert. — Oui, lui disait-il, j'ai donué a ton frère et à ta sœur une médaille exactement pareille à la tienne. Je veux voir lequel de vous la conservera plus long-temps pour l'amour de moi. Il serait impossible d'exprimer ce que le pauvre William ressentit en entendant ces paroles. 11 se hâta de monter dans sa chambre; et se jetant le visage contre son lit: 0 Ciel! s'écria-t-il, que vais-je faire? et que pourrai-je dire? Après avoir longtemps pleuré, comme il sentait réellement une violente douleur de tête, il résolut de s'en faire une excuse pour avoir la permission de s'aller coucher. Lorsqu'il eut composé son maintien , pour le mettre aussi bien d'accord qu'il était possible

avec le personnage qu'il voulait jouer , il descendit dans le salon. Son petit frère courut au devant de lui , et lui présentant le cadeau qu'il avait reçu de son grandpapa: — Tiens, lui dit-il en sautant dejoie, regarde, n'est ce pas une jolie médaille? Fais-moi voir la tienne , je t'en prie , pour voir si elles sont les mêmes. Le front de William se couvrit de rougeur; et comme son frère lui faisait encore les mêmes instances, — Laisse-moi tranquille, lui répondit-il, un peu brusquement; jenelai pas sur moi. Il se plaignit ensuite du mal de tête qu'il ressentait; et , après avoir souhaité le bonsoir à tout le monde , il se retira pour aller se mettre au lit. Les tendres inquiétudes que ses parens avaient témoignées sur son indisposition ajoutaient encore à ses peines. Combien peu je mérite leur tendresse , s'écriait-il ! Ah , s'ils savaient de quelle manière je me suis conduit cette après-midi, comme ils me mépriseraient! Gommentpourront-ils désormais se reposer sur moi , lorsque je ne puis y compter moi-même ! Je savais que je faisais mal d'aller avec Henri , et cependant j'y suis allé. Tout ce qui m'est arrivé de honteux n'est que la suite de cette première faute. Oh ! j'espère a l'avenir ne me laisser jamais persuader de faire ce que je ne croirai pas bien en toute rigueur. Telles étaient toujours ses résolutions généreuses ; mais , au moment de la tentation , il manquait de force pour les exécuter; faiblesse fatale, qui peut nous entraîner dans tous les vices! Après une suite de réflexions plus amères les unes que les autres , il s'endormit enfin; mais son sommeil fut triste et pénible ; et les premiers mouvemens qu'il sentit à son réveil furent encore les agitations d'une conscience coupable.

Qui pourrait croire qu'après les humiliations qu'il avait endurées , et la violence de ses remords , il fût prêt a tomber aussitôt dans une autre faute plus grande ! 11

venait de sortir de sa chambre, le cœur serré de tristesse , et il traversait le salon pour aller faire un tour de jardin , lorsqu'il vit entrer par la porte opposée l'auteur de ious ses maux , le jeune Henri Beaufort. — Comment donc, William! lui dit Henri , tu as une figure encore plus piteuse qu'hier au soir. Je suis venu savoir comment tu te trouves. Il faut que tes parens l'aient battu, je le vois. — Battu ! répondit William , d'un air offensé. Mes parens ne m'ont battu de leur vie. Je ne reçus hier de leur part que des caresses trop tendres. Ils sont bien loin d'imaginer combien je suis coupable ; et voilà ce qui me donne le plusde chagrin. — Oh! pour cela reprit son compagnon , je ne t'aurais jamais cru si enfant. Mon père use familièrement avec moi de son fouet à cheval ; et , lorsqu'il s'aperçoit que je lui ai désobéi, il me fait sentir jusqu'au sang ce qu'il appelle la discipline militaire; mais je ne serais sûrement pas aussi abattu que tu parais l'être , si je n'avais à craindre que les sermons grondeurs d'un vieux grandpapa. — Fi donc! Henri , répliqua William, qui aimait son grand-père avec une extrême tendresse ; parle avec plus de respect d'un homme vénérable. Si tu savais combien il me chérit ! Mais , hélas ! peutêlre va-t-il me retirer son amour. Je l'aurais bien mérité! Cette médaille qu'il m'avait dit de conserver avec soin pour me souvenir toujours de lui , s'il vient jamais à savoir comment je l'ai perdue ! Je ne puis supporter cette affreuse pensée.

Henri employa vainement toute sorte de moyens pour raffermir le cœur de son camarade. La douleur de William devenait plus forte, à mesure que l'heure du déjeuner approchait. Comment oser paraître aux yeux de ses parens ! comment oser recevoir leurs caresses, lorsqu'il se sentait si criminel? On vint enfin rappeler. Déjà il marchait à pas lents pour so rendre au salon. Henri l'arrêta tout a

LE PETIT GRANWSSOiW

coup, et lui montrant au bord d'une allée la médaille du petit Robert, que celui-ci avait sans doute laissé tomber étourdiment de sa poche en tirant son mouchoir :

— Tiens, lui dit-il les \eux élincelans de plaisir, j'espère maintenant que tu vas sécher tes larmes; etque tu n'auras plus de crainte d'être découvert. William lendit la main avec un transport de joie. Mais au même instant se recueillant en luimême. — Ce n'est pas la mienne, s'écriat-il.Oh! si c'était elle! C'est sûrement mon petit frèrequi l'aura perdue. — Eh! qu'importe ? lui répondit Henri étonné, tëst-ce que lu ne la prendras pas? Quel étrange scrupule t'arrête ? Si ton frère l'a perdue, c'est de son âge. On ne lui en fera pas de vifs reproches , et il ne sera taxé que d'un peu d'étourderie. Mais toi, songe de quelle importance il est de n'être pas découvert. Celte heureuse rencontre peut te meltre à l'abri de tout. Personne n'a besoin desavoir que nous avons trouvé celte médaille ; et, comme elle est exactement semblable a la tienne, je défie qui que ce soit de pénélrer le mystère. William s'arrêta. Tous les reproches qu'il redoutait se présentèrent sous d'affreuses images à son esprit. Les paroles de Henri augmentaient d'un côté ses frayeurs , et de l'autre , lui présentaient le moyen de s'en délivrer. Le moment était critique pour sa vertu. L'honneur lui défendait de commettre une aclion si basse; mais la crainte d'aliéner de lui ses parens le portait à s'exposer aux reproches secrets de sa conscience , plutôt que d'encourir l'indignation déclarée de sa famille. Les combats de son cœur furent violens ; mais ils se terminèrent pour ce moment à sa gloire.

— Non, dit-il avecfermetéje n'ai déjà que trop souffert d'une première faute. Je ne serai pas assez méchant pour faire de la peine à mon frère et tromper mes parens. J'aime mieux m'abandonner à la bon lé de mon grand-papa. Je veux lui dire

honnêtement toute la vérité. Si j'en ai du chagrin , tant mieux : il expiera du moins en partie le mal quej'ai commis. — Par pitié , lui répondit Henri , ne sois pas si intraitable. Si tu n'as point d'égards pour toi-même, aie du moins quelque considération pour moi. Tues convenu hier d'être de notre partie, et maintenant tu veux me rendre victime de ta faiblesse. Si tu vas révéler la chose à ton grand-père , il en rejettera la faute sur moi seul. 11 dira que je t'ai séduit , et il nous empêchera de nous voir davantage. Je sais combien il est rigide en fait d'obéissance. Il ne manquera point de faire savoir à mon père que j'ai contrevenu à ses ordres ; et mon père est si sévère dans ses châlimens, que la seule pensée m'en fait frémir.

Cruel William ! Je suis venu te donner des consolations ; et pour seule récompense , tu veux me faire punir. Je puis l'avoir innocemment entraîné dans celte peine; mais je suis bien sûr que, si j'étais h ta place, je ne voudrais pas en agir comme tu veux le faire envers moi.

Cet argument était habilement porté à la générosité naturelle de William.. Henri savait trop bien qu'il était incapable de vouloir causer de la peine à un autre. Précipiter son ami dans l'embarras pour en sortir, ce procédé était aux yeux de William si lâche et si bas, que l'intérêt de la vérité même lui semblait devoir céder a cette puissante considération. Leçon frappante pour les jeunes gens les mieux nés , du danger qu'ils courent à fréquenter de mauvaises compagnies , puisque y par imprudence et par faiblesse, un cœur généreux peut être induit à commettre le mal . en croyant faire le bien ! C'est ainsi que William, en considérant les choses sous un faux point de vue, crut prendre le parti le plus sage et le plus honnête en cédant aux persuasions de Henri. II mit enfin la médaille dans sa poche , en disant: — Je veux la garder comme un souve-

LE PETIT GRÀNDISSOS.

nir de la faute que j'ai commise, en me laissant engager contre les raouvemensde ma conscience à te suivre à la foire. C'est la première cause de l'embarras où je me suis plongé. Le mal n'a fait que s'accroître par des degrés rapides ; et qui sait où il s'arrêtera? J'en suis déjà puni , quoiqu'il ne soit pas découvert. Je sens que la désobéissance porte avec elle son plus terrible châtiment.

Comme l'on vint encore les appeler pour le déjeuner, ils se hâtèrent de s'y rendre. Henri présenta ses civilités à la compagnie avec cette aisance naturelle qui distinguait ses manières; et il alla s'asseoir, sans la moindreapparence d'embarras, auprès de M. Sedley. II n'en fut pas de même de William. 11 se plaça tristement dans l'embrasure d'une fenêtre; et à peine avait-il la force de répondre aux questions affectueuses qu'on lui faisait sur sa santé. Il avait perdu la sécurité d'une ame innocente; et son esprit était livré au trouble, à la honte et à la confusion. Le déjeuner ne fut pas plus tôt fini, que Henri prit congé de la compagnie; et M. Greaves invita son petit-fils à faire avec lui une promenade dans les champs. William aurait bien voulu en être dispensé; mais, n'ayant aucun motif raisonnable pour s'en défendre* il se disposait à suivre son grand-papa, lorsque le petit Robert , qui était sorti avec sa sœur pendant le déjeuner, accourut du jardin, en criant avec tristesse qu'il avait perdu sa médaille, et qu'il ne savait plus où la trouver. A ces paroles, William sentit son front se couvrir d'une vive rougeur. Il se détourna promplement; et, sans pouvoir rien dire, il pencha la tête vers la terre , comme s'il eût voulu chercher la médaille égarée. — 0 mon frère, lui dit Robert, tu as bien de la bonté de me la chercher; mais ce n'est pas ici que je crois l'avoir perdue. Je l'avais encore ce matin avant le déjeuner. —Tu ne l'as pas

gardée long-temps pour l'amour de moi , lui dit son grand-père. Je suis bien sûr que William etFanny ont été plus soigneux. Fanny tira aussitôt la sienne de sa poche. William allait en faire autant, mais sa conscience ne lui permit pas de retirer sa main. Il tenait la médaille entre ses doigts , sans oser la faire paraître au jour. Robert soupirait et versaitdeslarmes. — Ne pleure pas, mon ami, lui dit M, Greaves. Je t'excuse sans peine. Tu es un petit enfant, et tu n'es pas accoutumé à tenir de l'argent dans tes mains. Je te donnerai une autre médaille, et ton frère en prendra soin. 11 m'aime si tendrement! J'ose répondre qu'il conservera long-temps la sienne après m'avoir perdu. William ne put rien dire; mais un torrent des larmes s'échappa de ses yeux. Son grand-père lui tendit les bras, et lui dit de ne pas se mettre en peine. Je suis bien vieux, mon cher fils, ajouta-t-il, mais ne t'afflige pas. Quoique la médaille que je t'ai donnée soit peu de chose, qu'elle te rappelle sans cesse , lorsque tu la regarderas, combien je t'aimais , et combien je désirais ton bonheur. Souviens-toi bien, mon ami, que tu ne peux être heureux sans une bonne conscience; et que chaque témoignage d'affection que tu recevras de tes parens, soit un nouvel encouragement pour affermir ton ame dans l'honneur, la droiture et la générosité.

Les sanglots de William redoublèrent à ces dernières paroles. Les caresses de son grand-papa le tourmentaient plus cruellement que ne l'auraient fait ses plus vifs reproches. Vingt fois il fut prêt à tout avouer. Mais la crainte d'entraîner Henri dans sa disgrâce lui imposa silence. Ils se trouvèrent en ce moment à la porte du jardin , où ils laissèrent Fanny et le petit Robert, pour s'avancer dans la campagne. William marchaitd'un air rêveur, et d'unpasirrésolu. En vain M. Greaves, sans

LS P.ÎTIT GU^WSSON

soupçonner la cause de son abattement, tâchait de l'égayer par ses propos. William sentait son cœur trop digne de blâme pour pouvoir s'entretenir avec sa liberté d'esprit ordinaire. Enfin, comme ils montaient une colline, d'où l'on découvrait une perspective très étendue , M. Greaves , montrant du doigt à William le village où celui-ci était allé, il y avait deux jours, à la recherche du Tony, lui demanda s'il l'avait vu depuis, et s'il avait rempli l'intention qu'il avait de lui faire un petit présent. Celte question était trop importante pour recevoir delà part de William une réponse immédiate. S'il disait qu'il l'avait vu , on pouvait lui demander où il l'avait rencontré; et le dire, cela entraînait l'aveu de tout ce qu'il avait pris tant de peine à cacher. Il hésita pendant quelque temps, jusqu'à ce que son grand-père, observant sa confusion, le prit par la main, et, avec un ton plus tendre encore que sérieux, lui adressa ainsi la parole: — J'ai déjà vu avec peine, mon cher enfant, que tu as quelque secret qui pèse sur ton cœur. Cependant je ne désire point ta confidence, si tu ne veux la donner librement à mon affection. Dis-moi ce qui t'embarrasse : peut-être serai-jeen état de te secourir de mes avis. Qu'une méfiance déplacée ne t'empêche pas de m'ouvrir ton ame , et de l'épancher dans mon sein. — 0 mon cher papa , s'écria Sedley d'une voix tremblante , je ne mérite pas que vous me traitiez avec cette bonté. Je ne suis pas le maître de vous dire mon secret : un autre y est trop intéressé. Ah! si ce n'était cela qui m'arrête, quelque coupable que je sois, je vous confesserais tout en ce moment. — C'est à toi , mon ami, répliqua M. Greaves , de savoir si tu as fait quelque promesse que l'honneur t'oblige de garder.

Mais prends garde aussi que tu peux être entraîné dans le vice par une mauvaise hante, et par uu attachement trop opi-

I niatre à un faux point d'honneur. Sois ! sûr que ce n'est pas un véritable ami qui | voudrait t'engager à cacher à tes parens j une chose dont tu penses toi-même qu'ils | devraient être informés. Vivement frap- | pé de ces réflexions , William , après j s'être quelque temps débattu en silence avec son secret, allait enfin le laisser échapper, lorsqu'il vint à passer dans le même endroit deux personnes qu'ils reconnurent aussitôt, l'une pour un gentilhomme de leur voisinage, et l'autre pour Jenny sa fille, qu'il avait fait sortir de sa pension, depuis deux jours, pour lui faire voir la foire du village. La petite miss était liée d'amitié avec la sœur de William , et son père la conduisait en ce moment chez son amie. William se réjouit beaucoup de celte rencontre, qui venait heureusement suspendre une conversalion dont il était si fort embarrassé. Ils s'acheminèrent tous les quatre ensemble vers la maison. On devine aisément quelle fut la jute de Fanny lorsqu'elle revit sa compagne. Pour le pauvre petit Robert, il était assis tristement dans un coin , mordant le bout de son mouchoir , et rêvant à la perte qu'il avait faite. William sentit son cœur déchiré de la tristesse de son frère , et ne put en soutenir le spectacle. Il sortit précipitamment du salon pour aller faire un tour dans le jardin. Son cœur fut encore plus vivement ému, lorsqu'il passa dans l'endroit où il avait trouvé la médaille. Il la tira ch sa poche, et la regardant avec un sentiment d'horreur : Non , tu n'es pas à moi , dit-il, et je vais te rendre à ton maître. Je ne veux pas que mon frère souffre plus long-temps de ma faute. Quoi qu'il puisse m'en arriver, je ne serai pas assez lâche pour agir toujours contre la conscience et l'honneur. Animé par cette noble résolution, il rentra dans la salle, et courant vers son frère: — Tiens, lui dit-il, net'afflige plus, voici ta n>6dail!c; je l'ai trou-

F,E PETIT OIUXMSâOrf.

vée. Robert s'élança aussitôt pour la recevoir; et, jetant ses bras autour du cou de sou frère , il fit e'clater sa reconnaissance et sa joie par mille caresses naïves. La satisfaction de William fut un peu affaiblie par la voix intérieure qui lui reprocbait de mériter si peu ces tendres remerciemens. Une mauvaise conscience empoisonne les sources de joie les plus pures, et ne laisse jouir d'aucun plaisir parfait. 11 fut obligé de dire où il avait trouvé la médaille; mais il se garda bien défaire connaître le temps qu'elle avait passé dans sa poche, laissant imaginer à tout le monde qu'il ne faisait que de la trouver. Agité de mille mouvemens confus, qui se combattaient au fond de son cœur , il ne put supporter plus long-temps ce trouble aux yeux de tous ceux qui l'environnaient, et il monta dans sa chambre pour y calmer ses esprits dans le repos de la solitude. Pendant cet intervalle, le petit Robert, après avoir sauté et gambadé autour delaehambreavecl'aimablegaieté de l'enfance, vint enfin s'arrêter devant l'amie de sa sœur, et, lui montrant sa chère médaille, la pria de voir combien elle était belle, et protesta bien qu'il la garderait plus soigneusement à l'avenir. La petite miss la considéra quelque temps avec attention, et dit qu'elle en avait une exactement semblable , qu'un ami de son papa venait de lui donner.

M. Greaves demanda avec empressement à la voir, parce que celles qu'il avait données a ses petits enfans étaient fort anciennes , quoique très-bien conservées et qu'il les croyait extrêmement rares. Après l'avoir posée un moment sur la table pour chercher ses lunettes, il la reprit, s'avança vers la fenêtre, la regarda très-attentivement; et, se tournant vers la petite miss, il la pria de lui dire si elle savait comment l'ami de son onde se l'était procurée. Mlle lui répondit qu'il lavait achetée la veille à la h -ire.

et que le marchand lui avait appris qu'il la tenait en ce moment même d'un petit garçon qu'il avait surpris à dérober un portefeuille dans sa boutique, et c'était tout ce qu'elle en savait. M. Greaves, l'ayant prié de la lui confier pour un moment, sortit aussitôt delà salle, et montant à la chambre de son petit-fils , il le trouva qui écrivait a son bureau. — Mon cher William , lui dit-il, je ne viens pas t'interrompre ; mais prête-moi, je te prie, ta médaille, j'ai besoin de la comparer avec celle-ci. A cette demande inopinée, les joues de William se couvrirent de larougeur de la pourpre. Il était trop honnête pour se défendre par une fausseté; et la confusion tenait sa langue enchaînée;

— Je, je, je ne l'ai pas, dit-il enfin en balbutiant, et tout à coup il fondit en larmes.

— Mon fils, lui repartit gravement son grand-père, avoue-moi la vérité. William ne put d'abord répondre que par ses sanglots. Mais, bientôt pressé par une nouvelle injonction , il prit la main de M. Greaves, et avec le ton de la consternation la plus profonde: — 0 mon grand-papa, s'écria-t il, je ne veux pas vous tromper. Jesuisbien dignedeblâme; et une première faute m'en a fait commettre une longue suite denouvelles. Mais si vous avez la bonté de me pardonner , j'ose vous promettre que je ne me rendrai plus coupable de ma vie. Alors il lui raconta ce qui c'était passé sur le chemin entre Beaufort, ses camarades et lui, puis enfin l'aventure delà foire , en protestant toujours qu'il n'avait point dérobé le portefeuille, comme on l'en accusait.

M. Greaves, le voyant assez humilié par cet aveu, ne voulut point achever de le confondre. — Cependant, lui dit- il, ce malin , lorsque vous avez cherché lamédailledans votre poche, voussaviez qu'elle n'y était pas , et qu'elle ne pouvait même pas y être. Pourquoi donc m'avez-vous laissé croire le contraire? Pourquoi avez-

Lli PETIT GRANDISNON.

vous reçu mes éloges , tandis que vous laissiez recevoir mes reproches à votre petit frère? — Vous m'avez dit souvent, mon chergrand-papa, qu'un aveu prompt et sincère estla première réparation d'une faute : aussi vous l'aurais-je fait dès ce malin avant de déjeuner, si lîeaufort ne m'eût persuadé de tenir la chose secrète, afin de lui épargner le châtiment qu'il aurait reçu de son père. Je ne cherche point a rejeter sur lui le blâme pour me faire paraître moins criminel ; mais ses mauvais conseils m'ont fait prendre la médaille de mon frère , que nous avons trouvée dans le jardin. Je J'ai gardée jusqu'au moment où vous me l'avez vu rendre, n'ayant pu prendre sur moi de la retenir plus long-temps. Si vous daignez vous en reposer sur mes promesses pour l'avenir, soyez bien sûr que je ne me comporterai plus d'unemanièresi indigne de votre affection. Oh! que ne pouvezvous savoir tout ce que j'ai souffert pour ma faute! Cela vous engagerait sans doute a prendre pitié de moi et à me pardonner. 11 finit à ces mots , et baissa la tête , sans avoir le courage de regarder son grand-papa.

Attendri par ces touchantes prières, M. Greaves prit son petit-fils par la main , et, d'un ton plein de douceur, il lui dit: — Mon cher ami, puisquejetevois si vivement pénétré, je crois pouvoir m'en fier à ton repentir. Si ton cœur est réellement généreux, un pardon absolu de ta faute te la fera plus détester que des reproches et des châtimens. Mais ce que je dois te dire , c'est que tu ne saurais veiller avec trop de soin sur toi-même. Tu vois qu'il ne suffit pas d'avoir des principes de droiture et d'honnêteté pour te préserver d'une erreur. Quant au caractère de Henri , tu peux juger toi-même s'il est digne de te servir de modèle , et s'il ne faut pas être bien corrompu pour se jouer des défenses de ses parens, et pour en-

gager les autres à se mal conduire. Ses conseils n'étaient fondés que sur des motifs personnels, sur la bassesse et sur la tromperie. C'est ainsi, mon cher enfant, que dune première faute tu as été conduit précipitamment , et sans pouvoir l'arrêter, dans une foule d'autres, jusqu'à ce que tu aies perdu cette douce paix qui n'appartient qu'à l'innocence, et que ton cœur ait été déchiré par mille sentimens douloureux. Si tu avais ajouté le mensonge a ta faute, je l'aurais eu bientôt découvert , parce que le marchand , à qui tu as été forcé de céder ta médaille, l'a vendue a une personne qui en a fait présent à Jenny, en lui racontant de quelle manière elle était tombée entre ses mains. Elle est à présent dans les miennes. La voici; regarde-la. Vois-tu ce W? J'y avais moi-même gravé cette lettre avant de te la donner, comme j'ai aussi gravé les lettres initiales du nom de ton frère et de ta sœur sur les médailles que je Jeur ai données, afin qu'elles ne fussent jamais confondues ensemble, et que, si l'uno d'elles venait à se perdre , je pusse savoir à qui elle appartenait. Il ne me reste plus qu'à te montrer l'instruction que tu peux tirer de cette aventure. Dans quelque profond secret qu'une mauvaise action semble avoir été commise, il y a toujours quelque circonstance imprévue qui sert à la faire découvrir. Tu ne croyais certainement pas ce matin rencontrer la petite miss qui est en bas. Tu croyais encore moins , lorsque nous l'avons ren contrée, et que tu te félicitais de ce qu'elle venaitsiàpropospour te tirer d'embarras, que ce serait elle-même qui servirait à le confondre en me rapportant ta médaille. Apprends par-la , mon ami , que si tu fais le mal , tu cours sans cesse le risque d'être découvert par les moyens les plus inattendus, et par conséquent tu es continuellement exposé à la plus affreuse disgrâce. La sécurité fut toujours

LE PETIT GRAKDISSON.

la douce compagne de la vertu. Un cœur honnête n'a jamais de secret honteux a cacher. Libre de ces cruelles inquiétudes, dont lu as été tourmenté ce matin , il n'a besoin d'aucun subterfuge: il frémirait de la seule pensée de descendre à un moyen si honteux. Cultive donc avec soin cette franchise de caractère si pure et si aimable, en évitant tout ce que ta conscience pourrait te reprocher. Cette voix intérieure sera toujours ton guide le plus sûr. Si tu sens ton cœur embarrassé , et que tu penses agir d'une manière qui serait condamnée par tes parens , rentre aussitôt en toi-même, et n'en sois pas détourne' par la crainte du ridicule. Tu peux éprouver, pendant quelques instans, qu'il est désagréable d'être en butte aux railleries de gens corrompus ; mais ces traits seront bientôt émoussés par ta fermeté: tu jouiras ensuite de l'approbation de tes amis , ainsi que de la satisfaction de ton cœur; et voila, mon enfant, une noble récompense. Quant à la crainte du châtiment, ou a l'espérance de l'éviter, que nul de ces indignes motifs n'influe jamais sur ta conduite. Un enfant, qui n'est effrayé d'une mauvaise action que par la seule idée d'en être puni, doit avoir déjà perdu tout principe d'honneur. Si tes parens n'ont jamais employé envers toi de corrections violentes, c'est que jusqu'à ce jour tu as été sage et soumis. Ne crois point qu'ils voulussent laisser tes fautes dans l'impunité, si tu venais à changer de conduite. Ne te vante donc point de n'avoir pasdechàlimens à craindre , mais forme la noble résolution de ne les pas encourir. Cet objet ne doit te causer aucune terreur, que par l'assurance où tu peux être de ne jamais rien faire qui puisse l'armer contre toi. Je sais que ton cœur est généreux; mais il est facile à surprendre. C'est de sa faiblesse que tu dois travailler à le guérir, si tu ne veux errer pendant ta vie entière au milieu

des précipices. La fermeté des principes, mon cher enfant, est absolument nécessaire pour former un honnête homme.

Tu aimes tendrement ton frère; cependant, égaré par de lâches séductions, tu as consenti à le tromper , à le dépouiller, à le plonger dans le chagrin. Que ne devais-tu pas souffrir, lorsque, danssa crédule innocence , il t'a prié de chercher sa médaille; et t'a remercié de la peine que tu feignais de prendre pour lui? Tu as cependant étouffé dans ce moment tout sentiment d'honneur et de tendresse.

C'est ainsi qu'une mauvaise action, de quelque genre qu'elle soit , endurcit le cœur et l'avilit. Je me flatte que cet exemple, pris en toi-même, te servira d'éternelle leçon. Veuille en croire ma longue expérience; il est impossible de fixer des bornes au mal, et de dire: J'irai jusque-là dans mon égarement, et je m'arrêterai. Si tu consens une fois à descendre d'un seul degré de ton innocence, tes yeux seront bientôt obscurcis ; et tu ne sauras plus à quelle profondeur tu t'enfonceras dans le crime.

Ce discours fit une impression profonde sur William. Il promit, les larmes aux yeux, de se défier à l'avenir de sa faiblesse. M. Greaves, touché de son repentir, lui accorda le pardon qu'il implorait, et, après avoir scellé sa grâce par les embrassemens les plus tendres , il le quitta pour lui donner le temps de se remettre de son agitation. William, un peu soulagé du pesant fardeau qui avait oppressé son cœur, reprit bientôt assez de calme pour être en état de descendre auprès de ses parens, quoique le sentiment pénible qu'il avait conservé de ses fautes eût abattu sa vivacité, et le rendît distrait et silencieux.

Toutes ses pensées et tous ses sentimensavaientété concentrés sur lui-même pendant la matinée. Mais après le dîner il se rappela qu'il devait à Tony le shel-

LB PETIT GRANDISSOX.

ling que celui-ci lui avait si généreusement prêté dans sa détresse. Gcpeudant il n'avait plus d'argent; et, en demander à son grand -père, c'était lui rappeler des souvenirs qu'il aurait voulu effacer de sa propre mémoire. Dans cet embarras, il résolut de s'adresser à sa sœur, qu'il savait être toujours disposée à l'obliger, et qui se trouva par bonheur avoir trois shellingsà son service.

C'est avec cette petite somme qu'il partit à grands pas pour se rendre au village de Tony. 11 était près d'y entrer,

lorsqu'il entendit des cris perçans qui partaient du milieu d'une épaisse bruyère à la droite du chemin. 11 courut aussitôt de ce côté pour secourir le malheureux qui poussait ces plaintes. Mais à mesure qu'il approchait, elles devenaient plus faibles et plus étouffées; et, avant qu'il fût arrivé, elles avaient déjà cessé de se faire entendre. Un homme qui se releva tout a coup du milieu de la bruyère , et qui s'enfuit en le voyant , lui fit connaître l'endroit où il devait chercher le triste objet de sa pitié. C'était un enfant cou-

vert de haillons , et couché par terre sans mouvement. Il s'avança pour le secourir. Quelle fut sa surprise lorsqu'il crut reconnaître Tony ! Celait lui en effet, que son maître cruel avait attaché par une corde à une souche d'arbre, et qu'il venait de déchirer en le frappant d'une sangle de cuir.

11 avait fini par lui donner sur la tête un rude coup de bâton qui l'avait étourdi, et privé de l'usage de ses sens. Peutêtre même aurait-il poussé plus loin la barbarie, si l'approche d'un témoin qui aurait pu déposer contre lui ne l'eût obligé de prendre la fuite.

William se précipita sur le corps de Tony. Il rompit ses liens et s'efforça de le faire revenir a lui-même. Hélas ! le petit malheureux ne pouvait encore sortir de son évanouissement. William tourna les yeux de tous côtés pour voir s'il ne découvrirait personne qui pût le seconder. II aperçut a travers la bruyère un jeune enfant, qui lui rappela tout à coup l'idée du petit apprenti dont Tony lui avait parlé a la première entrevue. Après l'avoir inutilement appelé , il courut vers lui, et lui demanda pourquoi il ne venait pas au secours de son camarade. 0 mon cher monsieur, lui répondit le petit gar-

LIS PETIT GUAM>1S*0X.

çon tout tremblant, j'ai peur que le maître ne revienne , et qu'il ne me batte \ aussi.

— Et pourquoi donc Tony a-t-il été si , cruellement traité?

— C'est qu'il n'a pas porté à la maison

le shelling qu'il eut hier du chevalier | Digby pour avoir ramoné ses cheminées.

11 dit au maître , en rentrant, qu'il lui ; donnerait le shelling aujourd'hui. Le j maître a bien voulu attendre toute la ma- \ tinée ; mais voyant que le shelling ne venait pas, il s'est mis si fort en colère qu'il a pris Tony, l'a mené dans cette bruyère, et lui a dit qu'il allait le tuer. Hélas ! je crains bien que la chose ne soit faite, car je ne vois point remuer Tony ; et sûrement , s'il n'était pas mort , il ne manquerait pas de se relever et de s'enfuir, pour n'être pas encore roué de coups.

OCicl! s'écria William; quoi! c'est donc moi , mon pauvre Tony , qui suis la cause des mauvais traitemens que tu viens d'essuyer! Oh! comment pourras-tu me le pardonner ! Comment pourrai-je me le pardonner moi-même 1 Que pourrai-je faire pour 'te dédommager de tes souffrances? Eu achevant ces mots, il retourna vers lui , et se mit a lui prodiguer les | soins les plus tendres. Us ne furent pas i long-temps inutiles. Après un profond j soupir, Tony entr'ouvrit un peu les yeux. Juste Ciel ! il respire encore ! s'écria Wil- j liam. Regarde, mon cher enfant, regarde: c'est moi qui viens te secourir. La voix j de la pitié était si étrangère a Tony, qu'il pouvait a peine en distinguer les accens. 11 considérait William sans le reconnaître, et se croyait encore plongé dans son évanouissement. Peu a peu cependant il revint entièrement a lui-même. Oh ! c'est vous, mon petit monsieur, dit-il à William, en le fixant d'un air ébahi. Je viens «l'être rudement battu pour votre compte; mais ne vous en affligez pas. Dieu merci,

je suis fait a souffrir. Le mal est passé, et je n'y ai point de regret.

William, sans pouvoir lui répondre, l'aida tristement a se relever. Il le conduisit à la barrière d'un champ voisin que Tony eut beaucoup de peine à franchir ; et là, ils s'assirent à l'ombre d'une haie qui les dérobait à tous les regards. William garda quelque temps le silence, puis, essuyant des larmes qui baignaient ses yeux , il pria Tony de lui pardonner d'avoir été la cause de ses tourmens , faute d'avoir plus tôt acquitté une dette aussi sacrée que la sienne. Mais, ajouta-t-il , pourquoi n'es-tu pas venu me trouver?

Tu pouvais être bien sûr que je t'aurais payé tout de suite. — Oh ! mon cher monsieur, répondit Tony, je pensais bien que c'était votre envie. Aussi ai-je couru ce matin chez vous , là-bas à ce château , vous savez bien? par cette avenue où je vous vis la première fois , lorsque vous me quittâtes pour monter dans un beau carrosse qui passait au grand trot. J'ai demandé le petit monsieur, car je ne savais pas autrement votre nom. Et le cocher, j'imagine au moins que c'était lui, m'a dit que j'étais vraiment un joli garçon pour avoir des affaires avec son jeune maître , et que d'ailleurs vous n'étiez pas en ce moment au château. Alors, comme j'étais pressé , je lui ai dit que vous me deviez un shelling, et je l'ai prié de me le payer pour vous, en l'assurant que vous n'auriez pas de plus grand plaisir que de le lui rendre. Là-dessus il m'a dit que, tout petit que je paraissais, j'étais un grand coquin. Il m'a envoyé je n'ose pas trop vous dire où , mais c'était à tous les diables. Et, après m'avoir donné deux ou trois coups d'un fouet à cheval qu'il avait à la main , il m'a chassé sans pitié de la cour. — Oh ! mon pauvre ami , que j'en suis fâché! s'écria William. Il faut que tu sois venu lorsque j'étais à la promenade avec mon grand-papa. Je puis le

payer tout do suite , ajouta-t-il , en lui donnant les trois shellings qu'il avait apportés. Je n'en ai pas davantage pour le moment; mais le premier argent qui me viendra, je le réserverai pour toi, je te le promets. — Je ne vous ai prêté qu'un shelliug, lui répondit Tony, ainsi vous m'en donnez deux de trop. Oh ! gardeles, garde-les tous, répliqua William. Je voudrais seulement en avoir dix fois plus à te donner.

En ce moment, le petit apprenti , que la peur de son maître avait empêché de suivre William auprès de son camarade, accourut a toutes jambes vers Tony, pour lui dire qu'il pouvait retourner à la maison , parce que le maître venait d'aller au cabaret, où il passerait sûrement, suivant sa coutume, le reste de la journée. Tony se leva aussitôt , et dit à William qu'il voulait profiter de l'absence de son persécuteur pour s'en retourner chez lui, parce que sa maîtresse, qui était la meilleure femme du monde, était sûrement en peine sur son compte, et qu'il brûlait de la tirer d'inquiétude. William lui répondit qu'il ne le quitterait pas ; et ils s'acheminèrent tous les trois vers la chaumière. Ils ne tardèrent pas à y arriver, quoique Tony ne se traînât qu'avec peine ; mais William et son petit camarade le soutenaient sous les bras , pour lui rendre la marche moins douloureuse.

William, en entrant, vit la pauvre femme qui tenait une main sur l'un de ses yeux. De l'autre main , elle soutenait un enfant à qui elle donnait à téter. L'innocente créature quittait de temps en temps la mamelle, et regardait sa mère avec un sourire, tandis qu'en se penchant pour lui sourire a son tour, elle laissait tomber des larmes sur ses petites joues vermeilles. Une petite fille d'environ deux ans était debout auprès des genoux de sa mère , et pleurait pour qu'elle la prît sur son sein et qu'elle lui donnât a manger. Un autre

LR PETIT GUANP1SSON.

enfant, auprès d'une table éclopée, tâchait d'atteindre a un morceau de pain bis , plus noir encore de suie que de sa propre couleur. Telle était la scène qui frappa les regards du jeune Sedley à son entrée dans la chaumière, et qui lui présenta un contraste bien frappant avec la richesse a laquelle il était accoutumé.

Tony le suivait, et, oubliant ses meurtrissures, il se précipita dans la chaumière en s'écriant : Me voici , maîtresse , ne pleurez pas davantage, me voici. Elle ne s'était pas aperçue de l'arrivée de William. Au son de la voix de Tony, elle releva soudain la tête, en essuyant ses yeux qui étaient si enflés qu'elle pouvait à peine le voir. Quoi ! c'est toi , mon pauvre enfant? lui répondit-elle. Comment te trouves-tu ? Je craignais que tu n'eusses été assommé, tant mon mari était en fureur. C'est pour avoir voulu lui demander ta grâce, qu'il m'a donné ce coup terrible à la tête. Hélas 1 en le recevant , j'ai bien cru qu'il finirait a la fois (ou tes mes peines. Mais n'est-ce pas là ce petit monsieur dont tu m'as parlé? Ohl oui, c'est moi, répondit William. C'est à moi que Tony a prêté le shelling qui vous a causé a tous tant de souffrances, tandis que je devais être seul a souffrir.

Les enfans, qui avaient suspendu pour un moment leurs criailleries, les recommencèrent alors avec plus de force. La mère leur dit de prendre patience, qu'il ne lui restait pas un sou pour leur donner du pain. Tony aussitôt s'empressa de lui montrer l'argent qu'il avait reçu , et il promit aux enfans que s'ils étaient sages, il leur donnerait de quoi manger. En effet, il dépêcha tout de suite le petit apprenti pour aller acheter une galette, dont l'arrivée fit naître la joie dans toute la maison. L'avidité avec laquelle les enfans dévoraient ce pain lourd et a demi cuit, causa a Sedley le plus grand étonnement. Toute la petite famille le remercia de sa

générosité, lorsqu'elle apprit que c'était 1! lui qu'elle avait l'obligation de ce bon repas. William jouissait avec transport de la reconnaissance universelle : mais , comme la nuit s'approchait, il se vit obligé de quitter la chaumière pour retourner au château. En marchant, il fit de profondes réflexions sur tous les événemens qui avaient rempli cette journée et la précédente. Il vit combien la faiblesse qu'il avait eue de céder, contre sa conscience, aux mauvais conseils de Beaufor t, lui avait attiré d'humiliations et de chagrins. C'était peu des affronts qu'il avait reçusàlafoire, des angoisses qu'ilavaitsentiesau retour, enfin de la honteuse découverte de sa dissimulation et de ses mensonges, il avait encore tenu plongé dans la douleur son petit frère qu'il chérissait tendrement; il était cause que son généreux bienfaiteur avait été. déchiré de coups et qu'une malheureuse femme avait failli perdre la vie. Tous ces tableaux, retracés vivement a son esprit, le firent frémir d'horreur. Il sentit combien il était nécessaire de vaincre sa faiblesse , et de ne suivre que les inspirations de 1 honneur et de la vertu. Ces principes se fortifièrent de plus en plus dans son ame. Il les suivit fidèlement depuis ce jour ; et ceux que cette petite histoire a pu intéresser en faveur du brave Tony, seront bien aises d'apprendre que William eut la joie de lui procurer bientôt un sort plus heureux.

Ll. Guillaume D*** à sa mère.

Londres , le 24 octobre.

Nous voici revenus depuis hier dans celte graede ville, ma chère maman. Mais, hélas! ce voyage a été marqué par un événement bien fâcheux.

M. Barllet, Charles et moi, nous allions devant dans une berline légère. II. et mat. iv.

dame Grandisson nous suivaient avec Emilie etÉdouard. Nous étions convenus de les attendre à une grande auberge pour dîner ensemble et laisser reposer nos chevaux. Lorsque nous arrêtâmes, le brave Henri, en voulant descendre précipitamment pour nous ouvrir la portière, eut le malheur de tomber et de se casser la jambe. Vous devez penser quel fut notre chagrin à cet accident. Nous fîmes aussitôt transporter Je pauvre malheureux dans la meilleure chambre de l'auberge , et Charles envoya chercher le chirurgien du village. Malgré sa profonde douleur, il eut le courage d'assister à l'opération, et de prêter tous les secours qui furent en son pouvoir. La seconde voiture étant arrivée, mon ami supplia son père , après le dîner, de nous laisser dans l'auberge auprès du malheureux, jusques au lendemain.

M. Grandisson y consentit, et continua sa route. Que ne puis-je vous peindre les soins tendres et empressés que Charles rendit au pauvre Henri pendant toute la journée! Il ne voulut point quitter le chevet de son lit ; et il lui donnait les plus douces consolations. Vers les dix heures du soir, il fit monter le cocher, a qui il ordonna de passer la nuit auprès de Henri, et de venir nous appeler ; si notre présence était nécessaire.

Nous nouslevâmes le lendemain de bonne heure, et nous eûmes le plaisir de voir que notre malade se trouvait assez bien pour son état. Cependant Charles ne voulut point se remettre en route avant l'arrivée d'une femme que M. Grandisson nous avait promis d'envoyer de Londres, pour rester auprès de Henri. Ce ne fut donc que le soir que nous reprîmes notre voyage, après que mon ami eut recommandé le malade et la garde aux soins du maître de l'auberge, avec la promesse d'une bonne récompense.

Voyez, ma chère maman, s'il est possible d'avoir plus de prudence et d'huma-

nité que mon ami. On a beau le croire doué de toutes les perfections, chaque jour on en découvre en lui de nouvelles. Il en est de morne de mon amitié. Je crois ne pouvoir pas l'aimer davantage, et cependant je l'aime tous les jours de plus en plus. Oh ! ce n'est pas pour lui seul que mes sentimens prennent une plus vive tendresse. 0 ma chère maman , ma chère petite sœur , c'est vous qui aurez toujours la meilleure part dans mes affections.

P. S. J'oubliais de vous dire qu'Edouard vient de partir pour aller se faire recevoir à son régiment.

LU. Guillaume /)*** à sa mcre.

Londres , !e 23 novembre.

La santé du brave Henri est entièrement rétablie, ma chère maman ; mais il ne marche encore que sur des béquilles. Sa jambe cassée est beaucoup plus courte que l'autre. Ainsi le voila sans retour estropié pour le reste de sa vie. Son malheur affecte vivement M. et madame Grandisson, parce que c'était un domestique intelligent, fidèle et rempli d'attachement pour ses maîtres. Charles et sa sœur ont eu ce matin , à son sujet , un entretien avec leurs parens, que je m'empresse de vous rapporter.

Charles. — Que je suis affligé , mon papa, de l'accident du pauvre Henri!

il était si leste et si bien fait !

m. grandisson. — Je n'y suis pas moins sensible que toi , mon cher fils. Tu vois comme l'on n'est jamais sûr un instant de soi-même. On se lève frais et dispos ; et un seul malheur , que toute la prévoyance imaginable ne peut nous laisser entrevoir, nous prive , en un moment , ou de notre santé , ou de l'un de nos membres les plus utiles, et souvent même delà vie. La semaine dernière, un homme

de ma connaissance invite toute sa famille pour célébrer sa fête, et lui donne un grand repas. 11 se voit au milieu de ses enfans et de ses neveux. Il reçoit leurs tendres caressses, et se réjouit de vivre pour être aimé. Après le dîner, il veut descendre. Son pied porte à faux sur une marche de l'escalier ; sa tête se brise , et le voilà mort. De pareils accidens arrivent tous les jours.

charles. — L'infortune du pauvre Henri ne lui est arrivée que pour avoir mis trop d'ardeur à remplir nos ordres. Que fera-t-il maintenant? Il n'est plus en état de servir.

Emilie. — Hélas ! non. Qui voudrait prendre un domestique boiteux? Par bonheur mon papa et maman sont si bonsl Oui, j'ose le croire, je ne crains pas que jamais...

Mree grandisson. — Eh bien I Emilie, poursuis. Que voulais-tu dire?

Emilie. — Ah ! ma chère maman, que vous dirai-je? Vous savez bien mieux que moi ce que vous pouvez faire pour lui.

m. grandisson. — Parle librement, ma chère fille, quel parti penses- tu que nous devions prendre en cette occasion?

Emilie. — Puisque vous me l'ordonnez, mon papa , je vais vous obéir. Vous avez la bon té de faire une pension à votre ancien jardinier, parce que vous avez toujours été content de son service?

m. grandisson. — Il est vrai ; mais c'est un homme infirme , qui a servi dans la maison pendant plus de quarante ans. Il a éprouvé des malheurs considérables; et il ne peut rien faire aujourd'hui pour gagner son pain , au lieu que Henri peut encore travailler.

Emilie. — Oh! il ne sera jamais en état de faire ce qu'il faisait auparavant. Daignez écouter ma prière, mon cher papa. Tenez , je serai plus ménagère à l'avenir pour mes habits et pour tous

mes autres besoins ; et si vous voulez me le permettre , le pauvre Henri profitera de ces économies.

m. grandisson. — J'approuve , ma chère fille , cette manière de penser; elle te fait plus d'honneur que ne le ferait la plus riche parure. Mais je veux avoir aussi le sentiment de Charles sur cette affaire.

charles. — 0 mon papa, que me dites- vous? Ce n'est pas a moi de vous donner des conseils.

Mmc grandisson. — C'est fort bien, mon fils; mais puisque ton père te demande ta pensée , tu peux nous la dire.

charles. — Eh bien ! je l'avouerai , j'aime beaucoup Henri , et je voudrais qu'il fût heureux.

m. grandisson. — Sais - tu quelque moyen de faire son bonheur?

charles. — Oui, mon papa, je crois en avoir trouvé un.

Mme grandisson. — C'est sans doute le même que celui de ta sœur?

charles. — Non pas tout-à-fait. Il y a quelque légère différence.

m. grandisson. — Voyons donc, je te prie.

Charles. — Son père était un fort honnête tisserand , qui aurait pu vivre à son aise de son travail , s'il n'avait eu un si grand nombre d'enfans à nourrir.

Henri, dans sa jeunesse, a commencé par apprendre le même métier. Il ne l'a quitté que par le penchant qu'il avait à s'attacher à votre service. Son père est mort , il y a plus de six ans , et tout ce qu'il possédait a été vendu pour payer ses dettes. Je suis sûr que Henri reprendrait volontiers son ancienne profession , s'il en avait les moyens. Mais comme il s'est chargé du soin d'entretenir sa mère, il n'a pu rien épargner de ses gages. C'est une chose que vous savez.

m. grandisson. — Il est vrai.

charles. — Eh bien! mon papa, si

vous aviez la bonté de lui avancer l'argent dont il a besoin pour acheter un métier, pour se procurer des outils , du fil , de la laine, et monter un peu son ménage, je le connais, il est honnête et laborieux , il saurait aisément se tirer d'af^ faire. Il pourrait prendre sa pauvre mère avec lui pour en avoir soin : il se mettrait en état d'amasser quelque chose pour ses vieux jours ; et bientôt peut-être il vous rendrait l'argent que vous auriez eu la bonté de lui prêter.

Mme grandisson. — Oui, mais les intérêts qu'il nous devrait de cette somme , le gêneraient sans doute.

charles, se jetant au cou de sa mère. — 0 ma chère maman, permettez que je vous embrasse. Je vois que vous voulez faire pour lui plus que je n'osais désirer.

m. grandisson. — Oui, mon cher fils, et je suis ravi que tes pensées s'accordent si bien avec les nôtres. Emilie ne pouvait pas tout prévoir. Une pension que nous aurions faite au pauvre Henri , n'aurait servi peut-être qu'à lui donner le goût de l'oisiveté , et à lui en faire contracter les vices. Au lieu qu'en reprenant son premier état , il ne dépendra que de lui de se voir dans l'aisance par son industrie et son activité.

Emilie. — Oh! oui, mon papa, vous avez raison , je le sens à merveille.

m. grandisson. — Puisque nous voilà tous d'accord , il ne te reste plus , Charles , que d'aller en instruire Henri , et de voir avec lui de quelle somme il peut avoir besoin. Tu peux lui dire que nous la lui donnerons avec une joie extrême, pour récompense de sa fidélité , et pour consolation de son malheur.

Mme grandisson. — Oui , mon ami , et nous te laissons le plaisir d'arranger toi-même toute cette affaire.

charles. — 0 mon digne papa, ma chère maman , que je vous remercie au

nom du pauvre malheureux ! Permettez que j'aille tout de suite lui en porter la nouvelle.

Emilie. — Attends, mon frère Je veux être avec toi. J'aime tant à voiries braves gens se réjouir !

0 ma chère maman, quel bonheur d'avoir le moyen d'exercer la bienfaisance 1 Je voulus aussi assister à celte scène. Le brave Henri versa d'abord des larmes de joie, lorsque Charles lui dit ce que ses parens voulaient faire en sa faveur. Ses larmes devinrent ensuite de tristesse , lorsqu'il songea qu'il allait quitter de si bons maîtres. Mais non, s'écria-t-il, je ne les quitterai point. Je les aurai toujours devant les yeux au bout de mon métier.

Je ne puis aller plus loin. Mes larmes m'empêchent de voir ce que j'écris.

Adieu, ma chère maman. Je serai donc dans deux mois auprès de vous et de ma petite sœur ! Nous pourrons nous voir à toutes les heures du jour ! Toutes nos promenades, tous nos repas se feront ensemble! Je vous verrai sourire à mes soins , et m'en payer par vos caresses I Je pourrai vous ouvrir mon cœur , vous exposer tous messentimens et toutes mes pensées. Je pourrai recevoir vos tendres avis , et vous en faire aussitôt recueillir le fruit dans ma conduite ! Je vous entendrai peut-être remercier le Ciel de nous avoir donné le jour! Oh! avec quelle joie je vous embrasse dans cette espérance !

LUI. Guillaume D*" à sa mère.

Londres, le 26 novembre.

Edouard est revenu cette après-midi à la maison, ma chère maman. Son habit d'officier lui sied a merveille. Il est aussi bien de taille et de figure que Charles.

Ne serait-ce pas dommage que son cœur ne fût pas aussi bon? Il paraît par les lettres qu'il a apportées du major Arthur et du comte de *** , qu'il s'est fort bien conduit à son régiment. Il a été chargé par le major de présenter une superbe tabatière à mon ami Charles. Elle est ornée de son portrait entouré de diamans.

Le major a pris une tournure bien noble pour la lui faire accepter. Il lui dit que ne pouvant le remercier assez souvent de lui avoir sauvé la vie, il a chargé son portrait de lui en témoigner tous les jours sa reconnaissance.

Il vient d'arriver en ce pays une funeste aventure, qui montre de quelle imprudence il est toujours déparier mal des autres. Voici , ma chère maman , un entretien que nous avons eu à ce sujet, et dans lequel vous pourrez mieux eu apprendre toute l'histoire.

Edouard. — Avez-vous entendu parler, mon papa , de la scène qui vient de se passer à Tu n bridge?

m. grandisson. — Non , mon fils; qu'est-ce donc?

Edouard. — Vous connaissez le colonel Brown , ce brave officier?

m. grandisson. — Oui , sans doute.

Edouard. — Eh bien, ce digne homme a été tué la semaine dernière par le capitaine Fierly.

m. grandisson. — Tué, dis-tu? Et comment?

Edouard. — D'un coup d'épée, en duel.

m. grandisson. — Sais-tu le sujet de leur querelle?

Edouard.— C'est que le fils duc olonel, au milieu d'une grande compagnie, avait mal parlé du capitaine, et que celui-ci s'en est tenu offensé.

Emilie. — 0 ciel! est-il possible?

Edouard. — On dit que ce capitaine est un mauvais sujet, qui n'est estimé de personne.

m. grandisson. — Gela peut être; mais il n'appartenait pas à un jeune homme d'en dire du mal , surtout dans une grande assemblée.

Guillaume. — Et comment cela est-il revenu aux oreilles du capitaine Fierly?

Edouard. — Quelqu'un de la compagnie s'est empressé de l'en aller instruire.

Emilie. — C'était une grande imprudence , n'est-il pas vrai , mon papa ?

m. grandisson. — Sans doute, ma fille.

charles. — Il me semble qu'il fallait se borner a prendre son parti , s'il y avait quelque moyen de le justifier des reproches qu'on lui faisait; mais les lui rapporter, c'est une chose tout-a-fait indigne.

m. grandisson. — Tu as raison , mon fils; et cela nous montre, par un double exemple , combien il est imprudent de s'abandonner à lindiscrétion de sa langue.

Guillaume. Mais le colonel, comment avait-il à répondre des mauvais propos de son fils ? Est-ce qu'il les a soutenus ?

Edouard. — Non, au contraire, il les a désavoués.

Guillaume. — Eh bien donc, mon ami, d'où vient qu'il se trouve dans la querelle ?

Edouard. — Le capitaine est l'homme de la terre le plus brutal. 11 voulait avoir satisfaction ; et comme il ne pouvait la demander à un jeune homme de quatorze ans , il a cru pouvoir s'adresser à son père. Le colonel s'est engagé à punir luimême son fils; mais le capitaine a répondu que ce n'était pas assez pour sa vengeance,etqu'un père devait expier les fautes de ses enfans. Le colonel , poussé à bout , s'est vu dans la nécessité de se défendre. Il a perdu la vie , et le capitaine a pris la fuite.

m. grandisson. — Le barbare! Quel

fruit a-t-il relire de sa férocité? 11 a teint ses mains d'un sang innocent; et il faut qu'il abandonne sa patrie , poursuivi par la honte et par les remords.

Emilie. — Et le jeune Brown, combien il est à plaindre !

charles. — Comment vivra-t-il avec le reproche horrible d'avoir coûté la vie à son père ?

Edouard. — Le malheureux est au désespoir. 11 passe la nuit et le jour à déplorer sa funeste imprudence. On veille sur lui, pour l'empêcher d'attenter sur lui-même. On l'a surpris hier prêt à se précipiter de la plus haute fenêtre de sa maison.

charles. — La mort serait certainement préférable pour lui à l'existence.

Il ne doit plus avoir un jour de repos.

m. grandisson. — 0 mes enfans ! vous voyez quels malheurs affreux la médisance peut entraîner à sa suite.

Edouard. — Il y a des personnes qui excusent un peu sa faute. On prétend qu'il n'a dit que la vérité sur le compte d'un homme justement dévoué au plus profond mépris.

m. grandisson. — Qu'importe, mon cher fils? 11 n'est permis de dire la vérité que quand elle n'offense personne. On est libre de garder le silence. Il est toujours plus beau de voiler les mauvaises actions de ses frères , que de les découvrir au grand jour. Quel est l'homme sur la terre absolument exempt de défauts? Nous trouverions certainement fort mauvais que l'on publiât les moindres fautes que nous commettons. Pourquoi donc nous permettre envers les autres , ce que nous ne voudrions pas que l'on nous fît à nous-mêmes? Et qu'y at-il de plus dangereux que la médisance? Celui qui se permet une fois de mal parler de ses semblables, en prend bientôt 1 habitude , au point de publier sur leur compte le mensonge comme la vérité. Et

LE PETIT GKA.NDISSOiW

alors de quel attentat on devient coupable ! Un calomniateur est mille fois plus à craindre qu'un voleur. Car le bien dont on nous dépouille , nous pouvons le regagner par notre industrie; mais lorsque riionneurest une fois perdu, c'est le plus souvent pour toujours.

Emilie. — Mais, mon papa, quel plaisir peut-on avoir a dire le mal , faux ou vrai , de qui que ce soit au monde?

m. grandisson. — Ces indiscrétions viennent toujours d'uue fausse vanité.

On croit paraître plus instruit, ou faire penser que l'on est soi-même à l'abri des reproches que l'on adresse aux autres.

Mais on ne fait que s'attirer le mépris et la baine. Ceux même qui s'amusent un moment des traits de la médisance, craignent d'en être , à leur tour, les victimes , et détestent celui qui fonde sa satisfaction sur la jouissance du mal qu'il fait à ses semblables. Mais si l'on est insensible au plaisir de n'inspirer jamais contre soi de si tristes sentimens, comment ne pas frémir des maux qui peuvent résulter d'une parole indiscrète 1 Combien de ruptures, de vengeances et de meurtres un seul mot peut produire 1 Et quel repos attendre de sa conscience, lorsqu'on y trouve le reproche d'avoir causé des malheurs que l'on ne peut réparer 1

Edouard. — Mais , mon papa , quel parti dois-je prendre, s'il est question, devant moi, d'un malhonnête homme?

m. grandisson. — Garder le silence sur son compte , comme sur une personne indigne de toute attention. Ce n'est pas à toi de redresser sa conduite , puisque tu n'as aucun droit sur lui. Et si tu parles toujours avec transport d'un homme de

bien , ton silence condamne assez le méchant.

Charles. — Oui , mon papa , je ne dois que le plaindre, et désirer pour lui qu'il apprenne à connaître la vertu.

0 ma chère maman , que ce sentiment est noble et généreux ! Si le jeune Brown avait eu la manière de penser de mon ami , il n'aurait pas enfoncé l'épée d'un furieux dans le sein de son père. Hélas ! à la fleur de la jeunesse , que le monde doit être horrible pour lui 1 Donner la mort à celui de qui l'on tient la vie ; cette seule pensée me glace d'horreur.

C'est une leçon qui ne s'effacera jamais de mon esprit ; et l'on ne m'entendra parler d'aucun de mes semblables , que lorsque j'aurai du bien à dire de sa conduite et de ses sentimens.

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