LE MD DE MERLES
Marcel et Cyprien étaient les deux plus jolis enfans du monde. Us avaient pris l'un pour l'autre une si grande amitié, que si Marcel avait des fruits ou des gâteaux, il courait en offrir à Cyprien ; et lorsque Cyprien en avait à son tour, il n'y touchait point qu'il n'eût partagé avec Marcel. Tous leurs joujoux semblaient appartenir également à chacun. En un mot , on les eût pris pour deux frères , bien plus que pour deux simples camarades.
Leurs parens étaient fort satisfaits de voir s'établir entre leurs enfans cette douce union , parce qu'ils étaient euxmêmes étroitement liés ensemble. Cy-
prien ne manquait jamais, en allant à l'école, d'aller prendre Marcel ; et Marcel n'en revenait jamais sans attendre que Cyprien eût fini de jouer pour s'en retourner avec lui. Ils apprenaient ensemble leurs leçons; et toutes leurs disputes étaient à qui se montrerait le meilleur écolier.
Les jours de congé, ils allaient fa;re tous deux un tour de promenade dans les champs. Ils s'amusaient à cueillir des fleurs sauvages, et à faire des bouquets pour leurs sœurs. Quelquefois ils s'asseyaient sur l'herbe, et se racontaient de petites histoires, ou répétaient quelque jolie chanson qu'ils avaient apprise de leurs mamans.
Marcel étant un jour allé rendre une
LE PETIT GRÂNDISSON.
visite avec son père, Cyprien, se voyant privé de la compagnie de son ami , alla, pour se désennuyer, se promener tout seul dans la campagne. En marchant le long d'une haie , il découvrit dans l'épaisseur des buissons un nid de merles. Il n'était pas de ces cnfans qui se font une maligne joie de ravir à un pauvre oiseau ses chers petits. Il résolut d'attendre qu'ils n'eussent plus besoin des secours de leur mère, et que leur mère n'eût plus besoin de les aimer. 11 ne manqua pas cependant, le lendemain, de faire part de sa bonne fortune à Marcel. 11 lui dit qu'il voulait lui montrer le nid, qu'ils iraient chaque jour faire une visite aux oiseaux jusqu'à ce que leurs ailes fussent venues, et qu'alors ils partageraient ensemble la nichée.
Marcel attendit avec impatience que l'école fût finie. Alors Cyprien l'amena devant le nid , et ils y allèrent ensemble plusieurs jours de suite pour voir comment se portait la petite famille.
Le premier moment que Marcel avait vu le nid, il avait conçu le projet de s'en emparer. Il est difficile de concevoir ce qui avait pu lui inspirer cette vilaine pensée, puisque son ami lui avait offert volontairement de partager avec lui. Le mal se glisse avec tant de facilité dans le cœur des hommes que l'on devrait bien se tenir toujours sur ses gardes pour l'empêcher d'y pénétrer. Les enfans devraient encore y veiller avec plus de soin, puisque leur cœur est plus faible. Cette vigilance leur est d'autant plus facile qu'ils ont toujours leurs parens ou leurs instituteurs pour les aider de leurs sages conseils. Ils ne savent pas assez qu'une faute légère peut bientôt faire naître un vice odieux, qui ne tarde pas a corrompre leur ame. et quelquefois pour le reste de leur vie.
Marcel étant sorti un jour avanll'heure où Cyprien venait ordinairement le cher-
cher, il se rendit seul à l'endroit où était le nid. Il trouva les petits bons à prendre; et , oubliant tout à la fois les doux nœuds qui l'unissaient à son camarade , et la générosité qu'il lui avait montrée, il saisit sa proie, et l'emporta le cœur tout palpitant.
Lorsqu'il eut fait la moitié du chemin, il s'assit sous un arbre pour regarder les petits oiseaux et les entendre gazouiller. Ce fut alors, pour la première fois, qu'il sentit des remords de l'indigne action qu'il venait de commettre. Son esprit était dans un graud embarras. S'il portait en cachette le nid à sa maison, il ne pouvait manquer d'être bientôt découvert ; et son père le punirait sévèrement pour avoir trompé son camarade, qui ne manquerait pas aussi de lui retirer son amitié; s'il rapportait le nid pour le remettre à sa place, il craignait de rencontrer Cyprien I en y allant. Il lui vint ensuite la pensée | d'aller jeter le nid dans un étang voisin, ! et de le faire couler à fond en le chargeant | de pierres. Pendant qu'il flottait entre ces | divers partis, il vint à passer un enfant ; d'un autre village, qui, ayant vu le nid i entre ses mains , lui offrit en échange une ! douzaine de boules de marbre, renfer- I mées dans un sac. Cette proposition venait fort a propos , à ce qu'il lui sembla , 1 pour le tirer de peine. Il se hâta d'y sous- | crire, et se rendit à l'école, où il affecta de prendre un air aussi tranquille que s'il n'avait eu aucun reproche à se faire. Il fallut trouver une mauvaise excuse auprès de son ami, pour ne l'avoir pas attendu le matin comme à l'ordinaire.
Cyprien, qui n'avait aucun soupçon , se contenta de tout ce que Marcel voulut lui dire. Il lui dit à son tour que l'on avait congé l'après-midi, et qu'ils pourraient en profiter pour aller chercher les oiseaux, et s'en amuser le reste de la journée.
Ils partirent en effet immédiatement
après leur dîner. Cyprien faisait déjà ses arrangemens au sujet delà petite famille. Quel fut son chagrin lorsqu'on arrivant devant le buisson il la trouva dénichée ! Marcel fit semblant d'en être aussi surpris et aussi affligé que lui. Après s'être livrés quelque temps à de vaines lamentations, ils s'en retournèrent d'un air confus. Quoi qu'il en soit, Marcel, pour détourner Cyprien de penser plus longtemps à sa mésaventure, lui montra ses boules de marbre, en lui disant qu'il les avait trouvées le matin dans un sac, en allant à l'école, et qu'ils n'ayaient qu'à jouer ensemble.
Je vous prie , mes chers amis , de considérer un moment , avec moi , combien les crimes de Marcel s'étaient multipliés dans le cours d'une journée. Le matin , il avait volé son ami, en prenant seul le nid que celui-ci lui avait montré pour le partager ensemble. Ensuite, il avait eu la pensée de faire périr d'une mort cruelle les pauvres petites créatures.
Puis , il avait fait l'hypocrite pour détourner les soupçons. Enfin , il venait de faire un mensonge, en disant qu'il avait trouvé les boules de marbre , tandis qu'il les avait reçues en échange des oiseaux. Telle est la rapidité des progrès du vice ! Et ne vous y trompez pas : vous aurez beau les couvrir pendant quelque temps; la justice du Ciel saura bien à la fin les dévoiler. 11 y aura toujours quelque accident qui mettra vos fautes en lumière.
Vous-mêmes , vous servirez les premiers a les faire éclater ; car votre imagination n'enfantera pas autant de mensonges que vous seriez obligés d'en dire pour les couvrir les uns les autres. Le premier défaut de mémoire vous jettera dans une confusion qui doiteonduire nécessairement à la découverte. Alors viendront ladisgrace et la honte , avec les chalimens que vous méritez.
Mais revenons à notre histoire. Cy-
prien , qui ne s'était fait une si grande joie de sa découverte que parce qu'il en devait partager le fruit avec son ami , ne le vit pas plus tôt se consoler, qu'il se consola lui-même; et ils se mirent a jouer ensemble avec leurs boules. La partie alla fort bien pendant quelque temps ; mais d'autres enfans qui passaient s'étant arrêtés pour les voir jouer, l'un d'eux, après avoir attentivement examiné les boules, les réclama comme lui appartenant , et dit qu'il les avait perdues le matin même, avec un sac où elles étaient renfermées. Marcel se moqua de sa prétention, et soutint effrontément qu'il avait acheté les boules. Mais Cyprien , qui venait de lui entendre dire qu'il les avait trouvées , lui dit que c'était mal de mentir, et qu'il fallait les rendre à leur maître. Marcel refusa de le faire , en disant que, s'il les avait trouvées, elles étaient à lui, et qu'il les garderait. Il fut cependant trompé dans son attente ; car l'autre petit garçon se jeta brusquement sur lui, lui donna un coup de poing dans le nez, lui prit les boules, et s'en alla, le laissant réfléchir tristement sur les premières suites de sa vilaine action.
Il est maintenant nécessaire de vous apprendre que le petit garçon qui réclamait les boules les avait effectivement perdues , comme il le disait, et que celui qui les avait données a Marcel pour les oiseaux , les avait trouvées. Mais comme il pensait» pouvoir tirer un plus grand parti des oiseaux que des boules, il avait fait le troc dont nous avons parlé cidessus.
Ce petit garçon était né de parens honnêtes , mais fort pauvres. On l'appelait Lubin ; et il était bien connu à plusieurs milles à la ronde , parce qu'il allait vendre dans tout le pays des fagots qu'il faisait lui-même du bois mort qu'on lui laissait prendre dans la forêt. Il en por-
LE PETIT GUANDISSON.
tait aussitôt l'argent à sa mère, pour l'aider à faire vivre tonte sa famille. Comme ses parens n'étaient pas en état de lenvoyer h l'école, il avait. du tc.nps de reste pour son petit commerce, qu'il faisait avec beaucoup d'industrie et d'activité.
Ce petit Lubin étant devenu maître du nid, examina les oiseaux, et, les trouvant déjà forts, il courut vers le village où demeuraient Marcel et Cyprien , pour tâcher de vendre la nichée dans la maison de quelque gentilhomme. Le hasard voulut que la première personne à laquelle il s'adressa, fût le père même de Marcel, qui le connaissait de réputation , et qui, sachant qu'il était pauvre et honnête, lui donna un petit écu pour le nid. Lubin, qui ne s'était jamais vu tant d'argent à la fois , se hâta de le porter a sa mère , qui le reçut comme un présent du Ciel,
Marcel ne tarda guère à rentrer chez lui , tenant dans son mouchoir son nez encore tout ensanglanté. Lorsqu'on l'interrogea sur sa meurtrissure, il répondit que c'était un grand garçon qui lui avait jeté une pierre, pour avoir voulu l'empêcher de battre un enfant ; ce qui était , comme vous le voyez , un nouveau mensonge. Son père , pour le consoler de son malheur, se hâta de lui montrer le nid de merles qu'il venait d'acheter. Jamais étonnement ne fut égal à celui de Marcel , lorsqu'il vit que c'était le même nid qu'il avait si vilainement dérobé à son ami Cyprien, et qu'il avait donné pour les boules qu'on venait de lui ravir, en le battant encore par-dessus le marché. On conviendra sans peine que la justice de la Providence se déclare bien évidemment dans la suite de cette aventure , et qu'elle choisit la voie la plus directe pour punir le coupable. Marcel sentit alors que c'était son premier manque de foi envers son ami qui avait amené toutes les circonstances fâcheuses où il allait se trouver
embarrassé. La vue du nid lui fit verser plus de larmes que n'avait fait son mal. Son père. ne savait comment s'y prendre pour le calmer. Allons , mon cher fils , lui dit-il, ce "n'est rien qu'un nez poché. Tu n'es pas blessé autrement ; et je vais te dire une chose qui te fera sûrement plaisir. Tu m'as dit que ton ami Cyprien t'avait promis de partager avec toi le nid qu'il avait découvert? Tu ne seras pas en reste avec lui. Demain, avant d'aller à l'école, tu lui porteras deux de ces oiseaux que je viens d'acheter d'un pauvre enfant ; et il sera bien aise de te voir aussi généreux envers lui qu'il voulait l'être envers toi.
Ce discours fut un nouveau coup de foudre pour Marcel. 11 voyait que c'était le plus sûr moyen de faire éclater son indignité. Son esprit était douloureusement accablé de cette pensée. Il se livrait au désespoir; il ne pouvait parler; et, à chaque instant , il était prêt a s'évanouir. Son père, le voyant dans cet état, imagina qu'il était blessé plus grièvement qu'il né paraissait l'être. Il le fit mettre au lit, et lui fit prendre des potions restaurantes. Marcel était malade en effet.
Il ne put dormir de toute la nuit. Une lièvre brûlante consumait son sang. Son père et sa mère commencèrent à craindre pour lui. Ils l'interrogeaient à chaque instant sur son mal , mais H était opiniâtrement résolu de n'en jamais découvrir la véritable cause , quand il eût dû lui en coûter la vie.
Le lendemain , Cyprien étant venu , selon sa coutume , chercher Marcel pour aller ensemble a l'école , on lui dit que son ami était retenu au lit par une grosse fièvre. Cette nouvelle remplit son petit cœur de tristesse. 11 demanda la permission de monter auprès du malade , ce qui lui fut accordé. Marcel , en le voyant, fut saisi d'un cruel serrement de cœur, parce qu'il imaginait que Cyprien avait déjà vu
le nid , et qu'il venait l'accabler de reproches. Voyez ce que c'est qu'une conscience criminelle. Qui oserait hasarder un mensonge , en voyant que tôt ou tard la vérité se découvre pour accabler l'imposteur ?
Je ne vous demande que de réfléchir un moment sur la honte et le désespoir de Marcel ; et je suis bien sûr que vous ne ferez jamais rien dont vous ayez à rougir. Cyprien , après avoir passé quelque temps a consoler son ami , le quitta pour aller à l'école. En descendant , il trouva dans le salon le père de Marcel , qui lui montra les oiseaux , et lui dit qu'il se faisait un grand plaisir de lui en donner deux , les plus jolis, a son choix. Cyprien reconnut le nid d'un seul coup d'oeil ; et son premier mouvement fut de s'écrier : Oh! que c'est indigne a Marcel d'avoir enlevé mon nid , et de m'avoir soutenu si vilainement qu'il ne savait ce qu'il était devenu! Fi donc! Cyprien, répondit le père de Marcel : comment oses-tu accuser mon fils d'une si mauvaise action ? Il n'en est pas capable, je t'assure. J'achetai hier moi-même ce nid, d'un petit garçon nommé Lubin. Ce fut une grande joie pour Cyprien de s'entendre dire que Marcel était innocent. C'était bien son nid à la vérité : il n'était pas difficile a reconnaître ; mais un autre avait bien pu le prendre. Il s'excusa de sa précipitation , et dit qu'il avait tort d'avoir jugé si légèrement son ami. Le père de Marcel lui demanda alors s'il s'était trouvé avec son fils lorsqu'il avait reçu un coup si violent dans le nez?
— Oui , monsieur, nous étions ensemble.
— Et , qu'avait-il fait pour s'attirer ce traitement? Cyprien garda le silence. Il ne voulait pas dire un mensonge ; mais il craignait aussi , par un récit fidèle , de compromettre son ami , qu'il savait certainement être coupable sur ce point.
Le père de Marcel , surpris de l'em-
barras de Cyprien, n'en insista que plus vivement pour avoir une réponse précise à sa question.
Cyprien, voyant qu'il ne pouvait pins reculer, prit le parti de raconter tout ce qu'il savait au sujet des boules de marbre et des coups de poing dans le nez que le petit garçon avait donnés à Marcel.
— Comment! s'écriale père à ce récit , mon fils a été capable de me tromper! Il m'a dit que c'était un grand garçon qui lui avait jeté une pierre, pour avoir voulu l'empêcher de battre un enfant. Viens avec moi , Cyprien , je veux. . .
Comme il disait ces mots, il entendit frapper a la porte. C'était Lubin , qui, pour lui témoigner sa reconnaissance du petit écu qu'il lui avait donné la veille , venait lui présenter un joli bouquet de fleurs des champs. — Ah! c'est toi, mon ami! s'écria le père de Marcel. Je suis bien aise que tu sois venu si à propos. Tiens, dit-il à Cyprien, voila le petit garçon à qui j'achetai hier le nid.
— Oui, c'est moi, sans doute, dit Lubin.
— Quand est-ce donc que tu es allé le prendre, lui demanda Cyprien?
— Je nel'aipas pris, répondit l'autre. Je l'ai eu en troc d'un petit monsieur, en habit rouge , pour une douzaine de boules de marbre , que j'avais trouvées dans un sac. Cette réponse fut un coup de lumière pour Cyprien. Elleservitaussi à convaincre le père de Marcel de l'indignité de son fils. Il pria les deux enfans de monter avec lui dans la chambre du malade.
Marcel ne les vit pas plus tôt entrer tous les trois ensemble, qu'il comprit que tout le mystère de sa conduite était découvert. 11 s'élança précipitamment de son lit, se mita genoux devant son père, lui raconta toute l'histoire, et lui demanda grâce en sanglotant. Il protesta que sa maladie n'était venue que de la violence des remords qu'il sentait de ses fautes , et qu'il
LE PETIT GKANDISSON.
n'y avait qu'un généreux pardon qui pût le guérir.
Son père indigné gardait le silence.
Cyprien, vivement ému de la douleur de celui qu'il avait tant chéri, se jeta dans ses bras et lui dit : Va , mon ami , je te pardonne. Je vois que tu es assez puni par tous les chagrins que tu as soufferts. — Ah! s'écria Marcel, je ne voudrais pas les souffrir une seconde fois pour l'univers entier. Cyprien se joignit aussitôt à lui pour obtenir sa grâce de son père , qui ne put la refuser à leurs vives instances. 11 se contenta de donner a son fils de sages instructions pour réparer ses fautes, et pour se garantir d'en commettre de pareilles dans la suite.
Elles eurent tout l'effet qu'il s'en était promis. Marcel, après celte mémorable leçon , ne se distingua plus que par des sentimens nobles et généreux , dignes de l'amitié que Cyprien eut pour lui toute sa vie.