LV. Guillaume /)"' à sa mère
Le \ 6 décembre.
Pardonnez-moi, ma chère maman, d'avoir été si long-temps sans vous écrire. Hélas ! qu'aurais-je pu vous apprendre?
Je n'avais que des nouvelles bien fâcheuses à yous donner. 11 règne ici la plus profonde tristesse. Mon cher bienfaiteur, le digne M.Grandisson , est dangereusement malade. Tous les plaisirs , tous les amusemens, sont bannis de cette maison. On n'y entend que des pleurs et des soupirs. La crainte règne dans tous les cœurs; et les médecins même ont perdu l'espérance. On n'attend plus à chaque instant que le coup fatal. Ah ! faut-il que je sois ici pour voir les derniers jours d'un homme que j'aime tant, et à qui j'ai de si grandes obligations! Je ne puis m'accoutumer a
cette affreuse pensée. Non, non , j'espère que le Ciel détournera ce malheur de dessus nos têtes. Madame Grandisson est inconsolable. La tendre Emilie ne fait que pleurer, et prier à genoux, aux pieds du lit de son père. Oh ! je le crains, elle ne pourra pas résister plus longtemps à sa douleur. Edouard est abîmé dans le désespoir. Mais que vous dirai-je de Charles? Je ne sais ce que je dois le plus admirer en lui , de son amour filial , ou de sa patience et de sa fermeté dans le malheur. Il ne quitte presque pas le chevet du lit de son père. Il demeure nuit et jour dans son appartement pour le servir. C'est de sa main que M. Grandisson reçoit toutes les potions et tous les rafraîchissemens. Lorsqu'il commence à s'assoupir , Charles semble retenir son haleine dans la crainte de le réveiller. Il croise ses bras et reste immobile. II a la force de cacher ses larmes et d'étouffer ses soupirs, surtout devant sa maman qu'il sait consoler et soutenir un peu par ses tendres caresses. Quelle force d'esprit et de caractère ! Ah ! je le sens , il ne me serait pas possible de surmonter ainsi mon chagrin. Depuis six jours, il n'a pas dormi une heure de suite, et il n'en paraît point abattu. Son courage supplée à ses forces. 0 ma chère maman , que je suis loin de tant de vertus ! Mais je ne puis y tenir plus long-temps. Je vais voir si ma présence est nécessaire à mon ami, je vous écrirai encore demain.
LV1. Guillaume !>*** à sa mère.
Le 17 décembre.
0 ma chère maman, quelles vives émotions je ressentis hier au soir ! Au moment où je finis si brusquement ma lettre , j'allai, comme je vous le disais , dans la chambre du malade, pour tenir
compagnie a mon ami. J'ouvris doucement la porte, mais au lieu de Charles , je ne vis que madame Grandisson et sa fille , assises en silence au pied du lit. Je ne voulais point les troubler. Je sortis et j'allai voir si Charles pouvait avoir besoin de moi. Je ne le trouvai dans aucun endroit de la maison. Personnene savait où il était allé. M. Bartlet, Edouard, et quelques autres personnes, se promenaient dans le salon ; mais je n'osai pas leur demander des nouvelles de mon ami. Je courus le chercher dans le jardin.
C'est là que je l'aperçus de loin sous le berceau. Je m'approchai doucement de lui, sans qu'il m'entendît. 0 ma chère maman , combien je fus attendri! Il était à genoux. Son chapeau était a terre à son côté. Les larmes roulaient dans ses yeux. Ses mains étaient élevées et son visage tourné vers le ciel. Il priait. Ah, si j'avais pu entendre toute sa prière! mais j'arrivai trop tard ; je n'en entendis que la fin , que je me rappellerai toute ma vie. Voici quelles étaient ses paroles :
0 mon Dieu , je t'en supplie , daigne sauver mou père, et prends mes jours pour les siens. Il fait le bonheur de maman, de ma sœur et de mon frère : sa vie est essentielle pour eux tous, et la mienne ne l'est pas. Pardonne-moi , ô mon Dieu, ces vœux de mon amour, et daigne les exaucer. Maissi tu en ordonnes autrement, donne-moi la force de me soumettre a tes saintes volontés.
Il se leva aussitôt , laissa échapper un torrent de larmes. Je ne pus rester plus long-temps en silence. Je volai vers lui en lui tendant les bras. Il fut étonné de me voir. — 0 mon ami! lui dis-je d'une voix étouffée , le Ciel te conservera ton père. La prière d'un fils tel que toi ne peut manquer d'attirer la bénédiction céleste. — J'espèredansleDieude bonté, me répondit-il. Mais, faisons un tour dans le jardin pour sécher mes larmes.
Je ne veux pas que maman voie que j'ai pleuré ; elle en serait trop affligée.
Notre promenade, comme vous le sentez bien , fut triste et silencieuse. Je lui faisais plus d'amitiés que je ne pouvais lui dire de paroles. Je voulais l'entraîner un moment dans la campagne, pour lui faire respirer un air pur. — Non, me dit-il, je n'ai déjà été que trop long-temps séparé de mon papa. Permets que je retourne auprès de lui. 11 faut que je lui rende tous les secours qui sont en mon pouvoir, pour adoucir ses souffrances. J'ai besoin de consoler maman, mon frère et ma sœur.
Nous ren trames aussitôt dans la maison . Quoique M. Grandisson n'eût dormi qu'une heure, il se trouvait beaucoup mieux. Dès qu'il entendit entrer Charles , il l'appela d'une voix faible et touchante. Mon ami s'approcha de son lit, et se jeta à genoux. Il prit la main de son père qu'il baisa plusieurs fois. Les larmes coulaient le long de ses joues , et il sanglotait à me fendre le cœur. Je ne saurais vous peindre, ma chère maman, l'expression qui animait sa physionomie. Il semblait être un habitant des cieux descendu sur la terre. — Que voulez-vous de moi, mon cher papa? lui dit-il. — Ce que je veux, mon fils? lui répondit M. Grandisson . Je veux t'exprimer ma satisfaction sur les soins que tu me donnes , et sur le témoignage que ta mère m'a rendu de ta conduite, depuis ma maladie. Quelle consolation j'emporterai au tombeau, s'il faut que je meure, en laissant à mon épouse chérie un fils tel que toi! Tu seras, à ma place, l'ami de ton frère et le protecteur de ta sœur. Ton amour, ton obéissance, ton exactitude à remplir tes devoirs , tout ce qui m'a rendu le phis heureux des pères , me sert de consolation et d'espérance pour le temps où je ne serai plus. Conserve toujours la paix avec Edouard. Il commençait à se
rendre digne de toute ma tendresse ; il méritera la tienne. Tu as une mère vertueuse; suis ses conseils, et tu seras heureux. Tu ne manqueras jamais d'encouragemens pour le bien , si tu choisis la société des honnêtes gens. Je me fie aux sentimens de ton cœur, pour te conduire dans le chemin de l'honneur et de la vertu. D'ailleurs, mon fils, il te reste encore un père dans le ciel , qui ne t'abandonnera jamais, tant que tu resteras fidèle à son service. S'il veut m'appeler u lui , supporte notre séparation avec constance: je ne te précède que de quelques pas. Attache-toi sans cesse à ton créateur; remplis tes devoirs envers tes semblables , et tu attendras, sans crainte, ce dernier moment qui doit nous réunir pour toujours. Mais la faiblesse où je suis m'empêche de poursuivre ; elle me présage peut-être ma fin. Quoi qu'il en arrive, mon fils, soumets-toi sans murmure à l'Être suprême qui dispose, à son gré, de la vie et de la mort.
Charles se leva. Son cœur semblait être déchiré. 11 tomba sur un fauteuil, et joignit ses mains sans pouvoir proférer une parole.
Le médecin , qui, depuis six jours, ne s'est guère éloigné de la maison , entra dans ce moment avec M. Bartlet. 11 trouva son malade beaucoup mieux et nous donna des espérances. Le bon M. Bartlet, transporté de joie, courut aussitôt prendre Cliarles par la main , et lui conseilla d'aller goûter quelque repos, d'autant que, depuis trois nuits entières, il n'avait pas seulement quitté ses habits. Mais mon ami le pria de l'excuser : — Non , monsieur, lui dit-il , je ne saurais dormir tandis que mon papa est dans les souffrances. Je sommeille auprès de son lit lorsqu'il repose, et c'est assez pour moi. Un père ne saurait avoir de meilleure garde que son fils. Qui doit l'aimer autant que moi? et qui peut lui avoir au-
tant d'obligations? C'est à mon bras de le servir , c'est à mes yeux de veiller sur ses besoins ; c'est moi qui dois le consoler , et ranimer ses forces par mes secours. U faut que je réchauffe ses mains dans les miennes, lorsqu'elles se refroidissent.
C'est mon devoir enfin de sacrifier mes jours pour conserver sa vie.
Le médecin l'assura que pour le moment il n'y avait aucun danger, qu'il pouvait aller reposer pendant deux ou trois heures , et qu'on le ferait appeler aussitôt que sa présence deviendrait nécessaire; mais toutes ces instances furent inutiles. Charles persista toujours à dire que le peu d'instans où il lui serait peutêtre permis de servir encore son papa étaient trop précieux pour en faire un mauvais usage, et qu'il ne s'éloignerait point tant qu'une vie si chère serait dans le moindre danger.
Quel digne fils, ma chère maman ! Et qu'est-ce qu'Edouard en comparaison?
11 se livre a la tristesse et abandonne le lit de son père. Qu'est-ce que la tendre Emilie? Elle pleure, elle soupire, et ne fait que désoler davantage sa maman.
Tous les trois montrent une grande tendresse pour l'auteur de leurs jours. Mais la sensibilité de Charles ne se borne point à de vaines larmes: elle est mêlée de force, de courage et de raison. Oh! que le Ciel daigne leur rendre ce bon père , et me conserver aussi toujours ma chère maman!
LVIL Guillaume D*** à sa mère,
Le 22 décembre.
Réjouissez- vous avec nous , ma chère maman. M. Grandisson est absolument hors de péril : il commence même à se lever. Je ne vous ai pas écrit depuis quel-
LB PBTIT GIUNDISSOiW
qucs jours , dans l'espérance de vous donner de meilleures nouvelles. Je puis enfin goûter ce plaisir. Les plaintes et les larmes sont maintenant changées en transports de joie. Que de grâces nous devons au ciel , d'avoir rendu ce bon père a ses enfansl C'est une bénédiction delà Providence, que les honnêtes gens jouissent d'une longue vie, puisqu'ils servent à répandre le bonheur surtout ce qui les entoure. Hélas ! que serait- il arrivé si nous avions eu le malheur de perdre M. Grandisson? Voici le temps de mon départ qui approche. Mais aurais-jc pu abandonner mon ami à sa profonde* tristesse? Oh ! non , je le sens , cet efort m'aurait été impossible. Je me serais mis à la place de Charles. N'est-ce pas lorsqu'on a du chagrin que Ton doit le plus désirer d'avoir au près de soi son ami? et ne lui devient-on pas plus cher dans la peine ? Oh ! cela est bien vrai , du moins pour moi, ma chère maman. Oui, je peux le dire, je crois que j'aimais plus tendrement que jamais mon ami Charles , dans le temps où il était si triste. J aurais voulu être de moitié dans ses peines pour le consoler. J'aurais voulu partager ses larmes, pour qu'il en eût moins à répandre. Je vous aurais suppliée, ma chère maman, de me laisser ici quelque temps de plus ; mais les choses ont tourne plus heureusement, Dieu merci; et je n'aurai rien qui trouble le plaisir de vous
embrasser , vous et ma petite sœur, après un an d'absence. Que celte année a été longue et courte à la fois 1 Elle me paraissait éternelle lorsque je songeais au plaisir de vous aller rejoindre ; et puis , quand je pensais a tout ce qu'il me fallait faire pour que vous fussiez plus contente de moi , je m'effrayais de sa brièveté. Comment peut-on se plaindre de la longueur du temps, en considérant avec quelle vitesse il s'écoule 1 11 n'est si lent que pour ceux qui ne savent pas en faire usage. C'est bien autre chose dans cette maison de bénédiction! Des occupations utiles, des entretiens instructifs, des exercices salutaires et d'innocens plaisirs, tout cela fait paraître une journée bien courte. J'ai appris de Charles à donner une destination marquée à toutes mes heures ; et , sous votre bon plaisir , ma chère maman, je continuerai d'en faire de môme auprès de vous. Je ne serai plus triste, comme je l'étais autrefois , de me trouver seul dans mes heures de récréation. Je saurai bien me les rendre agréables en faisant, avec vous, quelque lecture intéressante, en écoutant vos sages leçons , et surtout , en vous entretenant sans cesse de mon amour, du désir que j'aurais de vous plaire, et de mes projets pour vous rendre heureuse. Adieu , ma chère maman. Je fais déjà mon bonheur de cette douce espérance , en attendant le moment de la réaliser.
LV1II. Guillaume D*** à sa mère.
Le 28 Décembre.
Jeudi prochain , ma chère maman , est le jour marqué pour mon départ. Ainsi, cette lettre sera la dernière que vous recevrez de moi. Je croyais me trouver encore ici pour célébrer la fête d'Emilie, qui arrive dans huit jours; mais comme un ami de la maison part, après demain, pour la Hollande, M et madame Grandisson veulent que je profite de cette occasion pour faire mon voyage avec plus d'agrément et de sûreté.
Mais comment se fait-il donc, ma chère maman, que je sois si triste? Il semble que je m'éloigne de cette maison avec re-
gret, lorsque je ne la quitte que pour retourner auprès de vous, qui m'êtes plus chère que tout le reste de la terre. J'aime M. et madame Grandisson comme mes tendres bienfaiteurs : j'aime mon ami Charles autant que moi-même : mais vous, je vous aime comme ma mère, c'est-à-dire, au-dessus de tout. Je ne sais ce qui se passe au fond de mon cœur. Je brûle de partir, et je voudrais rester. Lorsque je suis avec Charles, je ne fais que verser des larmes. Je lui prends la main, je la serre dans les miennes, je la presse contre mon cœur, et je m écrie : 0 mon cher ami ! si je pouvais être toujours avec toi ! Alors ses yeux se remplissent de pleurs, et il cherche à me consoler, en me disant qu'il viendra bientôt
me faire une visite; et qu'en attendant, nous nous écrirons l'un a l'autre. Ces douces promesses calment pour un instant ma douleur; mais bientôt elle se réveille avec plus de force.- Il est certain que c'est à moi que notre séparation doit le plus coûter. 0 ma chère maman! J'étais lié si étroitement avec Charles ! Nos exercices , nos études et nos plaisirs, tout était commun entre nous ; tout réunissait nos pensées et nos senlimens. Et il faut rompre des nœuds si doux : il faut se séparer peut-être pour toujours ! Je ne puis y songer sans frémir. Mais je l'entends qui monte dans ma chambre. Permettezr moi de quitter un moment la plume pour le recevoir.
Une heure après.
Savez-vous , ma chère maman , pourquoi l'aimable Charles est monté auprès de moi? Je vais vous le dire. 11 est entré d'un air riant , et il a fait comme s'il était bien joyeux. Mais il m'a semblé qu'il avait encore des larmes mal essuyées à sa paupière. Tu écris , Guillaume, m'a-t-il dit? Je reviendrai ; je serais fâché de l'interrompre. Oh ! ne t'en va pas , mon ami , aije répondu : je puis reprendre ma lettre quand nous aurons passé quelques raomens ensemble. Hélas! j'ai si peu de temps encore à jouir de ce plaisir ! Nous avons fait plusieurs tours dans la chambre, sans pouvoir nous parler. Enfin, il m'a pris tout à coup la main, et il m'a demandé si je serais toujours son ami , si je lui écrirais souvent , et si je serais bien aise qu'il vînt nous faire une visite en Hollande. Vous jugez bien ce que j'ai répondu à ces tendres questions. Alors il m'a sauté au cou ; et me pressant étroitement dans ses bras : Sois toujours heureux, m'a-t-il dit, et chéris ton ami Charles. Tu ne trouveras jamais personne qui t'aime autant que moi. Continue a présent ta lettre ; et ne descends que lors-
T. IV
que tu l'auras achevée. J'ai voulu lui répondre. 11 ne m'en a pas donné le temps > il s'est retiré avec une précipitation qui m'a surpris. Mais combien mon étonnement a redoublé, lorsque j'ai aperçu sur la table une bonbonnière montée en or, avec son portrait! 11 lui ressemble si parfaitement, que j'en ai été saisi. Je vais descendre tout de suite pour le remercier. Mais hélas ! qui sait si je le reverrai encore? Je me souviens qu'en sortant il a tiré son mouchoir pour essuyer ses yeux. 0 ciel ! si je ne devais plus le voir avant de partir! Je ne puis être un moment dans cette incertitude. Il faut que je descende pour m'emparer de lui. Je veux le tenir serré si étroitement sur mon cœur, qu'il ne puisse m'échapper.
Une heure après.
Hélas ! je ne l'avais que trop bien deviné, ma chère maman. C'était le dernier embrassement que je devais recevoir de mon ami Charles. Je suis descendu dans le salon. J'y ai trouvé monsieur et madame Grandisson, Edouard et Emilie; mais Charles n'y était pas. Je suis devenu pâle et tremblant, et je ne pouvais avancer. Madame Grandisson s'en est aperçue ; elle est venue à moi , m'a fait asseoir auprès d'elle , et m'a demandé comment je trouvais le portrait de son fils. Je lui ai baisé la main , sans lui répondre. Elle m'a fait encore la même question. Je lui ai dit, d'une voix étouffée, que je le trouvais d'une grande ressemblance, et que c'était le plus doux présent que je pusse recevoir. Ainsi donc , a-t-elle repris, tu emmènes Charles avec toi dans ta patrie?
J'espère quïl pourra servir à le consoler. 0 mon aimable bienfaitrice, lui ai je répondu , ce Charles que j'emmène ne me parlera pas ! et il m'est échappé un torrent de larmes. Je suis touchée, m'a-
t-elle dit, des sentimens que tu montres pour mon fils. Je sens ce qu'il en doit coûter à ton jeune cœur de le quitter ; mate, sois tranquille; tu le reverras en Hollande plus tôt que tu ne penses; et, lorsqu'il aura passé quelque temps auprès de toi , je prierai ta mère de te laisser revenir ici avec lui. Votre union est trop belle pour n'être pas cultivée ; et je suis charmée que mon fils ait fait choix d'un si bon ami. Cet arrangement doit te satisfaire, m'a dit M. Grandisson, en me prenant par la main. Pourquoi ne sert-il qu'à augmenter ta douleur? Un jeune homme aussi raisonnable que toi doit savoir se soumettre sans murmure aux lois de la nécessité. Tiens, voici un billet de mon fils. II a voulu te faire voir, par son exemple, que l'on peut exprimer ses sentimens dans une lettre aussi bien que par des paroles. J'ai pris le billet d'une main tremblante. Est-ce que je ne verrai plus mon ami? me suis-je écrié. Il vient de partir tout à l'heure, m'a répondu M. Grandisson , pour aller passer quelques jours chez son oncle Campley. 11 craignait que la vue de ton départ ne vous causât trop d'affliction à l'un et à l'autre. A ces mots terribles, j'ai été frappé comme d'un coup de foudre. Edouard, Emilie, monsieur et madame Grandisson ont employé, à l'envi , les consolations les plus tendres pour adoucir ma tristesse ; mais je n'en étais que plus affligé. M. Grandisson , pour me distraire de ma peine, s'est fait apporter une cassette. 11 l'a ouverte. Mon cher Guillaume , m'a-t-il dit , j'ai vu, avec plaisir, que tu étais fort attaché à l'étude des mathématiques. Voici quelques instrumens qui pourront te servir à les cultiver. Cette science, en occupant ton esprit , adoucira le regret d'une séparation momentanée d'avec ton ami , jusqu'à ce qu'il puisse aller te rejoindre, et se fortifier avec toi dans les mêmes études. Combien j'ai été touché de tant de
bonté, ma chère maman ! J'ai trouvé dans la cassette non-seulement un assortiment complet d'instrumens de grand prix, mais encore une collection des meilleurs livres sur la géométrie élémentaire, et sur les principes de l'astronomie. Que je vais étudier pour vous plaire ! Oh ! si je pouvais avoir Charles avec moi ! Ma mère et mon ami , l'un près de l'autre ! les voir à la fois! les caresser tour à tour! Oh, je le sens, ce serait être trop heureux sur la terre !
Aussitôt que j'ai pu me retirer, j'ai couru lire la lettre de Charles. Je vous en envoie une copie. Je garde celle qui est de son écriture pour la lire, la relire sans cesse dans mon voyage, pour avoir du moins , à chaque instant que je m'éloignerai de lui, de quoi me pénétrer davantage de son amitié.
Adieu , adieu , ma chère maman. Me pardonnerez-vous d'être si triste, lorsque je ne pars que pour aller presser dans mes bras une mère que j'aime tant? Oh! oui, vous me pardonnerez, j'en suis sûr. Vous, maman, vous dont le cœur est si sensible , vous vous mettrez, sans peine , à la place de votre fils , dans la situation touchante où il se trouve. Ne plus voir monsieur et madame Grandisson, qui ont eu des bontés si excessives pour moi ! Ne plus entendre la douce voix d'Emilie , cette aimable compagne de mes travaux et de mes plaisirs! Quitter Edouard au moment où je le voyais mériter de plus en plus l'amour de ses tendres parens ! M'être déjà arraché des bras de mon ami Charles, qui remplit la moitié de mon cœur, à qui je dois tout ce qui pourra me rendre moins indigne de votre tendresse ! Oh ! combien il faudra que je vous aime pour me consoler de tant de pertes cruelles!
Cette lettre doit partir avant moi , mais je serai déjà sur la route lorsqu'elle parviendra dans vos mains. Ainsi , à chaque
mot, à chaque ligne que vous en lirez, je me rapprocherai de plus en plus de vous. Ah ! si je pouvais arriver a la fin pour achever de vous peindre moi-même tout ce qu'elle ne peut vous exprimer ! Adieu pour la dernière fois, ma chère maman ; avant huit jours je serai dans vos bras, je recevrai vos caresses et celles de ma petite sœur. Je vous dirai à l'une et à l'autre, et vous le sentirez encore mieux à mes transports , que je ne veux respirer que pour vous aimer, pour consacrer à votre bonheur tous mes sentimens, toutes mes pensées et tous les inslans de ma vie.
Copie de la lettre de Charles Grandisson, à Guillaume D**\
Tu seras peut-être étonné , mon cher Guillaume, de ce que je n'ai pas profité jusqu'au dernier instant du peu de temps que nous avions encore a passer ensemble ; mais si tu savais quelle triste idée je me suis faite du moment de notre séparation , lu ne serais plus surpris du parti que je viens de prendre avec l'agrément démon papa. Soutenir à la fois ma douleur et celle de mon ami, Teffort eût été trop déchirant pour mon cœur, et , j'ose le croire , aussi pour le tien ! J'aurais eu encore a partager les regrets de toutes les personnes de la maison , qui ne te verront partir qu'avec des larmes. Depuis quelques jours, tu as dû remarquer une tristesse générale aux approches de ton départ. Tu en étais toi-même attendri; et je ne savais plus te consoler. Notre absence était, en quelque sorte, commencée, puisque c'était la seule pensée de notre séparation qui nous occupait. C'est pourquoi j'ai prié mon papa de me permettre de partir brusquement pour aller passer quelquesjours chez mon oncle. Ne va pas croire cependant que celte réso-
lution ne m'ait coûté aucun effort. Si tu savais quelle violence il a fallu me faire pour la suivre ! Mais pourquoi nous entretenir de nos chagrins, quand nous pouvons saisir quelque sujet de consolation? Mon papa doit t'avoir déjà dit qu'il me permettrait , l'année prochaine, d'aller passer quelque temps avec toi , pour te ramener ensuite auprès de nous. D'ici à ce temps nous pourrons nous écrire toutes les semaines , et répandre ainsi dans le cœur l'un de l'autre les tendres sentimens dont nous sommes animés.
Qui nous empêche de donner à cette correspondance le même temps que nous donnions à nos entretiens? De cette manière nous imaginerons encore être ensemble; et, crois-moi, cette illusion a bien aussi ses charmes. J'ai souvent éprouvé que , lorsque nous avions été séparés pendant quelques heures, il me semblait que je t'aimais davantage, et que j'allais avoir plus de plaisir à te voir et à t'enlendre que je n'en avais jamais goûté. II est vrai que rien n'altérait cette douceur, pane que la jouissance en était prochaine; mais si nous devons être plus long-temps celte fois sans nous réunir, au moins ne fommes-nous pas séparés pour toujours, ni même pour un intervalle de temps considérable. Pense au malheur de ceux qui sont obligés de quitter un bon ami et de tendres parens, pour aller errer en des contrées inconnues, où ils ne peuvent espérer d'apprendre de leurs nouvelles. Grâce au Ciel , notre séparation ne sera pas aussi fâcheuse. Si tu me quittes, c'est, pour voler dans les bras d'une mère qui t'aime, et d'une sœur qui te chérit; tu as la consolation de savoir que je reste avec des personnes qui me parleront sans cesse de toi; tu emportes dans ton cœur mon estimeetmon amitié, et tu es bien sûr d'avoir laissé les mêmes sentimens dans le mien. Adieu donc, mon cher Guillaume, aime-moi toujours. Rappelle de temps eu
LE PETIT GRANOISSON.
temps mon nom dans tes entretiens avec ta petite sœur et ta maman. Faites ensemble quelques amitiés à certain portrait que je te prie d'agréer . Je l'ai chargé de les recevoir pour moi , jusqu'à ce que je puisse vous les aller rendre moi-même.
Adieu encore une fois ; je t'embrasse avec tous les sentimens de la plus tendre amitié, et suis à toi pour la vie ,
Charles Grandisson.
Le jeune Guillaume D"* partit au jour marqué pour la Hollande. Ce ne fut pas sans verser bien des larmes qu'il se sépara de M. et de p madame Grandisson, d'Edouard et d'Emilie. Il les chargea tous ensemble des caresses les plus tendres pour son ami.
Son voyage fut heureux. 11 fut reçu de sa mère avec des transports inexprimables de joie et d'amour. Pour sa jeune sœur, elle fut long-temps comme une petite folle du plaisir qu'elle ressentait de revoir son frère auprès d'elle.
Il s'établit entre Charles et Guillaume une correspondance charmante , qui servit non-seulement à entreteuir leur tendre amitié, mais encore à cultiver leur esprit , et à leur donner une manière d'écrire aisée et naturelle.
Charles n'alla point en Hollande, comme il l'avait promis à son ami, parce que dès l'année suivante , il eut le plaisir de le voir revenir en Angleterre avec sa mère , qui , étant Anglaise de naissance, prit le parti de retourner dans sa patrie pour y fixer son séjour.
Peu de temps après le départ de Guillaume, Charles fut installé auprès des jeunes princes. Il sut se rendre digne de leur estime et de leur amitié, ainsi que de la bienveillance de tous les gens de la cour.
Au bout de quelques années , il épousa une demoiselle d'une grande naissance , et d'une fortune considérable. Quoique les charmes de sa personne la rendissent extrêmement intéressante, elle l'était encore plus par ses qualités naturelles et par ses talens. Charles trouva bientôt dans cette union le bonheur le plus parfait qu'un cœur tendre et généreux puisse goûter en ce monde.
Edouard, encouragé par l'exemple de son frère , se comporta d'une manière très - louable , et s'avança rapidement dans le service , en signalant dans plusieurs circonstances une prudence et une intrépidité à toute épreuve.
La douce et sensible Emilie , ornée de toutes les grâces qui parent une jeune demoiselle , fut recherchée en mariage par une foule de jeunes seigneurs. Mais ni le rang, ni la richesse, ni les agrémens de la figure ne furent capables de la séduire. Elle désirait pour époux un jeune homme d'une conduite sage , et distingué par des sentimens nobles et par de belles qualités. Elle eut le bonheur de le trouver dans l'ami de son frère. Ce fut Guillaume D"" qui parvint à gagner son cœur, et qui , par son intelligence , son application et sa droiture, réussit à se procurer un poste assez brillant pour remplir son ambition , et rendre son épouse parfaitement heureuse.
Sa jeune sœur n'est pas encore mariée ; mais elle vit dans la plus douce liaison avec Emilie , qui emploie tous ses soins a lui chercher un parti digne d'elle.
Puisse l'exemple de cette aimable jeunesse exciter une généreuse émulation dans mes jeunes lecteurs , et leur inspirer l'amour de l'honneur et la vertu , en leur persuadant que ce sont les seuls biens qui peuvent fonder le bonheur sur la terre.