‹ Œuvres complètesChapitre 27 sur 142 · LA POULE · texte numérisé non relu

LA POULE

Si vous avez fini de déjeuner , et que vous ne sentiez pas de fatigue, nous irons dans la basse-cour. Prenons chacun une poignée de grains : je suis sûre que nous serons bien venus.

Voyez quelle nombreuse couvée de poussins a cette poule blanche ! Elle prend autant de soin d'eux que la femme la plus tendre de ses enfans. Henri, ne cherchez pointa attraper les petits poulets ; elle volerait sur vous. Hier encore,ils étaient dans la coquille. Elle avait posé ses œufs dans un panier au coin de la volière, elle les a couvés pendant trois semaines, et ne les a quittés qu'un moment à la dérobée pour manger, de peur qu'ils ne périssent de froid s'ils étaient privés de la chaleur qu'elle leur communique. Aussitôt qu'ils ont été assez forts , ils ont rompu la coquille , et sont sortis d'eux-mêmes. Elle leur apprend déjà à fouiller du bec dans la terre, pour y chercher du grain et des vermisseaux. Lorsqu'elle craint que quelqu'un n'ait envie de leur faire du mal , elle s'élance sur lui avec la fureur et le courage d'un lion. Pauvre poule, que vas-tu devenir? Voyez -vous cet oiseau de proie qni la guette? Oh, comme cette tendre

mère est effrayée ! Les petits poussins se couchent sur le dos, attendant à tout moment d'être emportés dans les serres de leur ennemi. Leur mère court autour d'eux dans des angoisses mortelles ; car il est trop fort pour qu'elle puisse le combattre. Allez , Henri ; appelez Thomas, et dites-lui d'accourir tout de suite avec son fusil. Va, ma pauvre poule, l'épervier n'aura pas tes petits. — Maintenant que nous l'avons chassé, viens chercher legrain que nous t'avons apporté pour ta famille.

Nous avons besoin d'œufs , Charlotte ; voyez s'il y en a dans le poulailler. Bon , vous en avez trois. Ils sont pondus d'aujourd'hui. 11 n'y a pas encore de poulet vivant dans la coquille ; mais , si nous les laissions quelque temps sous la poule, il viendrait un poulet dans chacun.

Toute espèce de volaille et d'oiseau vient aussi d'œufs , plus ou moins gros , suivant la grosseur de l'animal qui les produit.

Il est possible de faire éclore les œufs dans les fours; et j'ai lu que c'était l'usage ordinaire en Egypte. Aussitôt que les jeunes poussins sortent de leur coquille, ils sont mis sous la tutelle d'une poule, qui , ayant été dressée à cet emploi , les conduit et les élève , béquetant pour eux avec la même tendresse que si elle était leur véritable mère. Certainement c'est une chose très-curieuse; mais je suis bien loin d'approuver ces procédés contre nature. Nous pouvons bien avoir un nombre sufûsant de poulets par la méthode naturelle, si nous leur donnons les soins qu'ils demandent. Je suis ravie de savoir qu'on a voulu essayer, dans ce pays, défaire naître les poulets dans des fours, et qu'on a rejeté ce moyen.

Il y a une autre coutume aussi bizarre, mais qui cependant est très-commune parmi nous ; c'est de mettre des œufs de cane couver sous une poule. Vous auriez peine a concevoir la détresse que cela oc-

INTRODUCTION FAMILIÈRE

t -asione a celle seconde mère. Ignorant l'échange qui a été fait, elle suppose qu'elle a couvé ses propres petits; car elle n'a pas assez d'intelligence pour réfléchir sur cet objet. C'est pourquoi, lorsqu'elle voit les canetons se plonger dans l'eau, suivant leur instinct, elleestsaisie pour eux des crainles les plus vives, tremblant qu'ils ne se noient. Cependant elle n'ose les suivre , parce qu'elle ne sait pas nager. Vous auriez pitié de la pauvre bête, en la voyant courir autour de la mare, appelant ses nourrissons, et remplissant l'air de ses plaintes.

Il est fâcheux d'être obligé de tuer les pauvres poulets; mais, comme je vous l'ai dit au sujet des bœufs et des moutons, si nous les laissions tous vivre, ils mourraient de faim, ou nous réduiraient au même danger, en mangeant tout le grain de nos provisions; en sorte que nous n'aurions plus ni pain ni viande pour soutenir notre vie. Mais nous prendrons soin de les bien nourrir, de ne pas les tourmenter, et lorsque nous les tuerons, nous les ferons souffrir le moins possible. Je ne pourrais jamais me résoudre à égorger de mes mains une créature vivante; je plains, sans les condamner , ceux qui , par état , sont forcés d'exécuter cette cruelle opération.

Les poules ont des pattes armées d'ongles très-pointus, pour pouvoir fouiller dans le fumier et devant la porle des granges , où elles trouvent toujours une provision suffisante de grains. Leurs pieds ont aussi plusieurs jointures; en sorte qu'en dormant, la nuit, elles se tiennent fortement accrochées aux juchoirs ; ce qui les empêche de tomber pendant leur sommeil.

Les coqs, leurs maris, ont autant de courage que de beauté, de force et d'orgueil. Ils combattent quelquefois entre eux jusqu'à ce que l'un ou l'autre reçoive la mort. Il y a, en Angleterre, des gens

assez cruels pour trouver de l'amusement dans ces meurtres.

Ils prennent deux de ces belles créatures, et attachent à leurs jambes des éperons d'acier très-aigus; ensuite ils les mettent au milieu d'une place ronde, couverte de gazon , et se tiennent tout autour , criant , jurant et faisant des paris insensés, tandis que les deux fiers combattans se déchirent de blessures si cruelles, qu'ils meurent quelquefois sur la place. Oh , Henri ! j'espère que vous ne prendrez jamais part à ces jeux barbares. Je vois que votre cœur se révolte au seul récit que je vous en fais. Je pourrais encore vous dire que ces spectacles ont causé souvent la ruine de ceux qui risquaient leur fortune sur l'événement du combat; mais je me flatte qu'avant de devenir homme , vous prendrez des sentimens d'humanité qui vous en éloigneront pour toujours, sans avoir besoin de ce motif.

Je veux vous parler d'une autre espèce de barbarie exercée sur les coqs, par de méchants petits garçons. Le jourdu mardigras , ils s'assemblent par bandes et conviennent de jeter, tour a tour , des bâtons à l'une de ces innocentes créatures. Le premier tire , et lui casse quelquefois une jambe. Cela est réparé, à ce qu'ils disent, par un morceau de bois qu'ils lient tout autour pour la soutenir. Le second lui crève peut-être un œil ; le troisième lui brise peut-être une aile, et rarement un coup manque de lui casser quelqu'un de ses membres délicats. Aussi long-temps qu'il lui reste de forces, l'oiseau tourmenté cherche à s'échapper de ses bourreaux ; mais la violence de la douleur le force bientôt de tomber. S'il montre le moindre signe de vie, il a de nouveaux tourmens à souffrir. Us mettent sa tête dans la terre pour le ranimer , à ce qu'ils prétendent. La malheureuse volatille se débat , de peur d'étouffer , et la persécu-

A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE

tion recommence. Quelques coups de plus achèvent ce jeu barbare. Elle tombe toutà-fait morte , tandis que ses meurtriers triomphent sur son cadavre , et s'appellent eux-mêmes de petits héros. Que pensez-vous de ces enfans, Henri? N'y a-t-il pas bien plus de plaisir à voir ce noble oiseau béquetant à la porte de la grange , ou perché sur son fumier, battant des ailes et poussant des cris de joie , que de le voir déchiré d'une manière si cruelle, de

voir ses yeux, jadis si pleins de feu, maintenant éteints sous sa paupière mourante , et son beau plumage souillé de boue et de sang?

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