ET LES VERS A SOIE
Après quoi donc courez-vous si vite , Henri ? Oh , c'est un papillon ! Vous l'avez attrapé? ne serrez pas dans vos doigts , de peur de la blesser, la délicate et frêle créature. Vous croyez peut-être avoir pris un petit oiseau qui n'a fait que voltiger toute sa vie? non, non, il n'en est pas ainsi. Tel que vous le voyez , si leste et si brillant, il n'y a que peu de jours qu'il rampait à terre sous la forme d'une chenille hideuse. En voici une. Regardez-la de tous vos yeux. Découvrez-vous sur son corps rien qui ressemble à des ailes ? Non sans doute. Eh bien , cependant elle viendra papillonner un jour autour de cette fleur sur laquelle vous la voyez se traîner si pesamment aujourd'hui.
On compte plusieurs espèces de chenilles ; mais je ne vous parlerai que des vers à soie , parce que c'est l'espèce dont l'histoire est la plus curieuse et la plus intéressante pour nous.
Les vers à soie , avant leur naissance , sont renfermés en de petits œufs, que l'on conserve dans un lieu sec, jusqu'au retour du printemps. Alors on les expose à une chaleur douce , et l'on en voit sortir de petits vers grisâtres , que l'on met soudain sur des feuilles détachées d'un arbre qu'on appelle mûrier , qu'ils aiment de préférence pour leur nourriture. Ils grossissent fort vite; car aussitôt qu'ils sont nés, ils se mettent, d'un grand ap-
A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE
petit , à manger de ces feuilles , et ils en mangent tout le long de la journée. Au bout de neuf à dix jours leur peau se détache de leur corps , et ils paraissent beaucoup moins hideux avec leur robe nouvelle. Ils en changent trois fois encore, de sept jours en sept jours, et à la dernière , ce sont de jolis vers très-blancs , à peu près de la longueur et de la grosseur de l'un de vos doigts. Ils commencent bientôt à devenir jaunâtres et transparens ; leur corps grossit et se ramasse, et ils cessent absolument de manger : c'est le temps où ils se disposent a se mettre à l'ouvrage. Ils grimpent le long de petits brins de genêt ou de bruyère qu^on plante autour d'eux en forme d'arcade, et attachent d'abord, de tous côtés, des soies qu'ils ûlent un peu grosses , pour y suspendre leur coque. Ils en forment l'extérieur avec une espèce de bourre qu'on nomme fleuret ; puis au-dessous de cette enveloppe grossière , ils commencent leur véritable coque, en appliquant des fils plus déliés a cette bourre, qu'ils foulent continuellement avec leur tète, pour donner à l'intérieur de leur édifice une forme ronde et de la capacité d'un œuf de pigeon . Dès le premier jour> ils se dérobent entièrement à l'œil, sous l'épaisseur de leur travail ; mais la besogne n'est pas encore achevée. Il leur faut un ou deux jours de plus pour terminer en dedans leur ouvrage. Le dernier tissu , qui les environne immédiatement , est le plus difficile; car il est plus serré que l'étoffe la mieux fabriquée.
C'est de ces coques , appelées ordinairement cocons, que l'on tire d'abord le fleuret qui sert à faire la filoselle, et ensuite la soie employée dans nos ameublemens et dans nos habits. Si nous venions a perdre ces insectes , il n'y aurait plus ni taffetas, ni satins , ni velours.
Pour retirer la soie, on jette dans l'eau bouillante tous les cocons, excepté ceux que l'on réserve pour avoir des œufs,
T. IV
comme je vous le dirai tout à l'heure. Les personnes accoutumées à ce travail en ont bientôt trouvé le premier bout. Elles sont obligées de joindre plusieurs brins ensemble , pour en faire un d'une grosseur raisonnable , et elles le dévident sur de petites bobines. Croiriez vous que chacun de ces fils a près de mille pieds de longueur?
Je vous ai dit que l'on mettait à part les cocons destinés a donner des œufs. Si vous en ouvrez un avec des ciseaux , que pensez-vous que l'on trouve au-dedans ? un ver à soie? Oh! non , rien qui lui ressemble du tout. On n'y trouve plus qu'une chrysalide, c'est-à-dire un petit corps sans tête ni pattes qu'on puisse voir. Vous le prendriez pour une fève desséchée. Cependant , si vous touchez une de ses extrémités, vous le voyez se remuer un peu; ce qui annonce qu'il n'est pas mort. En effet , là-dessous est un papillon bien emmailloté , qui déchire ses langes au bout de vingt jours , perce lui-même sa coqUe , et en sort avec deux yeux noirs , quatre ailes , de longues jambes , et un corps couvert d'une espèce de plumes.
Le mâle et la femelle font aussitôt leur petit ménage; et lorsque celle-ci a pondu ses œufs , au nombre de quatre ou cinq cents , ilsmeurent l'un et l'autre, laissant pour l'année suivante une nombreuse famille propre à leur succéder.
Vous voudriez élever des vers à soie, Charlotte? Je serai bien aise que vous puissiez étudier de vos propres yeux les merveilles opérées par la nature dans les métamorphoses et le travail de ces insectes. Je vous laisserai volontiers la satisfaction d'en élever quelques-uns , et je me charge de vous instruire alors de tous les soins qu'ils demandent. Leur éducation entraîne beaucoup d'embarras, dans les pays ou l'inconstance des saisons exige qu'ils soient continuellement renfermés dans de grandes chambres. Il est des
INTRODUCTION F AMI M ERE
pays, au contraire, où ils naissent sur les mûriers, se nourrissent d'eux-mêmes, et lilent parmi les feuilles. Ce doit être un joli coup d'ail de voir ces cocons briller comme des prunes d'or et d'argent, au milieu de la douce verdure !
Les différentes espèces de papillons sont très-nombreuses : le nombre des espèces de chenilles est aussi grand , puisqu'il n'est pas un papillon qui n'ait été chenille , puis chrysalide , avant de prendre des ailes , comme je viens de vous le dire du papillon de ver a soie, qui n'est luimôme qu'une chenille.
Une chose bien digue de notre admiration, c'est l'instinct que la nature donne à toutes les chenilles de se former une retraite pour le temps où l'état immobile de chrysalide les exposerait sans défense à leurs ennemis. Les unes, à l'exemple des vers à soie , filent des coques impénétrables , où elles s'enveloppent ; les autres se creusent sous terre de petites cellules bien maçonnées; celles-ci se suspendent par les pieds de derrière ; celles-là se lient par une espèce de ceinture qui les embrasse et les soutient. C'est ainsi que, sous une apparence de mort extérieure, tout leur corps travaille , pour certaines espèces même , pendant plus d'une année , à prendre la nouvelle forme qui doit renouveler leur existence, en les faisant passer de la condition d'un ver obscur qui rampe sous nos pieds, a celle d'un oiseau brillant qui voltige au-dessus de nos têtes.
Les variétés qu'on remarque entre les papillons les ont fait partager en plusieurs classes : l'histoire de chacune offre des particularités fort curieuses. Ces insectes qui , sous leur première forme , ne nous inspiraient que du dégoût et de l'horreur, deviennent, sous leur forme nouvelle, les objets de notre admiration , et nous inspirent même en leur faveur une sorte d'intérêt. L'éclat des couleurs dont leurs ailes sont peintes; les sucs délicats dont ils
! se nourrissent ; !e bonheur dont ils scm- ; blent jouir dans le court espace de leur j vie ; les métamorphoses par lesquelles ils I sont parvenus à cet état ; tout en eux réveille des idées gracieuses , et excite la curiosité sur une destinée aussi singulière. J'espère que vous goûterez un jour autant de plaisir que moi-même a vous instruire de tous ces détails intéressans.
Je vous aurais encore parlé de plusieurs autres animaux , dont l'histoire nous offrirait mille particularités admirables, tels que les castors, les fourmis, etc.. etc. ; mais où pourrais-je m'arrêter, si je cherchais a vous peindre tous ceux qui doivent vous intéresser par leur instinct, leur forme et leur industrie? Ces détails m'entraîneraient trop loin des limites que je me suis tracées. C'est à regret que je me borne à vous les annoncer pour être un jour l'objet continuel de vos études et de vos plaisirs. Ce queje ne cesserai jamais de vous dire , c'est que, lorsque vous aurez pris du goût pour ces connaissances, rien ne pourra jamais vous paraître indifférent dans la nature.
Malgré la quantité prodigieuse d'animaux que nos yeux peuvent découvrir, il en est sans doute un plus grand nombre encore de ceux que leur petitesse dérobe à notre vue. Toutes les feuilles des arbres, des plantes et des fleurs, sont peuplées d'une infinité d'insectes invisibles; il n'est peut-être pas un grain de sable qui ne soit un monde pour ses habitans. Qui sait si un ciron n'est pas un éléphant aux yeux d'une foule d'autres créatures d'une espèce inférieure? Voici un microscope , c'est-à-dire un instrument qui grossit ie» objets, comme le télescope les rapproche. Charlotte, allez-moi , je vous prie , chercher ce vinaigre queje tiens , depuis quelques jours, exposé au soleil. Je vais en mettre ici une goutte. Approchez-vous, et voyez. Doucement, Henri; ce n'est pas tout d'être philosophe , il faut encore être
A LA CONiNAISSASCE DE LA NATUIŒ
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poli : laissez regarder votre sœur la première. A votre tour , maintenant. Eh bien ! ne découvrez- vous pas une multitude de petits animaux qui s'agitent avec une extrême vivacité? Vous voyez, par cet exemple , qu'une recherche attentive peut nous faire pénétrer chaque jour de nouvelles merveilles. Quand notre vie serait cent fois plus longue , nous ne viendrions jamais à bout de découvrir tout ce qui est digne de notre curiosité.
Que dit votre frère, Charlotte? qu'il souhaiterait que ses yeux fussent des microscopes ? Hélas , mon cher enfant ! vous ne savez guère ce que vous désirez. Si vos vœux étaient accomplis, vous verriez, il est vrai , des choses très-surprenantes; mais aussi ce que vous regardez maintenant avec plaisir , deviendrait pour vous un objet de dégoût et d'horreur . Un homme vous paraîtrait si grand, que vous ne pourriez voir à la fois qu'une partie de sa taille : un bœuf vous semblerait plus haut qu'une colline; vous prendriez un ruisseau pour une rivière , un chat pour un tigre , une souris pour un ours : vous seriez continuellement exposé à des méprises ridicules ou dangereuses. Croyez-moi, contentez-vous de ce que vos yeux peuvent vous faire aisément connaître ce qui vous est utile ou nuisible; aidez-vous des instrumens inventés pour suppléer à leur faiblesse dans les objets de pure curiosité ; et surtout restez convaincus , à l'exemple de Frédéric et de Maurice , que l'homme est bien comme il est, pour jouir de tout le bonheur qu'il peut goûter sur la terre.