‹ Œuvres complètesChapitre 44 sur 142 · LES COQUILLAGES · texte numérisé non relu

LES COQUILLAGES

Outre les poissons dont je viens de vous entretenir, je pourrais vous en nommer plusieurs encore, dont la seule peinture ne vous intéresserait pas moins vivement. Les uns sont armés d'une épée ou d'une scie , les autres hérissés de pointes ou d'épines, etc. L'objet pour lequel la nature leur a donné ces armes, l'usage qu'ils en savent faire , les besoins qu'ils éprouvent pour leur subsistance , les moyens qu'ils emploient pour y pourvoir, les différons degrés de leur instinct et de leur industrie ; tout en eux et dans tous les autres, est bien digne de votre curiosité. Ne senlez-vous point déjà le plaisir que vous goûterez un jour en cherchant à pénétrer les merveilles étalées de tous côtés à vos regards? Que diriez- vous de celui qui , venant d'hériter d'un superbe palais , irait se renfermer stupidement dans l'alcôve la plus enfoncée, sans chercher à connaître les ameublemens précieux dont il est environné? Tel et plus Stopide mille fois serait l'homme, héritier

de Dieu sur la (erre , qui végéterait entouré de prodiges vivans qui sollicitent sans cesse sa curiosité, sans qu'un noble désir le portât jamais a la satisfaire. Les devoirs que son état, quel qu'il soit, l'oblige de rendre à la société, ne sont point un obstacle à son instruction. Combien d'heures perdues dans des amusemens frivoles , qu'il pourrait consacrer à acquérir des connaissances utiles, sources inépuisables des plaisirs les plus flatteurs ! L'homme instruit n'éprouve jamais dans sa vie un seul moment de solitude ou d'ennui. Dans la profondeur des déserts, il trouve une société nombreuse qu'il interroge, et dont il sait entendre la voix. Un brin d'herbe, un insecte, suffisent pour réveiller en lui une foule d'idées , et pour lui faire parcourir dans un instant le cercle immense de la création. La juste valeur dont il s'accoutume à priser les choses humaines, l'étendue et la dignité que ses réflexions donnent à son esprit, le tiennent aussi loin de l'orgueil que de la bassesse ; et ses lumières peuvent élever sa fortune, sans en dégrader l'ouvrage par de vils moyens.

Vous n'êtes pas encore en état, mon cher Henri, de sentir toute la vérité de ce que je viens de vous dire ; mais il me semblait voir vos parens auprès de vous, et c'est a eux que je m'adressais pour leur inspirer le désir de travailler à votre bonheur, en vous faisant acquérir les connaissances qui le procurent. Je crois aussi lire dans vos yeux que tout ce que vous avez pu saisir de ce tableau vient d'allumer votre imagination , et que vous brûlez d'impatience de vous instruire.

Mettons à profit des dispositions si favorables, et reprenons le ton familier de nos entretiens.

Vous avez vu des bouquets formés de coquilles, dont les nuances représentaient celles des plus belles fleurs; vous avez admiré les jolis compartimcns qu'on en

A LA CONNAISSANCE 0E LA îNATUAE.

faisait sur nos surlouts de dessert, l'effet agréable qu'elles produisent sur le bord des bassins, dans la décoration des grottes pi des cascades : mais ce ne sont encore là que des coquillages uniformes et communs, tels que la mer les jette en profusion sur ses rivages. C'est dans les cabinets des curieux que vous pourrez en observer d'un choix rare, et d'une variété presque infinie. C'est là que vous passerez des journées entières à vous extasier sur l'élégance ou la singularité de leurs formes, l'éclat et la diversité de leurs couleurs.

Chacune de ces coquilles renfermait autrefois un poisson qui vivait au fond de la mer, retiré dans son palais immobile, ou qui l'emportait avec lui en nageant, par une manœuvre admirable, telle que je vous l'ai peinte tout à l'heure dans l'histoire du nautile.

Une autre histoire non moins intéressante pour vous , est celle d'une espèce d'écrevisse qu'on nomme Bernard l'Ermite, ou le Soldat.

Bernard l'Ermite est couvert d'écaillés dans tout son corps, excepté sur l'extrémité du dos. Pour mettre cette partie à l'abri de ce qui pourrait la blesser, il va, dès sa naissance , chercher une coquille vide, dans laquelle il s'établit, jusqu'à ce qu'en grandissant il ait besoin d'un logement plus vaste.

Lorsque ce moment est venu, sans quitter sa première coquille, il va sur le rivage en chercher une autre. Dès qu'il l'a trouvée , il sort de l'ancienne pour essayer la nouvelle. S'il ne la juge pas bien proportionnée à sa taille , il va plus loin , mesurant toutes celles qu'il rencontre, jusqu'à ce qu'il en ait une qui lui convienne. Aussitôt il s'y glisse avec une extrême précipitation, et, dans sa joie, il fait deux ou trois caracoles sur le sable. Il a toujours soin de choisir un ermitage assez spacieux pour pouvoir se tapir dans le fond , de manière à le faire croire in-

habité ; ce qu'il pratique au moindre bruit qui se fait entendre. Si par hasard un de ses camarades se trouve dépouillé en même temps que lui, pour entrer dans la même coquille, il se livre aussitôt entre eux un combat , et le plus faible abandonne la coquille au vainqueur.

C'est apparemment pour ces combals que Bernard l'Ermite a obtenu le surnom de Soldat, ou peut-être aussi parce qu'il a l'air d'une sentinelle dans sa guérite.

L'histoire des coquillages forme une branche très-curieuse de la connaissance de la nature. On aime à voir comment, pour nous donner dans tous ses ouvrages une idée de sa grandeur et de sa richesse, elle a revêtu un vil poisson de sa livrée la plus brillante.

Des plongeurs vont chercher les coquilles au fond des eaux. La mer, dans les tempêtes qui la bouleversent dans toute sa profondeur, en jette aussi quelquefois sur ses bords.

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