LA TORTUE
Je vais maintenant vous parler de la tortue , dont le nom vous est assez connu par les fables de notre bon ami La Fontaine , où elle remplit souvent un personnage.
On en compte de trois espèces ; de mer, d'eau douce et de terre.
Les tortues de mer sont les plus gran-
des. Il en est de si énormes , qu'on a vu quatorze hommes à la fois monter sur une écaille. Getle écaille peut former toute
seule une barque et une maison. Lorsqu'on s'en est servi pendant le jour pour naviguer le long des cotes de la mer , ou
INTROM'CTION FAMILIERE
la porte le soir sur le rivage; et la voila tjui , soutenue par les rames qui l'ont fait voguer, devient une petite cabane où l'on trouve un abri contre la pluie et les injures de l'air.
Les tortues de mer prennent leur nourriture dans des espèces de prairies qui sont au fond des eaux , le long de plusieurs îles de l'Amérique. Des voyageurs rapportent que dans un temps de calme , on découvre sous les ondes ce beau tapis vert , et les tortues qui s'y promènent. Quand elles ont fini leur repas, elles s'élèvent sur la surface des flots , toujours prêtes à s'enfoncer bien vite à l'approche de l'oiseau de proie ou des pêcheurs qui les guettent. Quelquefois cependant la grande chaleur du jour les surprend et les assoupit. On profite alors de leur sommeil pour les harponner de la même manière que les baleines, ou pour les prendre vivantes , ainsi que je vais vous le raconter.
Un plongeur vigoureux se place sur le devant d'une chaloupe. Parvenu à une petite distance de la tortue flottante, il plonge doucement, de peur de la réveiller, et va remonter fort près d'elle. Alors, saisissant tout a coup l'écaillé vers la queue, il s'appuie sur le derrière de l'animal, et fait enfoncer cette partie dans l'eau. La pauvre tortue n'a pas l'esprit de réfléchir qu'en plongeant elle se débarrasserait de son ennemi. Vous avez lu l'histoire de l'âne de la fable , qui , après avoir fait tant de façons pour entrer dans le bateau quand on le tirait par son licou , s'y précipita brusquement lorsqu'on s'avisa de le tirer en arrière par la queue? Eh bien ! la tortue n'y met pas plus de finesse. Dès qu'elle se sent tirer vers le fond de l'eau , e'ie s'efforce de se soutenir au-dessus, en agitant ses pattes de derrière. Ce mouvement en effet l'y soutient elle et le plongeur; mais pendant ce déba» , les autres pêcheurs arrivent, la ren-
versent adroitement sur le dos ; et comme, dans cette situation, elle ne peut plus s'enfoncer, ils la poussent de leurs mains jusqu'à la chaloupe On prétend qu'elle jette alors de profonds soupirs , et verse des larmes abondantes.
On prend aussi les tortues de mer sur la terre. La chasse la plus considérable se fait dans l'île de l'Ascension. Elle est encore inhabitée , parce qu'on n'y a pu découvrir aucune source d'eau douce ; mais la quantité de tortues qu'on y trouve , engage la plupart des vaisseaux à s'y arrêter, à dessein d'en faire leur provision pour les matelots attaqués du scorbut , qui est une maladie que l'on prend ordinairement sur la mer. Cette île, pour vous le dire en passant, est une espèce de bureau de poste , parce que les marins, en s'éloignant du rivage, y laissent un billet dans une bouteille bien fermée , pour donner de leurs nouvelles à ceux qui viennent après eux, et en apprendre à leur retour.
La pente unie et facile du sable dont elle est bordée, est très -favorable pour les tortues, qui viennent, dit-on , déplus de cent lieues pour y faire leur ponte. Vous voyez encore par-là combien la tortue de mer est différente à cet égard delà tortue dé terre, dont la lenteur apasséen proverbe. Celle-ci emploierait toute sa vie a faire ce voyage ; les autres , grâce à leur talent de nager , le font en peu de temps. Elles descendent sur la plage , et remontent un peu au-dessus de l'endroit où les flots peuvent atteindre. Alors avec leurs pattes elles creusent un trou peu profond , où elles déposent leurs œufs ; puis elles les recouvrent légèrement de sable, afin que la chaleur du soleil les échauffe et fasse éclore les petits.
Ces œufs sont d'une forme ronde, et de la grosseur d'une bille de billard ; ils ont du blanc et du jaune comme les œufs de poule; mais ils ne sont pas si bons à man-
A LA CONNAISSANCE DE LA NATURE
ger. L'enveloppe en est mollasse, et ils paroissent au toucher comme un œuf de poule durci qu'on a dépouillé de sa coque.
Vingt-cinq jours environ après la ponte, on voit de tous côtés percer de dessous le sable de petites tortues déjà formées , et couvertes de leurs écailles, qui , sans être guidées parleurs mères, seules, et parle pur mouvement de leur instinct, s'acheminent tout doucement vers le bord de la mer. Malheureusement pour elles , la force des vagues les repousse, et les oiseaux de proie les enlèvent la plupart avant qu'elles aient acquis assez de vigueur pour manœuvrer contre les flots, et gagner le fond de la mer, comme un refuge pour leur faiblesse. Aussi, de deux cent soixante œufs ou environ que pond chaque tortue, à peine en voit-on réchapper une douzaine.
Comme les tortues attendent ordinairement les ténèbres afin de dérober à la vue des oiseaux le dépôt où elles cachent l'espérance de leur famille, les marins attendent aussi ce moment pour faire leur coup. Dès la lin du jour ils abordent sur la côte , et s'y tiennent sans bruit en embuscade, guettant leur proie d'un œil attentif. Aussitôt que les tortues ont quitté la mer, et en sont assez éloignées pour qu'ils puissent leur couper le retour, ils marchent à elles et les renversent sur le dos, les unes après les autres. Cette opération doit se faire avec autant de prudence que d'agilité , de peur que la tortue, en se débattant avec ses pattes, ne leur fasse voler du sable dans les yeux. Dans cette posture incommode, qui la prive de tout moyen de défense , elle ne songe qu'à faire rentrer ses pattes et sa tête sous son écaille, laissant de cette manière la plus grande facilité pour la transporter à bord du vaisseau. Quelquefois on la mange sur le rivage même.
\ près l'avoir tuée avec précaution, crainte
d'endommager ses œufs, on l'assaisonne avec du poivre, du sel, du girofle et du citron , et son écaille sert de casserole pour la faire cuire.
La chair de tortue salée est d'une aussi grande ressource dans l'Amérique, que la morue en Europe. On en tire aussi de l'huile. Une grosse tortue en fournit plus de trente bouteilles. La chair des plus petites pèse cent cinquante livres; lf s tortues ordinaires en donnent deux cents. On en prit une, il y a plusieurs années . sur les côtes de France, d'environ six pieds de long, qui pesait entre huit et neuf cents livres. Deux ans après on en prit une autre, longue de cinq pieds, et du poids de près de huit cents livres. Le foie seul se trouva suffisant pour fournir abondamment à dîner à plus de cent personnes. Sa graisse que Ion fit fondre prit la consistance du beurre, et fut trouvée d'un fort bon goût.
La croissance des tortues de nier est très-rapide. Un de ces animaux, qu'on avait mis très-jeune dans un petit baquet, s'y trouva à l'étroit au bout de quelques jours. On la mit dans une moitié de barrique ordinaire, et l'on se vit bientôt obligé de lui donner un grand muid pour logement. Le vaisseau qui la portait ayant fait naufrage sur les côtes de France, la tortue se sauva dans la mer. Comme il n'en vient point ordinairement dans ces climats, on a soupçonné que celle-ci est l'une des deux dont il était question tout à l'heure, qui fut prise quatorze ans après, pesant près de huit cents livres. Elle n'en pesait que vingt-cinq lorsqu'on l'embarqua.
La force de ces animaux est extrême.
On en voit qui portent cinq à six hommes assis sur leur dos. Leur vie est aussi trèsdure et très-longue; elle s'étend quelquefois au-delà de quatre-vingts ans.
Les tortues d'eau douce ressemblent beaucoup à celles de la mer. Aux approches de l'hiver elles viennent à terre, s'y
INTRODUCTION FAMILIÈRE
creusent des trous , et y passent toute la saison sans manger, dans un état d'engourdissement. On les voit môme dans Tété passer plusieurs jours sans prendre de nourriture. Elles détruisent beaucoup de poissons dans les étangs.
La tortue de terre se trouve sur les montagnes , dans les forets , dans les champs et dans les jardins. Elle vit d'herbes, de fruits, de vers, de limaçons et d'autres insectes. Celles que l'on garde dans les maisons pour en faire des remèdes , peuvent se nourrir avec du son et de la farine,
L'écaillé de toutes les espèces de tortues sert à faire des tabatières, des manches de couteaux , de rasoirs , de lancettes, et une infinité de jolis bijoux.