‹ Œuvres complètesChapitre 79 sur 142 · FIN DE LYDIE DE GEKSIN · texte numérisé non relu

FIN DE LYDIE DE GEKSIN

SANDFORD ET MERTON

Dans la partie occidentale de l'Angleterre, vivait un gentilhomme d'une fortune immense. Son nom était Merton.

11 avait passé plus de la moitié de sa vie a la Jamaïque , où il possédait une habitation considérable, avec un nombre infini d'esclaves noirs, pour cultiver, à son profit, les cannes de sucre, et d'autres plantations précieuses.

Les soins qu'il se proposait de donner à l'éducation d'un fils unique, l'objet de sa plus vive tendresse, l'avaient déterminé a venir s'établir pour quelques années en Angleterre.

T. IV

Tommy Merton, à peine âgé de six ans lorsque son père arriva en Europe, était né avec des dispositions très-heureuses, que l'on parvint bientôt à corrompre par un excès aveugle de complaisance. On l'avait entouré, des le berceau , d'une foule d'esclaves, auxquels il avait été défendu de le contrarier dans aucune de ses fantaisies. Dès qu'il faisait un pas hors de la maison , il était suivi de deux nègres, dont l'un portait un large parasol pour le garantir du soleil , et 1 autre était toujours prêt à îe prendre dans ses bras au moindre signe de fatigue. Il avait

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aussi une espèce de litière dorée que ses deux oègres chargeaient sur leurs épaules, lorsqu'il allait rendre visite aux eufans des habitations voisines. Sa mère avait conçu pour lui une tendresse si excessive, qu'elle ne lui refusait rien de tout ce qu'il paraissait désirer. Les larmes de son lils lui causaient des évanouissemens: et jamais elle ne voulut consentir qu'on lui montrât à lire, parce qu'il s'était plaint d'un violent mal de tête au premier essai de son alphabet.

Les suites naturelles de cette faiblesse furent que, malgré tous les soins qu'on prenait de lui plaire , le petit Merton devint très-malheureux. Tantôt il mangeait des friandises, jusqu a s'en rendre malade; et alors il souffrait de vives douleurs, parce qu'il refusait de prendre des médecines amères qu'il lui aurait fallu pour guérir. Tantôt il pleurait pour des choses qu'il était impossible de lui procurer ; el comme il était accoutumé a voir flatter tous ses caprices , il se passait des heures entières avant qu'on pût parvenir à lui faire entendre raison.

Lorsque son père donnait a dîner à ses amis, il fallait le servir le premier , et lui donner les morceaux les plus délicats ; autrement il faisait un bruit a étourdir toute la compagnie. Si sa mère prenait le thé avec d'autres femmes , au lieu d'attendre que son tour vînt d'être servi , il grimpait sur une chaise , s'élançait sur la la- | ble , s'emparait des rôties au beurre et du ; gâteau , et renversait les tasses à droite et j à gauche en se relevant. Par des manières I aussi sauvages , non-seulement il se ren- \ dait importun à tout le monde, mais encore il s'exposait tous les jours à des accidens fâcheux. Ses mains étaient continuellement ensanglantées des blessures qu'il se faisait avec les couteaux. En voulant examiner tout ce qu'il voyait hors de sa portée, il lui tombait quelquefois de lourds paquets sur la tête; et il faillit un

jour s'échauder tout le corps , en maniant sans précaution une théière d'eau bouillante.

Elevé dans l'iuaction et la mollesse, il éprouvait des langueurs continuelles.

C'était assez de quelques gouttes de pluie, ou d'un souffle de vent pour l'enrhumer ; et le moindre rayon de soleil lui donnait la lièvre. Au lieu de courir et de sauter en plein air comme les autres enfans , on l'avait instruit a rester assis , de peur de gâter ses habits de soie brodés, et à garder la chambre, de peur de hâler son teint ; en sorte que , lorsque Tommy Merton débarqua sur les côtes de l'Angleterre, il ne savait ni lire , ni écrire, et ne pouvait faire aucun usage de ses membres pour se servir lui-même; mais, en revanche, il ne le cédait a personne pour les impatiences, les caprices et l'orgueil.

Non loin de l'endroit que M. Merton avait choisi pour sa résidence, vivait un honnête fermier , qui s'appelait Sandford. Il avait, comme M. Merton, un fils unique âgé d'environ six ans, nommé Henri.

Henri, accoutumé de bonne heure a courir dans les champs , à suivre les laboureurs lorsqu'ils conduisaient la charrue , et les bergers lorsqu'ils menaient les troupeaux au pâturage , s'était rendu robuste, actif et courageux. Son teint était, animé des couleurs les plus vermeilles; il n'avait pas , à la vérité , les traits aussi délicats, ni la taille aussi élégante que Tommy; mais il avait une physionomie de candeur et de bonté, et un maintien plein de grâces naturelles, qui le faisaient aimer au premier regard. Jamais il ne paraissait de mauvaise humeur , et il prenait le plus grand plaisir à obliger tout le monde. S'il rencontrait un pauvre malheureux qui manquât de pain , il lui donnait avec joie la moitié de son déjeuner. On ne le voyait point, comme les petits garçons du village , grimper sur les arbres pour enlever les nids des pauvres

SANDFORD ET MERTON

oiseaux. Il était loin de se faire un amusement cruel d'arracher les ailes des mouches et des papillons . ou de jeter des pierres aux chiens. Au contraire, il se plaisait à caresser les chevaux, a faire manger les brebis dans sa main , et à nourrir les oiseaux du voisinage, lorsque la terre était couverte de neige et de frimas.

Ces sentimens de bienveillance et d'humanité le faisaient chérir de tout lemonde, et lui valurent les marques les plus tendres d'amitié de la part de M. Barlow, curé de la paroisse, qui lui apprit à lire et à écrire, et qui le menait toujours avec lui dans ses promenades.

Il ne faut pas s'étonner si M. Barlow avait pris pour cet enfant une affection si particulière. Outre que Henri apprenait ses leçons avec la plus grande facilité, il ne lui échappait aucun murmure sur les devoirs qu'on lui donnait à remplir. On pouvait le croire avec confiance sur tout ce qu'il assurait. Il y aurait eu un gâteau à gagner pour dire un mansonge, qu'il n'aurait pas voulu en manger à ce prix» La crainte des reproches et même des châtimens ne lui faisait point chercher a déguiser la vérité. Il ne balançait jamais à la déclarer dans toute sa franchise. Du reste , il était d'une sobriété à loute épreuve. Avec un morceau de pain pour son dîner, il n'aurait pas jeté un œil d'envie sur des fruits ou des pâtisseries placés à sa portée, quand il n'y aurait eu personne pour le surveiller. On est sans doute impatient d'apprendre comment Tommy parvint à faire connaissance avec cet aimable petit garçon : je vais vous le raconter.

Tommy se promenait un jour avec sa bonne, pendant une belle matinée d'été.

Il s'amusaità cueillir des fleursdes champs, et à courir après des papillons, lorsqu'un serpent, qu'il avait effarouché, s'élança tout à coup de dessous l'herbe, et vint

s'entortiller autour de sa jambe. Je vous laisse à penser quelle fut sa frayeur, et celle de sa bonne. Celle-ci se mit a courir , en criant au secours , tandis que le jeune Merton, saisi d'effroi , n'osait bouger de sa place, et n'avait pas même la force de faire entendre ses plaintes. Par bonheur Henri Sandford se promenait j dans le champ voisin. Il accourut aux cris I qu'il entendait, pour s'informer de l'aci cident. Il n'eut besoin que d'un seul coup ! d'oeil pour s'en instruire; et, saisissant aussitôt le cou du serpent, avec autant d'adresse que de courage , il le déroula de la jambe de Tommy , au moment où il allait la déchirer , et le jeta à une grande distance. Un moment après Mme Merton et toutes ses femmes, attirées par les lamentations de la gouvernante, arrivèrent hors d'haleine à l'endroit où Tommy reprenait ses esprits , et remerciait son libérateur. Le premier mouvement de iVJme Merton fut de prendre son fils dans ses bras; et, après lui avoir donné mille baisers, elle lui demanda s'il n'avait point été blessé.

tommy. — Non , maman , je ne le suis pas , Dieu merci , mais je crois que le maudit serpent allait me déchirer, si ce brave petit garçon ne fût venu à mon secours , et ne l'eût arraché de ma jambe. Mme merton. — Et qui es-tu, mon cher ami , toi à qui nous avons de si grandes obligations?

hrnri. — Henri Sandford, madame.

Mme merton. — Tu es un petit homme bien courageux , et lu viendras dîner avec nous.

Henri. — Oh, madame, je vous remercie. Mon père a besoin de moi.

Mme mekton. — Et qui est ton père , je te prie?

henri. — Le fermier Sandford . madame. Il demeure au pied de cette colline, là-bas.

Mme merton. — 0 mon cher ami, tu

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