CHAPITRE XV
La générosité cl la reconnaissance.
Quelques jours après , Lydie revenait de la promenade avec sa bonne : elle entra, toute baignée de pleurs, dans la chambre de sa maman, et lui dit qu'elle venait de laisser la mère de Louison dans la plus grande désolation.
Mme de gersin. — Et que lui est-il donc arrivé, ma chère fille?
lydie. — Ah ! maman , elle doit quatre louis à M. Duru , pour le loyer de sa maison, et parce qu'elle n'a pas aujourd'hui assez d'argent pour le payer, il veut lui faire vendre tout ce qu'elle a , et la mettre sur le pavé. La pauvre femme et ses enfans jetaient des cris si pitoyables, que j'en ai encore le cœur tout saisi.
La pauvre femme disait qu'elle serait donc obligée de se mettre, avec ses enfans , à la charité de la paroisse , qu'elle mourrait de cette humiliation.
Louison se désespérait de voir pleurer sa mère. Pour le petit garçon , il priait en grâce les sergens de lui laisser son lapin. Oh ! ma chère maman, il faut secourir celte pauvre madame Dutems. Si tu as la bonté de parler à M. Duru , je suis persuadée qu'il ne voudra plus la traiter avec tant de rigueur.
Mme de gersin. — Ma chère fille , je connais M. Duru mieux que toi : il ne sera pas possible de l'arrêter dans une affaire où il court après son argent. A l'égard des quatre louis dont madame Dutems aurait besoin pour s'acquitter, c'est
une somme dont je ne puis disposer eu ce moment-ci. D'ailleurs tu sais que je dois des secours à d'autres malheureux qui se trouvent aussi dans la peine.
lydie. — Oh ! si tu avais vu leur désespoir ! Eh quoi ! je ne pourrai donc rien faire, ni toi non plus, pour la mère de ma pauvre Louison ?
Mmc de gersin. — J'en ai un vif regret, je t'assure. Mais d'où vient que tu me regardes d'un air si pensif? As-tu quelque argent?
lydie. — Non , maman , je n'en ai pas. Mais tu sais que tu devais me donner un corset et un jupon de taffetas rose , pour mettre sous mon fourreau de mousseline.
Combien est ce que cela t'aurait coûté?
Mrae de gersin. — Environ deux louis.
lydie. —Hélas! ce ne serait encore que la moitié.
Mme de gkrsin. — Que veux-tu dire , ma fille ? Est-ce que tu renoncerais à cet habit, qui semblait te faire tant de plaisir?
lydie. — Ah! maman, j'en aurais bien davantage à tirer cette pauvre famille d'embarras.
Mme de gersin. — Viens , que je t'embrasse , ma chère Lydie : je veux profiter du noble exemple que tu me donnes. J'avais dessein d'acheter un tapis pour mon cabinet de toilette. Je m'en passerai encore cette année. Au moyen du petit sacrifice que nous ferons chacune de notre côté, nous pourrons secourir l'honnête Mme Dutems.
lydie . — Ah ! maman , que nous allons la rendre joyeuse! Donne-moi l'argent, que je le lui porte tout de suite. Je ne me sens pas fatiguée de ma promenade.
. Mme de gersin. — Je veux y aller avec toi. Va reprendre ton chapeau et tes gants.
Lydie courut aussi vite que l'éclair, et fut bientôt de retour. Elle se mit en marche avec sa mère , dont elle semblait précipiter les pas par son impatience.
Les premiers objets qu'elles aperçurent.
LYDIE DE UEKSIX.
en arrivant chez Mme Dutems, ce furent ses petits écoliers, qu'on avait fait sortir de l'école, et qui, rassemblés devant la porte en divers pelotons , versaient des larmes et poussaient des cris.
Tous les meubles de la maison avaient
été déjà tirés de leur place : un homme d'une physionomie rébarbative, venait de faire jeter les matelas et la paillasse par la fenêtre. Le petit garçon , debout contre la muraille, dans un coin de la cour, avait les yeux fixement attachés sur lui , et di-
sait, en sanglotant: Où est-ce que ma mère ira coucher ? Et moi donc ? M. Duru a tant de beaux lits ! Qu'est-ce qu'il fera de celui-ci ?
Lydie lui ayant demandé où était sa mère , il fit signe qu'elle était dans le jardin. Comme elle le traversait pour aller la joindre avec sa maman, elles virent un autre homme qui allait renverser un treillage pour l'emporter. Mme de Gersin le pria de vouloir bien suspendre un moment, et continua sa marche. Au bout du jardin, elles aperçurent Louison et sa mère sous un berceau qu'elles avaient pris beaucoup de peine à orner de roses et de chèvrefeuille. Elles pleuraient amèrement, croyant y être assises pour la dernière fois de leur vie. Le perroquet était perché sur un arbre voisin , et semblait redoubler leur douleur, en répétant sans cesse : Jaco, Jaco. allons, mon ami, de la joio.
En ce moment même, elles virent entrer dans le jardin une jeune fille, qui passa brusquement auprès d'elles , et courant avec précipitation vers Mme Dutems, qui s'était levée pour venir à leur rencontre , se jeta dans ses bras , et lui dit du ton le plus affectueux : Grâces au ciel , ma cousine, je suis arrivée encore à temps. Aussitôt que j'ai appris ton malheur, j'ai quitté mon service pour venir à ton secours. Voici de quoi payer ta dette, et renvoyer ces vilaines gens hors de ta maison.
La pauvre femme la regardait avec surprise , et une admiration muette. Elle fondit bientôt en larmes , et lui répondit à travers mille sanglots : Non , ma chèro cousine , que Dieu me préserve de recevoir tes offres! Je puis supporter mes peines ; mais je ne supporterais jamais la pensée de t'avoir ôté le pain de la bouche.
Pourquoi renoncer à une place qui te
LYDIE 1>E GIRSl.v.
luisait gagner la vie? Et puis cel argent i ne te vient pas seulement de tes gages. Je le vois , tu auras vendu tes habits. 0 ciel ! et n'était donc pas assez d'être malheu- ; reuse pour moi , il faut que je sois encore la cause de ton malheur !
Pendant ce discours entre les deux généreuses cousines, Mme de Gersin avait eu le temps de s'avancer jusqu'à elles. Au milieu de son agitation , Mme Dutems n'oublia pas de lui rendre ses respects. La jeune fille s'était aussi interrompue pour la saluer , mais elle reprit aussitôt : Va, va , ma cousine , ne t'embarrasse pas de ce qui me regarde. Je suis jeune, et je puis gagner mou pain. Après tout ce que tu as fait pour moi, je serais la plus indigne créature de l'univers , si je ne venais à ton secours. Sans loi, je ne vivrais plus maintenant, ou si je respirais encore , je serais dans une maison de charité. Lorsque j'ai eu, l'année dernière, cetfe fièvre opiniâtre, c'est toi qui m'as veillée, c'est toi qui m'as reçue dans ton lit, c'est toi qui as payé les remèdes de ton argent, pour m'cmpêcher de vendre mes hardes; et ces hardes m'appartiendraient encore! Non, non, elles ne sont plus à moi : c'est à toi qu'elles appartiennent. L'argent que tu as dépensé pour ma maladie, aurait payé ton loyer pour deux ans. Tu vas briser mon cœur, si tu me refuses. Mais qu'ai-je besoin de perdre le temps en vaines disputes , lorsque je puis terminer l'affaire moi-même? En disant ces mots, elle allait courir vers les sergens , lorsque madame de Gersin , la retenant par le bras, lui dit : Je n'ai pas voulu interrompre ce débat généreux , et j'ai attendu pour voir quelle en serait l'issue. Ne soyez plus en peine, ma chère amie , de la dette de votre cousine : nous sommes venues, ma fille et moi, pour l'acquitter, c'est Lydie qui en est chargée. Daignez , je vous prie , madame Dutems, recevoir de ses mains ces quatre louis :
ils avaient une autre destination , je l'avoue ; mais celte jouissance ne nous aurait pas donné sûrement la moitié du plaisir que nous goûtons a vous obliger.
Quant à vous, généreuse fille, quoique votre conduite soit au-dessus de toutes les louanges humaines, je désirerais bien cependant pouvoir vous témoigner combien j'en suis satisfaite.
11 fut impossible à madame de Gersin de continuer, émue, comme elle l'était, des sentimens de joie et de reconnaissance que ces braves gens faisaient éclater. Pour les distraire de leur attendrissement, elle n'eut d'autre moyen que de les ramener vers la maison , pour empêcher que l'on ne continuât d'en enlever les meubles.
Lorsque la dette fut acquittée, et les sergens congédiés, madame Dutems fut en état de converser plus tranquillement avec ses bienfaitrices. Au milieu des transports de sa joie, elle exprima tendrement a sa cousine combien elle était fâchée de la voir exposée au péril de perdre sa place.
La jeune fille lui répondit qu'elle n'avait pas eu un moment de repos, depuis qu'elle avait appris de l'une de ses amies, qui était venue lavoir, que le propriétaire de la maison de madame Dutems était impitoyable envers elle , et qu'il la menaçait chaque jour de lui faire vendre ses meubles pour le loyer. Elle était aussitôt allée vers sa maîtresse, et lui avait dit qu'une de ses parentes à la campagne avait un pressant besoin de ses secours: elle lui avait en même temps demandé son congé.
Ton congé! s'écria douloureusement madame Dutems.
Il le fallait bien , ma cousine , reprit la jeune fille. Dans une maison où mes services étaient si multipliés, en in'absentant pour deux jours seulement, je devais m'attendre à voir ma place occupée à mon retour par une autre. Et puis comment
• VOIE DE GfRSIN.
oser y reparaître, après nvêtre défaite de mes habits?
Il faut aller tout de suite les racheter, lui dit madame de Gersin : je me chargerai volontiers de ce qu'il vous faudra de plus, ainsi que de tous les frais de voyage. Quant à une place, n'en soyez point en peine: la bonne de mes enfaus va bientôt se marier et quitter la maison: je vous retiens d'avance pour lui succe'der. Je serai charmée de voir mes enfaus sous la conduite d'une personne qui vient de montrer des senlimens si généreux.
Madame Dutems et la jeune fille ne furent pas maîtresses, à ces paroles, de retenir les transports de leur joie: elles se précipitèrent l'une et l'autre aux pieds de madame de Gersin, qui ne voulut les recevoir que dans ses bras. Lydie, qui avait conçu la plus tendre estime pour la jeune fille, fut ravie d'entendre qu'elle allait bientôt vivre auprès d'elle, et l'accabla de caresses.
Cette scène était trop vive pour pouvoir durer plus long-temps. Madame de Gersin jugea qu'il était à propos de se retirer.
Lajeunefille, au boutdequelquesjours, fut en état de remplir ses nouvelles fonctions auprès de Lydie et de ses sœurs ; et madame de Gersin rendit grâces au ciel de lui avoir inspiré le choix d'une personne si précieuse pour l'éducation de ses enfans.
P. S. Dès le jour oh madame de Gersin entreprit d'écrire chaque soir le jour nal de la conduite de sa lille, Lydie eut tant de peur que l'histoire ne lût pas à son avantage, qu'elle n'entrait jamais au lit sans chercher à se rappeler comment elle avait passé la journée, et si elle
avait sujet d'être satisfaite ou mécontente d'elle-même. Lorsque sa conscience lui reprochait quelque faute, la honte et le chagrin qu'elle en ressentait, la conduisaient naturellement à réfléchir comment elle aurait pu l'éviter. Le matin , à son réveil , l'idée du journal était la première qui frappait son esprit. Elle pensait à tout ce qu'elle pouvait faire de bien dans la journée; et s'il lui était arrivé la veille de mécontenter ses parens, elle considérait avec attention comment elle devait se conduire pour qu'ils n'eussent plus désormais les mêmes reproches a lui faire.
Aussitôt que madame de Gersin vit sa fille entièrement corrigée des défauts dont elle avait voulu la faire rougir, en les lui présentant dans son histoire , elle négligea d'en suivre le cours. Mais Lydie s'était si bien pénétrée des avantages de cette méthode, qu'elle résolut de la continuer elle-même avec la même impartialité que sa maman. Rien ne l'affermit autant que cette pratique , dans le désir qu'elle avait de se perfectionner. L'examen assidu de sa conduite lui fit découvrir plusieurs petits défauts auxquels elle n'aurait pas autrement fait attention. En travaillant aussitôt a s'en corriger, elle empêchait qu'ils ne dégénérassent en habitudes vicieuses qu'il lui aurait été peutêtre impossible de déraciner. Je recommande instamment cet exemple à toutes les jeunes personnes qui veulent se faire un jour distinguer par leurs vertus; et s'il en estime seule à qui les petites anecdotes que je viens d'écrire aient pu servir pour se rendre heureuse et pour faire la joie de ses parens , je regarderai son bonheur comme la plus douce récompense démon travail.