‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 29 sur 78 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

« Encor moi ! mais lisez, c'esl ma lettre dernière. Du cri de votre sang je vous fatigue en vain, Et je n^en puis troubler votre calme divin :

L^homme de Dieu qui prie est sourd à ma prière. De peur qu'un tel secret ne vienne à transpirer, Cachez-vous pour la lire et pour la déchirer ; Brûlez-la, cette lettre, ^ quelque lampe sainte, Comme un écrit profane, aux regards interdit-,

Mais si vous la brûlez sans répondre à ma plainte, mon père, soyez maudii !

» Oui, mon père! ce mot vous fait rougir de honlc. Ce fils dont le silence endormait vos remords , Vous Pavez cru couché dans la poudre des morts: Pour réclamer ses droits du sépulcre il remonte. Pâle, il a dit : Je souffre. 11 a soif, il a faim ; Mais d'implorer du marbre on se lasse h la fin. Puisque de vous toucher votre fils désespère, En vous disant encor ce qu'il vous a tant dit; Puisque vous restez moine et n'osez être père -. mon père, soyez maudit!

» Au temps où vous m'aimiez, enfant, sans les comprendre,

Que de fois de ce front j'écartai les chagrins,

Quand mes doigts innocents se jouaient dans les grains

Du rosaire sacré que vous me laissiez prendre !

(( Le profane ! » disait ma mère doucement;

El de veiller sur moi vous faisiez le serment.

CHA5T VI. lîr

O YOQS qui chaque jour, eo baîsamt ce rosaire « Parjurez le sermeni qo^alors il eDteodit .

Et do pied, loin de tous, repoussez ma mis^-ne. mon père, soyez maudit !

» Quelle était envers vous la Taole ioToloDtaire De celle qa^a puni votre dur abaodoD ?

Elle a, dans un transport bien digne de pardon. Révélé le secret qu'elle devait me taire.

Vos pieds, depuis ce jour, n'ont plus passé le seuil Que je devais franchir en suivant son cercueil. L'amour dans votre sein brûlait encor (leut-être; De son souffle glacé la peur le refroidit ; Vous fûtes criminel pour ne le point paraître : mon père , soyez maudit !

» La première à Téglise, hélas! et la dernière, Die espéra long-temps fléchir votre courroux. Lk , dans Tombre tous deux, nous restions ^ genoux , Et tous deux nous pleurions; c'était notre prière.

Un seul mot , une lettre eut ranimé ces jours Que vous aviez au deuil condamnés pour toujours. Mais non ; Thumble victime était par vous proscrite : Ce mot, jamais, jamais vos lèvres ne Font dit; Celte lettre, jamais vous ne Pavez écrite :

mon père, soyez maudit!

» Par votre robe, un soir, en baisant vos sandales, De mes petites mains j'osai vous arrêter-, Je ne sais quel effroi sembla vous transporter-, Mais, repoussé par vous, je tombai sur les dalles. Ce coup tua ma mère, et plus tard j'étais là. Lorsqu'à son lit de mort elle vous appela.

Votre cœur, cette fois, resta sourd à sa plainte; C'est un autre que vous dont le bras s'étendit Vers ce front qui de vous attendait l'huile sainte : mon père, soyez maudit !

» Un autre, en l'exhortant, soutint de sa prière L'âme h qui votre voix refusa cet adieu ;

Penché vers le cercueil, dans la maison de Dieu, Un autre de ses mains y jeta la poussière.

Sur la tombe déserte où je portais des fleurs , Jamais je ne trouvai la trace de vos pleurs.

Une rose eSeaillée, un débris d'immortelle A mon vœu le plus cher jamais ne répondit, En me disant : Ton père y vint prier pour elle. O mon père, soyez maudit!

» Je voyais, orphelin, naître et mourir Tannée Sans qu'aucun être aimé sourit ^ mon réveil , Sans qu'une voix me dit au coucher du soleil : Quel bien avez-vous fait, enfant, dans la journée? Guidé par vous , par vous dans mon vol soutenu , Qa'aurais-je été?... Sans vous que suis*je devenu? Dédiu , comme Satan, de ma splendeur première , Moi, qu'avec les démons le vice confondit, J'aurais été peut-être im ange de lumière.

mon père, soyez maudit!

» — Qu'avez-vous fait des biens laissés par votre mère •— Je les ai dévorés; j'en conviens; mais pourquoi?

Qui détourna mes mains d'en faire un M emploi? Qui m'apprit que le vice enfantait la misère? Celait votre devoir-, Favez-vous remjdi? Non. Âvais-je h respecter op mon père ou mon nom?

Pour m'éloigner du mal je n'eus ni Tun ni l'autre ; Nul ne me le montra *, rien ne m'en défendit. Vous m'en faites on crime, et ce crime est le vitre mon père, soyez maudit l

» Je veux de l'or ^ quêtez chez vos nobles Romaines ! Vous dites que le pauvre a des droits sur cet or , Si j'ai plus de besoins, je suis plus pauvre encor , Abandonné par vous aux passions humaines.

Celle qui dans mes bras mourut en vous aimant, De ne vous pas trahir m'imposa le serment^ Je l'ai fait ^ vous savez que j'y serai fidèle. Et dans son froid dédain votre cœur s'enhardit; n m'écrase à plaisir sous mon respect pour elle. mon père, soyez maudit 1

» Mais je l'aurai , cet or, demain , cette nuit même. Toi qu'en vain j'ai prié, toi qui ne m'entends pas,

Dieu sourd Gomme mon père, il n'était donc qu'un paa De la débauche au meurtre , et du meurtre au blasphème. A minuit, d'Albano les abords sont déserts, Et les cris d'un mourant s'y perdront dans les airs*, Mon stylet, je le tiens-, cette nuit sera sombre; D^Ascagne le tombeau peut cacher un bandit ; Lh j'attendrai qu'on passe, en murmurant dans l'ombre : mon père, soyez maudit!

» D'où vient que je frissonne , et quel effroi m'arrête? C'est à vous de trembler : le meurtrier , c'est vous. Quand l'airain cette nuit frappera douze coups, Vous sentir^ d'horreur se dresser votre tête. Minuit fera sur vous passer tous mes frissons : Vous verrez devant moi s'écarter les buissons: Vous me verrez courir de ma retraite obscure Conune un tigre caché qui vers le sang bondit-, Vous entendrez ce cri sortir de la blessure : mon père , soyez maudit !

» Si ma tête ici-bas doit rester impunie.

Vous n'en aurez pas moins le remords du forfait ;

Si je meurs pour le mal que vous-même aurez fait, De moD supplice encor vous aurez Tagonie.

Dans ces murs où, vivant j'e n*ai pu pénétrer , Mort, de mon souvenir je veux vous torturer, Agiter devant vous ce fer encore humide, Tacher vos vêtements du sang qu*il répandit, Et tracer sur Tautel, de sa pointe homicide:

mon père, soyez maudit!

» Je veux que de vos yeux la rebelle paupière Se rouvre malgré vous, quand du pas lourd des morts Vous m'entendrez venir dans vos noirs corridors*, Je veux vous apparaître à votre heure dernière-, Je veux que sous vos mains le divin crucifix Prenne en vous menaçant les traits de votre fils, Et que dans une angoisse impossible II décrire, Sur les portes du ciel , à votre àme interdit , Vous lisiez en mourant ce que je vais écrire : mon père, soyez maudit! »

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