LA PLACE DU PEUPLE
« Miséricorde!
Frères ) laissez- vous attendrir; Priez pour que le ciel accorde Au condamné qui va mourir
Miséricorde. »
l« LE PRÊTRE.
Sur la place le peuple attend Que le fer abatte une tête, Et lui donne, en la lui jetant, Moins une leçon qu*une fêle.
Le pénitent, qui doit prier Pour que Tàme du meurtrier Monte vers le Dieu qui pardonne , Passe, et, comme un fantAme errant, Mêle au cliquetis monotone De la quête qui tombe et sonne Sa voix lugubre, en murmurant ;
c( Miséricorde! Frères, laissez-vous attendrir; Priez pour que le ciel accorde Au condamné qui va mourir
Miséricorde. »
u — Quoi! ma sœur, le fer dans le sein, Ce bon prêtre, k Theure soprême.
CHANT Vlll. 143
Voulut démentir Tassassin Qui vint se dénoncer lui-même!
— Oui, ma s<Bur, oui, frère Adrien Pour le sauver n'épai^j^na rien.
Que sa charité fut sublime, Quand le ciel Teut ressuscité!
Mais, plus il excusait le crime, Plus Tautre devant sa victime En confessait Tiniquité.
» — Miséricorde!
Frères, laissez-vous attendrir^ Priez pour que le ciel accorde Au condamné qui va mourir
Miséricorde. »
Autour du char noir, pas k pas.
Des Trépassés Tordre s'avance ; La croix d'airain, qu'on ne voit pas, Sous un crêpe noir les devance.
Oucao d'eux i le fircHit cooTerl Du Toile pour ses yeox oot^I:
Aa De ^ny^mi.iîs qii*il munnore La fook en s'îodiDant répond , Et sons un noir lineenl de bore On crcHl Toîr à h sépolture Des morts ci>Ddiiire no moribond.
• Miséricmde!
Frères, laissei-vous attendrir; Priez poor que le del accorde Ao condamné qai va mourir
iliséricorde. »
« — Le voilb, ma sœur, le voilà !
Que de beau lé! que de courage!
Et si jeune!... Quoi! tout cela Va périr à la fleur de Tâge.
— Femmes, ne plaignez pas sa tin Moins féroce est dans TApennin
CHANT Vm. M5
Le loup qui sort de son repaire.
— Beppo, vous êtes rigoureux ; Pensez aux siens qu'il désespère :
S'il vit encor, son pauvre père, Ah! que son père est malheureux !
» — Miséricorde!
Frères, laissez-vous attendrir; Priez pour que le ciel accorde Au condamné qui va mourir
Miséricorde.
» — Kst-ce un rêve? voyez, ma sœur!
Non , par Teau sainte du baptême !
Regardez bien le confesseur :
Cest le frère Adrien lui-même.
La mort est peinte sur ses trait.s ; A Tangoisse que tu souffrais, Jésus, la sienne est comparable :
A peine il peut se soutenir ; Plus pâle que ce misérable,
On dirait qu'il est le coupable Et que c'est lui qu'on va punir.
» — Miséricorde!
Frères, laissez-vous attendrir^ Priez pour que le ciel accorde Au condamné qui va mourir
Miséricorde.
») H veut boire avec lui le fiel Répandu sur sa dernière beure ; Sans que son cœur revienne au ciel , Il ne souffrira pas qu'il tneure.
Mais en vain tu lui parles bas, B(m ange, en vain tu te débats Contre Satan qui veut sa proie ; Cet ingrat , que n'a pas contrit L'amertume où ton cœur se noie, Dans son abominable joie Insulte à tes pleurs et sourit.
» — Miséricorde!
Frères, laissez-vous attendrir ; Priez pour que le ciel accorde Au condamné qui va mourir
Miséricorde.
» — Le monstre! il vient de repousser Du Sauveur la divine image.
Frère Adrien veut Tembrasser ^ Mais il détourne le visage.
Voyez-vous briller dans son œil Des damnés Tinfernal orgueil , Tandis que près de nous il passe?
Au prêtre, grand Dieu, qu'a-t-il dit?
— Quoi, ma sœur, quoi? Parlez, de grâce
— U vient de lui dire à voix basse :
mon père, soyez maudit !
» — Miséricorde !
Frères, laissez-vous attendrir-, Priez pour que le ciel accorde Au condamné qui va mourir
Miséricorde.
» A la cliapelie on Ta condnil.
Tout un jour perdu dans raltente!
Restons encor-, voici la nuit !
11 mourra sans qu'il se repente.
11 sort; qu'il est fier en montant !
iN'ous touchons k Thorrible instant :
Dans mes mains ma tête se cache; Mais, Beppo, regardez pour nous; Eh bien? — Le prêtre h lui s'attaclio.
— Après? — De ses bras on Tarracho.
— Enfin? — Rien : j'ai fait c>ommo vous.
» — Miséricorde!
Frères, laissez-vous attendrir; Priez pour que le ciel accorde Au pécheur qui vient do mourir
Miséricorde. »
La foule recule en s'ouvrant Pour deux corps qui traversent Rome, Pour un mort et pour un mourant :
Le n-iminel ot lo saint hommo.
Elle murmure, k leur aspect, Avec horreur, avec respect, Deax noms diversement célèbres.
VAve sonne; la nuit descend, Et récho de ces mots funèbres.
Qui s'éteignent dans les ténèbres, Par degrés va s'affaiblissant :
« — Miséricorde!
Frères, laissez-vous attendrir; Priez pour que le ciel accorde Au pécheur qui vient de mourir
Miséricorde. »