ACTE m, SCÈNE l
Tu le sauras. Fier de m'accompagner, Cest en me défendant qu'il prétend le gagner. Tout ï rhenre pour moi tu t'alarmais d'avance.
ELVIRE
Mais mon cœur alarmé tressaillait d'espérance.
LE CID
Elvire, il est passé le temps où mon regard Voyait aussi Tespoir lui sourire au départ , Qoand ta mère, si lente ^ m'attacher mes armes , Accusait mon ardeur d'insulter k ses larmes. Qui m'eût dit qu'avant moi cette fleur tomberait? L'heureux Qd, qui jadis pour vaincre se parait, Depuis qu'en l'attendant sa Chimène sommeijle, Ne porte plus l'azur avec la croix vermeille^ Il revêt des couleurs sombres comme la nuit , Et noir est le harnais du cx)ursier qu'il conduit. Pauvre Babiéça, qui jamais ne murmure, Si chaud que soit l'été, du poids de mon armure, Dont je n'ai jamais vu les flancs battre d'efiroi , Force est qu'un jour ou l'autre il revienne sans moi -, Ce jour-lk même encor, reçois-le bien, ma fille ; Fais-lui porter mon deuil ^ il est de la famille. Qu'il soit flatté par toi des mains et des regards : La noble créature est sensible aux égards. Sans le traiter d'ingrat, qu'k son vieux maître il pense-, Car tout bon serviteur mérite récompense.
ELVIRE
Cette course lui garde un triomphe nouveau : 11 reviendra, ce soir, plus fier de son fardeau.
LE CID
En fùt-il aulrement, dans ta douleur sois ferme : Souviens-toi quMci-bas toute chose a son terme. Mes jours sont pleins, Elvire, et bons k moissonner j Dieu qui me les compta pouvait moins m'en donner. Les reprendre est son droite mais, si sa faux les touche, Que leur dernier soleil dans la gloire se couche! Tu devras , comme moi , bénir le moissonneur ; La récolte en tombant sera riche d'honneur.
£LVIRE.
Je ne vous vis jamais cette triste pensée. *
LE CID
D'un je ne sais quel poids mon âme est oppressée -, C'est faux pressentiment, faiblesse, je le veux; Mais, quel que soit mon sort, voici mes derniers vœux : Sur ma part de butin dote cinq pauvres filles, Si Valence aujourd'hui reste unie aux Castilles ; Que pour le voyageur des murs hospitaliers S'élèvent par tes soins au milieu des halliers , Où son corps fatigué ne trouve sur la terre L'ombre qui rafraîchit ni l'eau qui désaltère. Et qu'il ait un abri, sans payer son séjour. Sur ces monts de Térouel, où j'eus tant soif un jour. Quant k moi, si je meurs, qu'un convoi me ramène, A travers les païens, au tombeau de Chimène; Que, droit sur les arçons et Tizonade au vent, La face a l'ennemi , mon corps marche en avanl ^ Et si désir leur vient de vous barrer la route , Mon ombre suflTira pour les mettre en déroute.
ELVIRE
Et, témoin des dangers où je vous vois courir.