‹ Œuvres complètesChapitre 126 sur 135 · DON JUAN AUX ENFERS · texte numérisé non relu

DON JUAN AUX ENFERS

Quand don Juan descendit vers l'onde souterraine, Et lorsqu'il eut donné son obole à Caron, Un sombre mendiant, l'œil fier comme Antisthène, D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.

Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouverte?, Des femmes se tordaient sous le noir firmament. Et, comme un grand troupeau de victimes offertes. Derrière lui traînaient un long mugissement.

Sganarelle, en riant, lai réclamait ses gages. Tandis que don Luis, avec un doigt tremblant, Montrait à tous les morts errant sur les rivages Le flls audacieux qui railla son front blanc.

Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire, Près de l'époux perfide et qui fut son amant. Semblait lui réclamer un suprême sourire Où brillât ï'> douceur de son premier serment.

364 LES FLEURS DU MAL. j

Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre '■ Se tenait à la barre et coupait le flot noir; ■

Mais le calme héros, courbé sur sa rapière, \

Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

M. Baudelaire, déjà connu par une traduction remai j quable et consciencieuse d'Edgar Poe, et par deux volumes ' de Salons, verra, nous le croyons, son nouvel appel à la pu- ] blicité réunir les conditions de tout succès : injures passa- ! gères et suffrages durables. i

M. Baudelaire a eu la fortune, et a l'honorable candeur . de la redemander aux lettres. Il a visité l'Orient et gardé j une vivante empreinte des splendeurs de la nature tropicale, j Il a lu et relu d'excellents livres, Proclus, Joseph de Maistre, | les grands poëtes de tous les temps. Il est, dans ses rela- j tions, tolérant, doux et obligeant. Il me rappelle ces beaux ; abbés du dix-huitième siècle, si corrects dans leur doctrine, • si indulgents dans le commerce de la vie, l'abbé de Bernis, j par exemple. Toutefois il fait mieux les vers et n'aurait pas : demandé à Rome la destruction de l'ordre des Jésuites,

F. DULAMON.

Le Présent, 23 juillet 1857 !

AA'^EiNDlCE. 365

« Mon cher Baudelaire,

« Je vous envoie l'article que vous m'avez demandé et qu'une convenance, facile à comprendre, a empêché Le Pays de faire paraître, puisque vous étiez en cause. Je serais bien heureux, mon cher ami, si cet article avait un peu d'influence sur l'esprit de celui qui va vous défendre et sur l'opinion de ceux qui seront appelés à vous juger.

(( Tout à vous,

« Jules Barbey d'Aurevilly. »

U juillet 1857.

S'il n'y avait que du talent dans les Fleurs du mal de M. Charles Baudelaire, il y en aurait certainement assez pour fixer rattenlion de la Critique et captiver les connaisseurs, mais dans co livre diflBcile à caructériser tout d'abord, et sur lequel notre devoir est d'empôcber toute confusion et

38î> LES FLEURS DU MAL.

toute méprise, il y a bien autre chose que du talent pour remuer les esprits et les passionner... M. Charles Baudelaire, le traducteur des œuvres complètes d'Edgar Poe, qui a déjà fait connaître à la France le bizarre conteur, et qui va incessamment lui faire connaître le puissant poëte dont le conteur était doublé, M. Baudelaire qui, de génie, semble le frère puîné de son cher Edgar Poe, avait déjà éparpillé, çà et là, quelques-unes des poésies qu'il réunit et qu'il publie. On sait l'impression qu'elles produisirent alors. A la première apparition, à la première odeur de ces Fleurs du malt comme il les nomme, de ces fleurs (il faut bien le dire, puisqu'elles sont les Fleurs du mal) horribles de fauve éclat et de senteur, on cria de tous les côtés à l'asphyxie et qcie le bouquet était empoisonné 1 Les moralités délicates disaient qu'il allait tuer comme les tubéreuses tuent les femmes en couche, et il tue en effet de la môme manière. C'est un préjugé. A une époque aussi dépravée par les livres que Test la nôtre, les Fleurs du mal n'en feront pas beaucoup, nous osons l'affirmer. Et elles n'en feront pas, non -seulement parce que nous sommes les Mithridates des affreuses drogues que nous avons avalées depuis vingt-cinq ans, mais aussi pour une raison beaucoup plus sûre, tirée de l'accent, — de la profondeur d'accent d'un livre qui, selon nous, doit produire l'effet absolument contraire à celui que l'on affecte de redouter. N'en croyez le titre qu'à moitié I Ce ne sont pas les Fleurs du mal que le livre de M. Baudelaire. C'est le plus violent extrait qu'on ait jamais fait de ces fleurs maudites. Or la torture que doit produire un tel poison sauve des dangers de son ivresse!

Telle est la moralité, inattendue, volontaire peut-être, mais certaine, qui sortira de ce livre oruel et osé dont l'idée a saisi l'imagination d'un artiste 1 Révoltant comme la vérité,

qui l'est souvent, hélas! dans le monde de la Chute, ce livre sera moral à sa manière; et ne souriez pasl cette Manière n'est rien moins que celle de la toute -puissante Providence elle-même, qui envoie le châliment après le crime, la maladie après l'excès, le remords, la tristesse, l'ennui, toutes les hontes et toutes les douleurs qui nous dégradent et nous dévorent pour avoir transgressé ses lois. Le poëte des Fleurs du mal a exprimé, les uns après les autres, tous ces faits divinement vengeurs. Sa muse est allée les chercher dans son propre corps entr'ouvert, et elle les a tirés à la lumière d'une main aussi impitoyablement acharnée que celle du Romain qui tirait hors de lui ses entrailles. Certes, l'auteur des Fleurs du mal n'est pas un Caton. Il n'est ni d'Utique ni de Rome. Il n'est ni le Stoïque, ni le Censeur. Mais quand il s'agit de déchirer l'âme humaine à travers la sienne, il est aussi résolu et aussi impassible que celui qui ne déchira que son corps, après une lecture de Platon. La Puissance qui punit la vie est encore plus impassible que lui I Ses prêtres, il est vrai, prêchent pour elle. Mais elle-même ne s'atteste à nous que par les coups dont elle nous frappe. Voilà ses voix! comme dit Jeanne d'Arc. Dieu, c'est le talion infini. On a voulu le mal, et le mal engendre. On a trouvé bon le vénéneux nectar, et l'on en a pris à si haute dose, que la nature humaine en craque et qu'un jour elle s'en dissout tout à fait! On a semé la graine amère, on recueille les fleurs funestes. M. Baudelaire, qui les a cueillies et recueillies, n'a pas dit que ces Fleurs du mal étaient belles, qu'elles sentaient bon, qu'il fallait et orner son front, en emplir ses mains, et que c'était là la sagesse. Au contraire, en les nommant, il les a flétries. Dans lin temps où le sophisme raffermit la lâcheté et où chacun est le doctrinaire de fte« vices. M. Baudelaire n'a rien dit en

faveur de ceux qu'il a moulés si énergiquement dans ses vers. On ne l'accusera pas de les avoir rendus aimables. Ils y sont hideux, nus, tremblants, à moitié dévorés par euxmêmes, comme on les conçoit dans l'enfer. C'est là en effet l'avancement d'hoirie infernale que tout coupable a de son vivant dans la poitrine. Le poëte, terrible et terrifié, a voulu nous faire respirer rabominalion de cette épouvantable corbeille qu'il porte, pâle canéphore, sur sa tête hérissée d'horreur. C'est là réellement un grand spectacle! Depuis le coupable cousu dans un sac qui déferlait sous les ponts humides et noirs du moyen âge, en criant qu'il fallait laisser passer une justice, on n'a rien vu de plus tragique que la tristesse de cette poésie coupable, qui porte le faix de ses vices sur son front livide. Laissons-la donc passer aussi I On peut la prendra pour une justice, — la justice de Dieu!

Après avoir dit cela, ce n'est pas nous qui affirmerons que la poésie des Fleurs du mal est de la poésie personnelle. Sans doute, étant ce que nous sommes, nous portons tous (et même les plus forts) quelque lambeau saignant de notre cœur dans nos œuvres, et le poëte des Fleurs du mal est soumis à cette loi comme chacun de nous. Ce que nouî tenons seulement à constater, c'est que, contrairement au plus grand nombre des lyriques actuels, si préoccupés de leur égoïsme et de leurs pauvres petites impressions, la poésie de M. Baudelaire est moins l'épanchement d'un sentiment individuel qu'une ferme conception de son esprit. Quoique très-lyrique d'expression et d'élan, le poëte des

Fleurs du mal est, au fond, un poëto dramatique. Il en a l'avenir. Son livre actuel est un drame anonyme dont il est l'acteur universel, et voilà pourquoi il ne chicane ni avec l'horreur, ni avec le dégoût, ni avec rien de ce que peut produire de plus hideux la nature humaine corrompue. Shakspeare et Molière n'ont pas chicané non plus avec le détail révoltant de l'expression quand ils ont peint l'un, son lago, l'autre, son Tartuffe. Toute la question pour eux était celle-ci : « Y a-t-il des hypocrites et des perfides? » S'il y en avait, il fallait bien qu'ils s'exprimassent comme des hypocrites et des perfides. C'étaient des scélérats qui parlaient; les poètes étaient innocents! Un jour môme (l'anecdote est connue), Molière le rappela à la marge de son Tartuffe, en regard d'un vers par trop odieux, et M. Baudelaire a eu la faiblesse... ou la précaution de Molière.

Dans ce livre, où tout est en vers jusqu'à la préface, on trouve une note en prose* qui ne peut laisser aucun doute non-seulement sur la manière de procéd( r de l'auteur des Fleurs du mal, mais encore sur la notion qu'il s'est faite de l'Art et de la Poésie; car M. Baudelaire est un artiste de volonté, de réflexion et de combinaison avant tout, a Fidèle « — dit-il, — à son douloureux programme, l'auteur des

i. Première édition, 1857.— Voici cette note de Charles Baude- I lire, placée alors en tête de la partie du livre intitulée Rkvolte, et qu'il avait supprimée dans la second»^ édition :

a Parmi les morceaux suivants, le plus caractérisé a déjà paru dans un des principaux recueils littéraires de Paris, où il n'a été considéré, du moins par les gens d'esprit, que pour ce qu'il est véritablement : le pastiche des raisonnements de l'ignorance et de la fureur. Fidèle à son douloureux programme, l'auteur des Fleurs du mal a dû, en parfait comédien, façonner son esprit à tous les Bojthismes, comme à toutes les corruptions. Cette déclaration candide n'empêchera pas sans doute les critiques honnêtes de le

Fleurs du mal a dû, en parfait comédien, façonner son esprit à tous les sophismes comme à toutes les corruptions. » Ceci est positif. 11 n'y a que ceux qui ne veulent pas comprendre, qui ne comprendront pas. Donc, comme le vieux Goethe, qui se transforma en marchand de pastilles .urc dans son Divan, et nous donna ainsi un livre de poésie,

— plus dramatique que lyrique aussi, et qui est peut-être son chef-d'œuvre, — l'auteur des Fleurs du mal s'est fait scélérat, blasphémateur, impie, par la pensée, absolument comme Goethe s'est fait Turc. Il a joué une comédie, mais c'est la comédie sanglante dont parle Pascal. Ce profond rêveur qui est au fond de tout grand poëte s'est demandé en M. Baudelaire ce que deviendrait la poésie en passant par une tête organisée, par exemple, comme celle de Caligula ou d'Héliogabale, et les Fleurs du mal, — ces monstrueuses,

— se sont épanouies pour l'instruction et l'humiliation de nous tous; car il n'est pas inutile, allez! de savoir ce qui peut fleurir dans le fumier du cerveau humain, décomposé par nos vices. C'est une bonne leçon. Seulement, par une inconséquence qui nous touche et dont nous connaissons la cause, il se môle à ces poésies, imparfaites par là au point de vue absolu de leur auteur, des cris d'âme chrétienne,

ranger parmi les théologiens de la populace, et de l'accuser d'avoir regretté pour notre Sauveur Jésus-Christ, pour la Victime éternelle et volontaire, le rôle d'un conquérant, d'un Attila égalitaire et dévastateur. Plus d'un adressera sans doute au ciel les actions de grâces habituelles du Pharisien : Merci, mon Dieu, qui n'avez pas permis que je fusse semblable à ce poëte infâme! »

Charles Baudelaire avait eu raison sans doute de biffer cette note, puisqu'elle n'avait pas suffi à convaincre et à désarmer ses juges. Mais n'avons-nous pas le devoir de rétablir ici tout ce qui peut contribuer à mettre en pleine lumière la pensée du poëte?

(.Note des éditeurs.)

malade d'infini, qui rompent l'unité de l'œuvre terrible, et que Caligula et Héliogabale n'auraient pas poussés. Le christianisme nous a tellement pénétrés, qu'il fausse jusqu'à nos conceptions d'art volontaire, dans les esprits les plu8 énergiques et les plus préoccupés. S'appelât- on l'auteur des Fleurs du mal, — un grand poëte qui ne se croit pas chrétien et qui dans son livre positivement ne veut pas l'être, — on n'a pas impunément dix-huit cents ans de christianisme derrière soi. Cela est plus fort que le plus fort de nous! On a beau être un artiste redoutable, au point de vue le plus arrêté, à la volonté la plus soutenue, et s'être juré d'être athée comme Shelley, forcené comme Leopardi, impersonnel comme Shakspeare, indifférent à tout, excepté à la beauté, comme Goethe, on va quelque temps ainsi, — misérable et superbe, — comédien à l'aise dans le masque réussi de ses traits grimés; — mais il arrive que, tout à coup, au bas d'une de ses poésies le plus amèrement calmes ou le plus cruellement sauvages, on se retrouve chrétien dans une demiteinte inattendue, dans un dernier mot qui détonne — mais qui détonne pour nous délicieusement dans le cœur

Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût!

Cependant, nous devons l'avouer, ces inconséquences, presque fatales, sont assez rares dans le livre de M. Baudelaire. L'artiste, vigilant et d'une persévérance inouïe daos ia fixe contemplation de son idée, n'a pas été trop vaincu.

HT

Cette idée, nous l'avons dit déjà par tout ce qui précède, c'est le pessimisme le plus achevé. La littérature satanique qui date d'assez loin déjà, mais qui avait un côté romanesqu et faux, n'a produit que des contes pour faire frémir ou des bégayements d'enfançon, en comparaison de ces réalités effrayantes et de ces poésies nettement articulées où l'érudition du mal en toutes choses se môle à la science des mots et du rhythme. Car pour M. Charles Baudelaire, appeler un art sa savante manière d'écrire en vers ne dirait point assez. C'est presque un artifice. Esprit d'une laborieuse recherche, l'auteur des Fleurs du mal est un retors en littérature, et son talent, qui est incontestable, travaillé, ouvragé, compliqué avec une patience de Chinois, est lui-môme une fleur du mal venue dans les serres chaudes d'une Décadence. Par la langue et lefaire^ M. Baudelaire, qui salue, à la tôte de son recueil, M. Théophile Gautier pour son maître, est de cette école qui croit que tout est perdu, et même l'honneur j à la première rime faible, dans la poésie la plus élancée et la plus vigoureuse. C'est un de ces matérialistes raffinés et ambitieux qui ne conçoivent guère qu'une perfection, — la perfection matérielle, et — qui savent parfois la réaliser; mais par l'inspiration il est bien plus profond que son école, et il est descendu si avant dans la sensation, dont cette école ne sort jamais, qu'il a fini par s'y trouver seul, comme un lion d'originalité. Sensualiste, mais le plus profond des sensualistes, et enragé de n'être que cela, l'auteur des Fleurs du mal va dans la sensation jusqu'à l'extrême limite, iusau'à

cette mystérieuse porte de l'Infini à laquelle il se heurte, mais qu'il ne sait pas ouvrir, et de rage il se replie sur la langue et passe ses fureurs sur elle. Figurez-vous cette langue, plus plastique encore que poétique, maniée et taillée comme le bronze et la pierre, et oii la phrase a des enroulements et des cannelures; figurez-vous quelque chose du gothique fleuri ou de l'architecture moresque appliqué à cette simple construction qui a un sujet, un régime et un verbe; puis, dans ces enroulements et ces cannelures d'une phrase qui prend les formes les plus variées comme les prendrait un cristal, supposez tous les piments, tous les alcools, tous les poisons, minéraux, végétaux, animaux, et ceux-là les plus riches et les plus abondants, si on pouvait les voir, qui se tirent du cœur de l'homme, et vous avez la poésie de M. Baudelaire, cette poésie sinistre et violente, déchirante et meurtrière dont rien n'approche dans les plus noirs ouvrages de ce temps qui se sent mourir. Cela est, dans sa férocité intime, d'un ton inconnu en littérature. Si à quelques places, comme dans la pièce la Géante ou dans Don Juan aux enfers, — un groupe en marbre blanc et noir, — une poésie de pierre, di sasso, comme le commandeur, — RI. Baudelaire rappelle la forme de M. Victor Hugo, mais condensée et surtout purifiée; si à quelques autres, comme la Charogne, la seule poésie spiritualiste du recueil , dans laquelle le poëte se venge de la pourriture abhorrée par l'iu^mortalité d'un cher souvenir :

Alors, ô ma beauté! dites à la vermine

Qui vous mangera de baisers, Que j'ai gardé la forme et l'essence divine

De mes amours décomposés!

on se souvient d<« M. Auguste Barbier, partout ailleurs l'au-

leur des Fleurs du mal est lui-même et tranche fièrement sur tous les talents de ce temps. Un critique le disait l'autre jour (M. Ed. Thierry, du Moniteur), dans une appréciation supérieure : pour trouver quelque parenté à cette poésie implacable, à ce vers brutal, condensé et sonore, ce vers d'airain qui sue du sang, il faut remonter jusqu'au Dante, Magnus Paretisf C'est l'honneur de M. Charles Baudelaire d'avoir pu évoquer, dans un esprit délicat et juste, un si grand souvenir 1

Il y a du Dante, en effet, dans l'auteur des Fleurs du mal, mais c'est du Dante d'une époque déchue, c'est du Dante athée et moderne, du Dante venu après Voltaire, dans un temps qui n'aura point de saint Thomas. Le poète de ces fleurs, qui ulcèrent le sein sur lequel elles reposent, n'a pas la grande mine de son majestueux devancier, et ce n'est pas sa faute. Il appartient à une époque troublée, sceptique, railleuse, nerveuse, qui se tortille dans les ridicules espérances des transformations et des métempsycoses; il n'a pas la foi du grand poète catholique qui lui donnait le calme auguste de la sécurité dans toutes les douleurs de la vie. Le caractère de la poésie des Fleurs du mal, à l'exception de quelques rares morceaux que le désespoir a fini par glacer, c'est le trouble, c'est la furie, c'est le regard convulsé, et non pas le regard sombrement clair et limpide du Visionnaire de Florence. La muse du Dante a rêveusement vu l'enfer, celle des Fleurs du mal le respire d'une narine crispée comme celle du cheval qui hume l'obus! L'une vient de l'enfer, l'autre y va. Si la première est plus auguste, l'autre est peut-être plus émouvante. Elle n'a pas le merveilleux épique qui enlève si haut l'imagination et calme ses terreurs dans la sérénité dont les génies tout à fait exceptionnels savent revêtir leurs œuvres les plus passionnées.

Elle a, au contraire, d'horribles réalités que nous connaissons et qui dégoûtent trop pour permettre même l'accablante sérénité du mépris. M. Baudelaire n'a pas voulu être dans son livre des Fleurs du mal un poëte satirique, et il l'est pourtant, sinon de conclusion et d'enseignement, au moins de soulèvement d'âme, d'imprécations et de cris. Il est le îfiisanlhrophe de la vie coupable, et souvent on s'imagine, en lisant, que si Timon d'Athènes avait eu le génie d*Archiloque, il aurait pu écrire ainsi sur lanature humaine et l'insulter en la racontant I

Nous ne pouvons ni ne voulons rien citer du recueil de poésies en question, et voici pourquoi : une pièce citée n'aurait que sa valeur individuelle, et il ne faut pas s'y méprendre, dans le livre de M. Baudelair Jchaque poésie a, de plus que la réussite des détails ou la fonune de la pensée, une valeur très 'importante d'ensemble et de situation qu'il ne faut pas lui faire perdre en la détachant. Les artistes qui voient les lignes sous le luxe et Tefllorescence de /a couleur percevront très-bien qu'il y a ici une architecture secrète, un plan calculé par le poêle, méditatif et volontaireJ; Les Fleurs du mal ne sont pas à la suite les unes des auTres comme tant de morceaux lyriques, dispersés par l'inspiration et ramassés dans un recueil sans d'autre raison que de les réunir. Elles sont moins des poésies qu'une œuvre poétique de la plus forte unité. Au point de vue de l'art et de la sensation esthétique, elles perdraient donc beaucoup à n'être pas lues dans l'ordre où le poëte, qui sait ce qu'il fait, les a rangées. Mais elles perdraient bien

davantage au point de vue de Uefj'el fnoraljque nous avons \ signalé au commencement de cet article.; \

Cet effet, sur lequel il importe beaucoup de revenir, gar- | dons-nous bien de l'énerver. Ce qui empêchera le désastre j de ce poison, servi dans cette coupe, c'est sa force! L'esprit ■ des hommes, qu'il bouleverserait en atomes, n'est pas capable ^ de l'absorber dans de telles proportions, sans le revomir, et ■ une telle contraction donnée à l'esprit de ce temps, affadi [ et débilité, peut le sauver en l'arrachant par l'horreur à sa ' lâche faiblesse. Les solitaires ont auprès d'eux des têtes de j mort quand ils dorment. Voici un Rancé, sans la foi, qui a | coupé la tête à l'idole matérielle de sa vie; qui, comme l Caligula, a cherché dedans ce qu'il aimait et qui crie du^ néant de tout, en la regardant! Croyez-vous donc que ce ne ^ soit pas là quelque chose de pathétique et de salutaire?... ] Quand un homme et une poésie en sont descendus jusque-là, ] — quand ils ont dévalé si bas, dans la conscience de l'incu- J rable malheur qui est au fond de toutes les voluptés de l'exis- ; tence, poésie et homme ne peuvent plus que remonter. ] M. Charles Baudelaire n'est pas un de ces poètes qui n'on^ ■ qu'un livre dans le cerveau et qui vont le rebâchant ton- i jours. Mais qu'il ait desséché sa veine poétique (ce que nous 1 ne pensons pas) parce qu'il a exprimé et tordu le cœur de \ l'homme lorsqu'il n'est plus qu'une éponge pourrie, ou qu'il i l'ait, au contraire, survidée d'une première écume, il est ■ tenu de se taire maintenant, car il a dit les mots suprêmes « sur le mal de la vie, — ou de parler un autre langage. Après ; les Fieurs du mal, il n'y a plus que deux partis à prendre j pour le poëte qui les fit éclore : ou se brûler la cervelle. ... ] ou se faire chrétien !

J. Barbey d'Aurevilly. î

Les poésies de Charles Baudelaire étaient depuis longtemps attendues du public, j'entends de ce public qui s'intéresse encore à l'art et poui* qui c'est encore quelque chose que l'avènement d'un poète.

Et, à ce sujet, ne calomnions pas trop la société actuelle. Il est difficile que quelque chose de beau ou de bon se produise sans que cette société, qu'on dit si matérielle et si endormïe, n'en reçoive quelque agitation. Je vais plus loin. Je suis étonné de sa bonne volonté à faire des succès et à se laisser duper par le mot d'ordre de ceux qu'elle investit de la fonction de l'éclairer. On lui sert des tragédies vulgaires, sans invention et sans style; on lui dit : C'est du Corneille; elle y va, et elle applaudit. Un peintre étale au beau milieu d'un salon une toile ambitieuse, d'un dessin douteux et d'une couleur équivoque, on dit au public . C'est du Véronèse; il s'y rue, et il applaudit. Combien de fois n'avonsnous pas vu dans ces dernières années la foule se porter en mai:se et en hâte dans les théâtres, dans les ateliers, chez les hbrai.^es, sur l'avis trompeur d'un farceur ou d'uu intéressé:

et là, en présence du chef-d'œuvre, s'écarquiller les oreilles et les yeux, le cou tendu, la poitrine contenue, ne demandant qu'à se laisser violer dans son indifférence I Est-ce sa faute si l'enthousiasme ne lui vient pas, et si le lendemain ses bras laissent tomber le pavois qu'ils avaient élevé la veille? A-t-elle manqué à Félicien David, à Daubigny, à Jean-François Millet, à Victor de Laprade? Ne fait-elle pas fête chaque soir à Weber, qu'on vient de lui rendre? Tout récemment encore, n'a-t-elle pas fait accueil à Gustave Flaubert?

Ce qui manque aujourd'hui iux hommes d'un vrai mérite, aux artistes graves et convaincus, ce n'est donc pas le bon v,>îûoir du public; le public ne demande qu'à faire des succès, parce qu'il veut jouir. Ce qui leur manque, c'est le concours loyal, désintéressé de ceux a qui le public, trop occupé et trop affairé, a dévolu la charge de l'éclairer et de l'avertir, de faire pour lui le dépouillement des réputations, et qui, à force de lui crier au loup pour des ombres, unissent par l'endormir dans son indifférence.

Longtemps avant que les Revues eussent publié des vers de M. Baudelaire, on savait qu'il existait quelque part, dans les entrailles fécondes de cette ville qui contiennent tant de germes pour l'avenir, un poëte original, un esprit bien trempé, trop poëte ou trop artiste selon quelques-uns, mais dont les qualités vivaces et surabondantes devaient faire diversion à l'ennui et a la médiocrité générale. Le public, nous en sommes témoins, s'est entretenu dix ans dans cett( attente. Les extraits donnés par les journaux ont souteni cette réputation naissante.

Nous n'avons pas voulu, pour apprécier le talent db Ai. Baudelaire, attendre l'impression du public. Sans doute on criera à l'exagération. Mais est-ce dans ces temps oe

médiocrité prolixe de la poésie officielle, de la poésie des salons et des académies, est-ce bien d'une surabondance de sève que nous avons à nous plaindre? N'est-il pas vrai qu'il en est aujourd'hui de la poésie comme de la peinture? Tout le monde peint bien, dit l'un, tout le monde fait bien les vers, répond l'autre. Oui, si par bien peindre et être bon poSte, on peut entendre ne manquer ostensiblement à aucune règle convenue, s'exprimer couramment dans le langage de tout le monde et savoir relier habilement par des procédés connus des phrases apprises et des poncis. Tout le monde peint bien parce que tout le monde a été à l'école, a visité les musées et a la tête meublée de souvenirs. Or la mémoire est une faculté calme qui ne fait pas trembler la main comme l'imagination. Nos artistes mettent sur leur palette du Rubens, du Rembrandt, du Cuyp, du Van Ostade, etc., etc. Ils s'entourent de gravures. Comment, avec cela, en y ajoutant un peu de goût et les traditions de l'école, ne réussiraient-ils pas auprès de la foule? Mais regardez d'un peu près les œuvres de ces habiles peintres, appliquez-leur la méthode de jugement qui résulte de l'étude des maîtres, et vous découvrirez qu'ils n'ont ni unité, ni science, ni sincérité, ni idéal, ni bonne foi, ni art de composition, rien, en un mot, de ce qui constitue, non pas le grand peintre, mais le peintre. Tout le monde écrit bien parce que tout le monde sait lire, et que, depuis trois cents ans que l'on imprime, bon nombre de sentiments et de nuances de sentiments ont été exprimés par de grands écrivains. N'est-ce pas le sublime du genre scolastique et académique que d'emprunter la pompe à Bossuet, la concision à La Bruyère, la profondeur à Pascal, l'ironie à Voilaiwi, la passion à Rousseau, etc., etc.? De sorte qu'à force d'e»primer ses propres sentiments avec le langage des mallres^

380 LES FLEURS DU .tlAL. |

on arrive à penser à leurs frais et finalement à ne plu» ' penser du tout. Disons-le franchement, depuis Louis XIV la : poésie française se meurt de correction^. Et lorsque, au | commencement de ce siècle, l'auteur des Orientales et de ■ Hernani est venu régénérer la langue poétique en lui rp»i- • dant tout ce qu'elle avait perdu en 1660, le pittoresque, la \ propriété, le grotesque, on l'a traité de barbare et de ïopi- \ nambou. Que penseront nos neveux lorsqu'ils trouveront \ dans les journaux du temps, à l'adresse du plus grand in- [ venteur de rhythmes que la France ait eus depuis Ronsard, ■ les épithètes de sauvage et d'Iroquois? Que penseront-ils -' surtout dans cette plaisanterie, banale alors, du mot coupé j par l'hémistiche, appliquée au versificateur le plus sévère de { l'époque? Gomme il n'est pas de brevet pour l'invention i poétique, il n'est aujourd'hui fils de bonne maison, pourvu ; du grade de bachelier es lettres, et ayant un peu de lecture, j qui ne parvienne à coudre convenablement ensemble quel- j ques hémistiches de nos poêles modernes. C'est le même I procédé que ci-dessus, pour la prose : on exprime sa mé- \ lancolie aux dépens de Lamartine, son ironie avec de Musset, \ son indignation avec Barbier, son scepticisme avec Théo- 1 phile Gautier. Chacun a fait son petit Lac, son petit Pas ] d'armes du roi Jean, son peiïi ïambe, sa petite Comédie de j la Mort, sa petite Ballade à la lune. On emprunte les j pensées avec le langage; ou plutôt on se sert d'une langue \ riche pour déguiser le néant de sa pensée et la nullité de \ son tempérament. A part quatre ou cinq noms que je me ] dispense de citer, mais que chacun connaît, je demande si, !

■* , Je n'entends pas la correction prosodique, ni môme la recti- -i tude des pensées, mais une sorte de régularité conforme aux \ modèles.

dans les essais poétiques qui se sont manifestés dans ces dernières années, il est possible de voir autre chose que réminiscences et pastiches. N'est-ce pas toujours la mélancolie de Lamartine, la rêverie de Laprade, la mysticité de Sainte-Beuve, l'ironie de de Musset, la sérénité de Théodore de Banville? Eh bien, je le déclare, en présence d'une moutonnerie si persistante, le poëte qui met la main sur mon cœur, dût il l'égratigner un peu, irriter mes nerfs et me faire sauter sur mon siège, me semblera toujours préférable à cette poésie, irréprochable sans doute, mais insipide, sans parfum et sans couleur, et qui vous coule entre les mains comme de l'eau.

Je ne ferai donc point le procès à M. Baudelaire pour ses exagérations. Tous les tempéraments excessifs, tous les talents volontaires impliquent certains défauts auxquels les meilleurs conseils ne sauraient remédier. Il faut en pareil cas supprimer le poëte ou garder les défauts. Les défauts de M. Delacroix sautent aux yeux : le premier venu peut apercevoir dans sa peinture des audaces, des négligences, la laideur des visages ; mais il a fallu vingt ans pour faire comprendre sa tonalité savante et l'intensité de ses compositions. Je préfère, à propos de M. Charles Baudelaire, m'occuper de signaler et d'expliquer ce que je vois de beau et de rare dans son talent, plutôt que de perdre mon temps à relever des taches qu'on verra bien sans que je m'en môle, et que la charité de tels de nos confrères saura merveilleusement faire valoir. J'ai d'ailleurs, pour agir ainsi, une excuse excellente, l'exemple du recueil même qui me prend aujourd'hui pour organe. Lorsque la Revue des Deux Mondes publia, l'an dernier, quelques-unes des poésies de M. Baudelaire, elle les fit précéder d'une note un peu prude, et dans tous les cas fort maladroite. La Revue française s'est conduite

plus franchement : elle a choisi, c'était son droit; mais, goal choix fait, elle l'a publié sans commentaire*. \

Le livre des Fleurs du mal* contient tout au juste cent -^ pièces, parmi lesquelles un assez grand nombre de sonnets, j et dont la plus longue excède à peine cent vers. Si je ' m'arrête tout d'abord à ce résultat, c'est qu'en s'ajoutant à ; d'autres observations, elle confirme une opinion que j'ai \ depuis longtemps sur l'avenir de la poésie. Cette opinion, l qui n'est point une simple conjecture, mais une induction \ tirée du développement de l'histoire, est qu'à mesure que le i nombre des lecteurs augmente, à mesure que le livre im- : primé, en se répandant, convertit les auditeurs impression- ; nables, passionnablesj en lecteurs méditatifs et réfléchis, la : poésie doit concentrer son essence et restreindre son déve- i loppement. Je ne prétends pas, — ce qu'on ne manquerait ' pas de me faire dire si je ne revenais sur mon assertion, — \ que la poésie doive devenir un art purement plastique. Mais ; du moins elle doit resserrer ses moyens plastiques comme son inspiration. La poésie à grandes proportions, la poésie \ épique, est celle des peuples, non pas barbares, mais peu \ liseurs, ou qui ne savent pas encore lire et qui sont natu- j Tellement plus saisissables par la passion que par la ré- !

i. Cet article, écrit pour la Revue française au moment même :

de l'apparition des Fleurs du mal, ne fut publié qu'un peu plus ) tard, après le jugement, et avec quelques changements.

{Note des éditeurs,) <

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