‹ Œuvres complètesChapitre 127 sur 135 · Il s'agit de la première édition. - G. A · texte numérisé non relu

Il s'agit de la première édition. - G. A

flexion; c'est la poésie des époques héroïques; c'est aussi la poésie des peuples opprimés ou asservi?, et c'est pour cela peut-être que la France n'a pas de poëme épique. — Le poëme didactique est un jeu de rhétoricien qui ne peut être poétique qu'épisodiquement. -* Quant au poëme démonstratif ou persuasif, à la poésie de propagande, au poëmesermon, au poëme-pamphlet, ne sont-ils pas devenus ridicules aujourd'hui qu'un article de journal ou une simple brochure renseigne plus vite et plus nettement? La philosophie ni la science n'ont affaire de la Muse.

Des savants, des docteurs les mystères terrihles D'omemmts égayés ne sont point susceptibles.

Répétons-le, car on ne saurait trop le dire, la découverte de l'imprimerie, en mettant aux mains des hommes un moyen direct et expéditif de communiquer leur pensée, a destitué les arts de toute mission de propagande ou d'enseignement. Ce que disaient autrefois les bas-reliefs d'une cathédrale, les fresques d'un édifice, ce que chantaient les rhapsodes et les trouvères, qui n'étaient pas toujours de? poëte?, le livre aujourd'hui le dit plus clairement et plus yite. Toutes les fois qu'il s'agira de s'instruire et de comprendre, il sera toujours plus tôt f;iit de lire un Irai lé que de dégager la moelle instructive des ornements égayés de la Muse. Du jour où le livre fut inventé, les arts émancipés ont eu chacun un domaine séparé que le voisin ne peut envahir qu'à la condition de se suicider. L'allusion politique tue le poëme, dont elle fait un pamphlet; la prédication tue le drame en en faisant un traité de morale. Quel profit Voltaire, eût-il eu tout le génie poétique qui lui manquait, pouvait-il attendre de sa Henriade alors que les mémoires sur U

Ligue étaient déjà dans toutes les mains? Qui songe à relire, autrement que par curiosité littéraire, les lourds poëmes didactiques de Saint- Lambert, de Lemierre et de Delille, depuis que nous avons une Maison rustique, des dictionnaires, une littérature scientifique?

Désormais divorcée d'avec l'enseignement historique, philosophique et scientifique, la poésie se trouve ramenée à sa fonction naturelle et directe, qui est de réaliser pour nous la vie complémentaire du rêve, du souvenir, de l'espérance, du désir; de donner un corps à ce qu'il y a d'insaisissable dans nos pensées et de secret dans le mouvement de nos âmes; de nous consoler ou de nous châtier par l'expression de l'idéal ou par îe spectacle de nos vices. Elle devient, non pas individuelle, suivant la prédiction un peu hasardeuse de l'auteur de Jocelyn, mais personnelle, si nous sous-entendons que l'âme du poëte est nécessaireme[it un^ âme collective, une corde sensible et toujours tendue que font vibrer les passions et les douleurs de ses semblables.

Cette vérité, que j'essaye de prouver par le raisonnement, est démontrée d'ailleurs par l'exemple et parla transformation progressive de la poésie moderne. Qu'ont fait depuis trente ans Lamartine, Hugo, de Vigny, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, qu'écrire en des œuvres fragmentaires, limitées, l'histoire de l'âme humaine, qu'exprimer dans une forme de plus en plus serrée et de plus en plus parfaite impressions, rêves, aspirations, regrets, depuis la passion la plus vive jusqu'à la rêverie la plus vague? Les uns et les autres ont tàté le pouls à l'humanité et en ont noté les pulsations dans un rhythme précis, sonore ou coloré. Car c'est la conséquence forcée de cette évolution finale de la poésie, de nécessiter une exécution plus ferme et une plastique plus serrée. Le vers négligé, mou, le versiLS pedestris du

xviir siècle, qui convient si bien à la muse décrépite de l'abbé Delille et de ses imitateurs, n'est plus de mise dans un poërae court destiné à frapper l'esprit des lecteurs par une succession rapide d'images intenses.

Je félicite M. Baudelaire d'avoir compris ces conditions nouvelles de la poésie, car c'est assurément une preuve de force que de se trouver du premier coup à la hauteur de son temps.

La poésie de M. Baudelaire, profondément imagée, Tivace et vivante, possède â un haut degré ces qualités d'intensité et de spontanéité que je demande au poëte moderne.

Il a les dons rares, et qui sont des grâces, de l'évocation et de la pénétration. Sa poésie, concise et brillante, s'impose à l'esprit comme une image forte et logique. Soit qu'il évoque le souvenir, soit qu'il fleurisse le rêve, soit qu'il tire des misèreg et des vices du temps un idéal terrible, impitoyable, toujours la magie est complète, toujours l'image abondante et riche se poursuit rigoureusement dans ses termes.

On dira que parfois le ton est poussé au noir, ou au rouge, et que le poSte semble se complaire à irriter les plaies où il a glissé la sonde. Mais, à notre tour, prenons garde à ne pas tomber dans l'exagération. Je sais bien que les satires de d'Aubigné, non plus que celles de Régnier, non plus que certaines pièces de Saint-Amant ou môme de Ronsard, ne pourraient guère paraître dans nos revues ac- I. 2-2

tuelles. Et cependant chacun les a dans sa bibliothèque et s'en fait honneur. Les poëtes en ce temps-là n'écrivaient que pour les poëtes ou pour les âmes assez grandes pour comprendre l'Art. Nous avons inventé un mode de publication qui s'adresse à tous indistinctement, à l'homme du monde comme à l'artiste, aux jeunes filles comme aux érudits. Estce une raison pour retrancher de la poésie moderne tout un ordre de compositions qui a ses précédents, ses chefs-d'œuvre, j'allais dire ses classiques, et qui d'ailleurs répond si directement à une série de passions et de phénomènes? Devonsnons supprimer la satire et nous interdire l'étude de toute une moitié de l'âme humaine ? En littérature, en art, tout ce qui existe a sa loi ; je suis à cet égard fataliste comme un Bédouin. Je n'en veux donc pas aux journaux d'avoir moralisé leur feuilleton dans l'intérêt de leurs abonnés et des filles d'iceux. Mais, franchement, d'une nécessité commerciale, d'une condition d'abonnement, doit-on faire une question littéraire ? Le livre est-il le journal? Mais non : le journal va chercher ses lecteurs, le livre attend les siens. Et parce qu'on a publié Modeste Mignon dans le Journal des Débats et le Lys dans la vallée dans la Revue de Paris, faut-il ne pas écrire Splendeurs et Misères des courtisanes, un des plus beaux livres d'analyse sociale qui aient été écrits en langue française?

Je vais faire une citation terrible, et l'on ne dira pas qu'à propos de littérature romantique je vais chercher mes autorités dans le camp des intéressés. Voici ce qu'écrivait en 1 822, dans le Journal des Débats, Hoffmann, — non pas le fantastique, mais Tauteur des Rendez-vous bourgeois, — à propos d'une édition nouvelle de Régnier :

«Dans plusieurs cantons de la Normandie j'ai entendu désigner une jeune fille très-honnête par un mot qui Cerai^

dresser les cheveux, s'il eiait prononcé aevanl le public plein de pudeur de la capitale. Ce mot, que je n'oserais môme désigner par la lettre initiale, n'est cependant que le féminin d'un autre mot que tout le monde prononce et qui indique un jeune homme non marié. Quand ce mot féminin a été appliqué à la débauche, le beau monde l'a rejeté avec horreur et lui a d'abord substitué le mot au son argentin dont j'ai parlé plus haut, et qui, dans son étymologie italienne, ne signiOe qu'une très-petite fille. 11 a été pendant quelque temps reçu même dans la bonne société; mais ayant enfin été proscrit comme son prédécesseur, on l'a remplacé par le mot fille, qui était encore du bon ton au milieu du siècle dernier. Mais il était écrit là-haut sans doute que tout ce qui désigne ce sexe deviendrait une injure; et ce sont les femmes elles-mêmes qui se sont calomniées en rejetant comme indécents tous les mots qui avaient ce caractère. Aujourd'hui le mot fille est de si mauvais ton, qu'aucune mère, môme dans les dernières classes du peuple, ne veut avoir de filles. J'ai deux garçons et deux demoiselles, nous dira la femme dn dernier artisan. Mais voici bien auire chose : le mot demoiselle lui-môme court grands risques. Les nymphes qui font espalier dans certaines rues, quaiiu Hespërus se lève sur l'horizon, se nomment les demoiselles de la rue Saint-Honoré, les demoiselles du Panorama ou du boulevard dn Temple, il n'y aura donc bientôt plus de demoiselles ; et c'eAt pour cela sans doute que depuis quelque temps on emploie le terme de jeune personne^ car on prévoit que, dans vingt ou trente ans, le mot demoiselle fera frémir notre pudique postérité. Malheureusement l'expression de ieune personne est une sottise, car le mot personne «'appliquant aux deux genres, un jeune garçon est aussi une jeune personne. Il faut donc chercher un autre mot, et, quel qu'il

puisse êlre, il finira par avoir le sort de tous les autres. » Voilà le danger signalé par un pur classique, par un écrivain qui traitait Shakspeare et Schiller de sauvages, et leurs traducteurs, MM . Guizot et de Durante, de barbares et de révolutionnaires. Certes, avec notre prétention de parler toujours pour tout le monde, — journaux pour tous, lectures pour tous , — nous finirons par ne plus faire ni livres ni journaux. A force d'avoir toujours en vue les jeunes demoiselles, on finit par manquer de respect aux hommes et à soimême. On triche avec sa pensée, on falsifie la langue; on se fait un langage hybride, arbitraire, tout d'allusions et de périphrases; et cependant, comme l'observe judicieusement le feu rédacteur du Journal de l'Empire^ les mots, en s'écartant de l'étymologie, perdent leur signification. On ne pourrait pas dire aujourd'hui quel tort a fait à la littérature, à la langue, combien d'intelligences, de talents a viciés cette préoccupation de plaire à toutes les classes et à tous les âges. Depuis que les mamans ont inventé qu'on ne pouvait plus conduire sa fille à l'Exposition, le commun des peintres a abandonné l'étude du nu pour s'adonner à des tricheries de costume, à des hypocrisies de sentiment bien autrement corruptrices que l'aspect de la nature vraie. Il fut un temps oii les directeurs de journaux proscrivaient dans les romans jusqu'aux mots de maîtresse et d'adultère; et, au Gymnase, un vaudeville de M. Scribe, intitulé Héloïse et Ahailard, — et qui ne mentait pas à son titre, — a passé sans difficulté. Voilà où nous en sommes. M. Baudelaire s'est mis sous la protection de quatre vers de d'Aubigné. Il aurait pu y ajouter cette franche déclaration de l'auteur d'Albertus .

Et d'abord, j'en préviens les mères de familles, Ce que j'écris n'est pas pour les petites fille» Dont on coupe le pain en tartines. —

APPENDICti. 389

Les petites filles! les petites filles! Mon Dieu! n'y a-t-il pas une littérature pour les petites Glles? n'y a-t-il pas des écrivains qui se dévouent par vocation ou par nécessité à composer de petites historiettes sans dard et sans venin 1 Est-ce qu'il n'y a pas des auteurs pour enfants et même des auteurs pour dames ? L'ignorance est une vertu pour les filles, l'art n'est donc pas fait pour elles. Faites-leur lire V Histoire des Voyages ou les Lettres édifiantes ; abonnezles aux bibliothèques paroissiales ; mais écartez d'elles tout livre qui a l'art ou la passion pour but; vers, romans, pièces de théâtre; le meilleur n'en vaut rien pour elles. N'avonsnous pas vu récemment un écrivain religieux d'un grand zèle tenter « s'il ne serait pas possible de composer un roman avec des personnages, des sentiments et un langage chrétiens * ?» Il a réussi à faire un bréviaire de séduction, où les filles les moins délurées et les plus pieuses apprendront à tromper la vigilance de leurs parents et à forcer, par les moyens les moins catholiques, les cœurs qu'elles ont choisis.

Je me laisse entraîner, je le sens, par ces considérations, un peu allongées peut-être, mais que je ne crois pas déplacées à propos d'un livre d'art, et que dans tous les cas je ne crois pas inutiles.

Il faut bien cependant que le public sache ce qu'est ce poëte terrible dont on veut lui faire peur. Pour nos lecteurs,

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