avril
Je sais que la douleur est la noblesse unique Où ne mordront jamais la terre et les enfors, Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique Imposer tous les temps et tous les univers.
Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre, Les métaux inconnus, les perles de la mer, Montes par votre main, ne pourraient pas suffire A ce beau diadème éblouissant et clair.
Car il ne sera fait que de pure lumière
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs ! »»
Je ne crois pas que jamais plus beau cantique ait été chanté à la gloire du poëte, ni qu'on ait jamais exprimé en plus beaux vers la noblesse de la douleur et la résignation des âmes privilégiées.
La pièce vingt et unième {Parfum exotique) est remarquable par cette faculté d'arrêter l'insaisissable et de donner une réalité pittoresque aux sensations les plus subtiles et les plus fugaces. Le poëte assis près de sa maîtresse, par un oeau soir d'automne, sent monter à son cerveau un parfum tiède qui l'enivre; il trouve à ce parfum quelque chose d'étrange et A' exotique, qui le fait rêver à des pays lointains; et aussitôt dans le miroir de sa pensée se déroulent des rivages heureux, éblouis par les feux du soleil, des îlot» paresseux plantés d'arbres singuliers, des Indiens au corps iiiince et vigoureux, des femmes au regard hardi :
Je vois un port rempli de voiles et de ni^tt Encor tout fatigués par la vague maiine,
Pendant que le parfum des vers tamariniers, Qui circule dans l'air et m'enfle la narine, Se mêle dans mon âme au chant des mariniers!
Si je voulais citer d'autres preuves de cette rare faculté de magie et de création pittoresque, les exemples afflueraient sous ma plume. Contraint de me borner, pour avoir été trop bavard, je ne puis que renvoyer les lecteurs aux pièces intitulées les PhareSj la Muse maladcj le Guignon, la Vie antérieure, de Profundis clarnavi, le Balcon, la Cloche fêlée, etc.
J'ai parlé du don d'évocation comme d'un des plus particuliers à l'auteur des Fleurs du mal. — Un crime a été commis; la police pénètre dans un apprirlement clos et mystérieux, où, parmi les splendeurs du luxe et de la volupté la plus délicate, un cadavre de femme gît sur un lit, la tôle séparée du tronc. — De quel crime ténébreux, se demande le poëte, cette malheureuse a-t-elle été victime? A quelle passion monstrueuse a-t-elle été sacrifiée ? — Et tout aussitôt la chambre mystérieuse, avec son atmosphère malsaine, l'alcôve coquette où ruisselle un corps mutilé au milieu des meubles dorés, des divans soyeux, des bouquets qui se fanent dans les vases, apparaissent avec la puissance d'une oeinture sinistre et dont la mémoire gardera la terreur.
La terreur, je l'ai dit, car il est temps d'expliquer l'énigme de ce titre et de quelques-unes des inspirations de l'auteur. Nous sommes tellement accoutumés à être lâchement encensés; on nous a tant de fois répété à tous, grands ou petits, poëtes, artistes, bourgeois, que nous sommes les plus vertueux, les plus parfaits, les plus délicats, qu'un poëte qui vient nous secouer dans notre satisfaction hypocri',e ou indolente nous fait peur ou nous irrite. Les Fleurs du mal!
voici : c'est le spleen, la mélancolie impuissante, c'est 1 esprit de révolte, c'est le vice, c'est la sensualité, c'est l'hypocrisie, c'est la lâcheté. Or n'est-il pas vrai que souvent vertus mêmes naissent de leurs contraires? que notre iTdge naît du découragement, notre énergie de la fai- >-e, notre sobriété de l'intempérance, notre foi de l'incrédulité? Aurions-nous la prétention de valoir mieux que ne valaient nos pères? La société actuelle vaut-elle mieux que celles de Louis XIV et de Henri IV? Pourquoi doue ne supporterait-elle pas une fois ce que celles-là ont toujours supporté de bonne grâce? Et pourquoi ce fouet sanglant, que l'auteur des ïambes^ le dernier, a manié avec tant de vigueur et de franchise, ne viendrait-il pas nous rappeler que le poète n'est pas nécessairement un douceâtre et un thuriféraire ?
Au surplus, ce fouet, M. Baudelaire ne l'a pas toujours à la main , il n'est pas toujours ironique ou satirique ; on l'a pu voir par les extraits que j'ai donnés plus haut ; on l'a pu voir par les pièces insérées il ya trois mois dans la Revue française.
Comme transition à des idées moins noires et comme conclusion, je citerai le sonnet suivant qui est à lui seul la clef et la moralité du livre. Il a pour titre l'Ennemi : d'
Ma jeunesse ne fut qu'un tén«5breux orage. Traversé çà et là par de brillants soleils; Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravago, Qu'il reste eu mon jardin bien peu de fruits v( rmell».
Voilà que j'ai touché l'automne des idt^os.
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pi)ur rassembler à neuf les terres inondi^es
Où l'eau creuse des tr^ua orands comme des tombeaux
Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rôve h
Trouveront dans ce sol lav6 comme une grève ^
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur? J
O douleur! ô douleur! le temps mange la vie, j
Et l'obscur ennemi qui nous ronge le cœur "î
Du sang que nous perdons croît et se fortifie I i:
Je n'ai que peu de chose à dire de la plastique de M. Charles | Baudelaire. Elle est souvent parfaite ; parfois aussi il se per- 1 met des audaces, des négligences, des violences qu'explique \ la nature toute spontanée de son inspiration. ]
Sa phrase poétique n'est pas, comme celle de M. Théodore i de Banville, par exemple, le développement large et cahne i d'une pensée maîtresse d'elle-même. Ce qui chez l'un dé- z coule d'un amour savant et puissant de la forme est produit ^ chez l'autre par l'intensité et par la spontanéité de la passion. { Et puisque j'ai nommé M. Théodore de Banville, je rappel- \ lerai ce que je disais il y a un an, ici môme, à propos do \ ses Odelettes : « Des deux grands principes posés au com- \ mencement de ce siècle, la recherche du sentiment moderne \ et le rajeunissement de la langue poétique, M. de Banville a \ retenu le second... w Dans ma pensée, je retenais le premier \ pour M. Charles Baudelaire. \
L'un et l'autre représentent hautement les deux tendances ' de la poésie contemporaine. Ils pourront servir de bornes ; lumineuses à une nouvelle génération de coureurs poétiques. ;
Charles Asselineau.
LETTRE