DE M. SAINTE-BEUVE
C?e 20 ... IRRT
Mon cher ami,
J'ai reçu votre beau volume, et j'ai à vous remercier d'abord des mots aimables dont vous l'avez accompagné; vous m'avez depuis longtemps accoutumé à vos bons et fidèles sentiments à mon égard. — jJe connaissais quelquesuns de vos vers pour les avoir lus dans divers recueils; réunis, ils font un tout autre effet. Vous dire que cet effet général est triste ne saurait vous étonner; c'est ce que vous avez voulu. Vous dire que vous n'avez reculé, en rassemblant vos Fleurs, devant aucune sorte d'image et de couteur, si effrayante et affligeante qu'elle fût, vous le savez nleux que moi ; c'est ce que vous avez voulu encore. Vous lies bien un poëte do l'école de l'art, et il y aurait, à l'occasion de ce livre, si l'on parlait entre soi, beaucoup de remarques à faire. Vous êtes vous aussi, de ceux qui cher-
chent de la poésie partout; et comme, avant vous, d'autregj l'avaient cherchée dans des régions tout ouvertes et toutes 1 différentes; comme on vous avait laissé peu d'espace; comme! les champs terrestres et célestes étaient à peu près tous \ moissonnés, et que, depuis trente ans et plus, les lyriques, : sous toutes les formes, sont à l'œuvre, — venu si tard et le ; dernier, vous vous êtes dit, —j'imagine : « Eh bien, fent trouverai encore de la poésie, et j'en trouverai là où\ nul ne s'était avisé de la cueillir et de l'exprimer» » Et^ vous avez pris l'enfer, vous vous êtes fait diable. Vous avez^ voulu arracher leurs secrets aux démons de la nuit. En fai-' sant cela avec subtilité, avec raffinement, avec un talent; curieux et un abandon quasi précieux d'expression, en per- \ tant le détail, en pétrarquisant sur l'horrible, vous avez ■ î'air de vous être joué; vous avez pourtant souffert, vous! vous êtes rongé à promener vos ennuis, vos cauchemars, vos'^ tortures morales; vous avez dû beaucoup souffrir, mon chen «nfant. Cette tristesse particulière qui ressort de vos pages! ot oii je reconnais le dernier symptôme d'une génération : malade, dont les aînés nous sont très-connus, est aussi ce] qui vous sera compté. *
Vous dites quelque part, en marquant le réveil spirituel I qui se fait le matin près les nuits mal passées, que, lorsque : l'aube blanche et vermeille j se montrant tout à coup, appa- ; raît en compagnie de l'Idéal rongeur^ à ce moment, par une i sorte d'expiation vengeresse,
Dans ia brute assoupie un ange se réveille I
C'est cet ange que j'invoque en vous et qu'il faut cultiver. Que si vous l'eussiez fait intervenir un peu plus souvent, en
deux ou trois endroits bien distincts, cela eût suffi pour que votre pensée se dégageât, pour que tous ces rêves du mal, toutes ces formes obscures et tous ces bizarres entrelacements où s'est lassée votre fantaisie, parussent dans leur vrai jour, c'est-à-dire à demi dispersés, déjà et prêts à s'enfuir ûtvanl la lumière. Votre livre alors eût tiîert comme une Te7. talion de saint Antoine, au moment où l'aube approche et où l'on sent qu'elle va cesser.
C'est ainsi que je me le figure et que je le comprends. Il faut, le moins qu'on peut, se citer en exemple. Mais nous aussi, il y a trente ans, nous avons cherché de la poésie là où nous avon>» pu. Bien des champs aussi étaient déjà moissonnés, et ie* plus beaux lauriers étaient coupés. Je me rappelle dans quelle situation douloureuse d'esprit et d'âme j'ai fait JosepU Delorme, et je suis encore étonné, quand il m'arrive (ce qui m'arrive rarement) de rouvrir ce petit volume, de ce que j'ai osé y dire, y exprimer. Mais en obéissant à l'impulsion et au progrès naturel de mes sentiments, j'ai écrit l'année suivante un recueil, bien imparfait encore, mais animé d'une inspiration douce et plus pure. Les Consolations, et grâce à ce simple développement en mieux, on m'a à peu près pardonné. Laissez-moi vous donner un conseil qui surprendrait ceux qui ne vous connaissent pas : vous vous déliez irop de la passion, c'est chez / 70U8 une théorie. Vous accordez trop à l'esprit, à la combinaison. Laissez-vous faire, ne craignez pas tant de sentii comme les autres, n'ayez jamais peur d'être trop commun; vous aurei toujours assez, dans votre finesse d'expression, de quoi vous distinguer.
Je ne veux pas non plus paraître plus prude à vos yeux que je ne suis. J'aime plus d'une pièce de votre volume, ces Tristesses de la lune, par exemple, délicieux sonnet qui
semble de quelque poëte anglais contemporain de la jeunesse de Shakspeare. Il n'est pas jusqu'à ces stances, A celle qui est trop gaie, qui ne me semblent exquises d'exécution. Pourquoi cette pièce n'est-elle pas en latin, ou plutôt en grec, et comprise dans la section des Erotica de V Anthologie? Le savant Brunck î aurait recueillie dans les Analecta veterum poetarum; le président Bouhier et La Monnoye, c'est-à-dire des hommes d'autorité et de mœurs graves. castissimœ vitœ morumque integerrimorum, l'auraient commentée sans honte, et nous y mettrions le signet pour les amateurs. Tange Chloen semel arrogantem...
Mais encore une fois, il ne s'agit pas de cela ni de compliments. J'ai plutôt envie de gronder, et si je me promenais avec vous au bord de la mer, le long d'une falaise, sans prétendre à faire le mentor, je tâcherais de vous donner un croc-en-jambe, mon cher ami, et de vous jeter brusquement à l'eau, pour que vous, qui savez nager, vous alliez désor- Riais sous le soleil et en plein courant.
Tout à vous.
Sainte-Bbuvi,
LETTRE