A THÉODORE DE BANVILLE
Vous avez empoigné les crins de la Déesse Avec un tel poignet, qu'on vous eût pris, à voir Et cet air de maîtrise et ce oeau nonchaloir, Pour un jeune ruffian terrassant sa maîtresse.
L'œil clair et plein du feu de la précocité, Vous avez prélassé votre orgueil d'architecte Dans des constructions dont l'audace correcte Fait voir quelle sera votre maturité.
Poëte, notre sang nous fuit par chaque pore; Est-ce que par hasard la robe du Centaure, Qui changeait toute veine en funèbre ruisseau
Était teinte trois fois dans les baves subtiles De ces vindicatifs et monstrueux reptiles Que le petit Hercule étranglait au berceau?
SPLKEN ET IDÉAL. I09
GilATIMENT DE L'ORGUEIL
En ces temps merveilleux où la Théologie
Fleurit avec le plus de s^e et d'énergie,
On raconte qu'un jour un docteur des plus grands*
— Après avoir forcé les cœurs indifférents,
Les avoir remués dans leurs proiondeurs noires ; Après avoir franchi vers les célestes gloires Des chemins singuliers à lui-même inconnus, Où les purs Esprits seuls peut-être étaient venus,
— Comme un homme monté trop haut, pris de panique S'écria, transporté d'un orgueil satanique :
« Jésus, petit Jésus! je t'ai poussé bien hautl Mais, si j'avais voulu t'attaquer au défaut De l'armure, ta honte égalerait ta gloire. Et tu ne serais plus qu'un fœtus dérisoire I »
Immédiatement sa raison s'en alla. L'éclat de ce soleil d'un crêpe se voila; Tout le chaos roula dans cette intehigence,
liO LES FLEURS DU MAL. j
Temple autrefois vivant, plein d'ordre et d'opulence,'
Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui. :
Le silence et la nuit s'installèrent en lui, \
Comme dans un caveau dont la clef est perdue. \
Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue, i
Et, quand il s'en allait sans rien voir, à travers i
Les champs, sans distinguer les étés des hivers, ^
Sale, inutile et laid comme une chose usée, \
11 faisait des enfants la ioie et la risée. î
SPLEEN ET IDÉAL. lit