LA CLOCHE FÊLÉE
11 est amer et doux, pendant les nuits d'hiver. D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume, Les souvenirs lointains lentement s'élever Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.
Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante.
Jette fidèlement son cri religieux,
Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente I
Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'on ses ennui? Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits. Il arrive souvent que sa voix affaiblie
Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie
Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts.
Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts I
J LXXVIl
SPLEEN
Pluviôse, irrité contre la vie entière,
De son urne à grands flots verse un froid ténébreux
Aux pâles habitants du voisin cimetière
Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.
. \.^ Mon chat sur le carreau cherchant une litière ^ ; Agite sans repos son corps maigre et galeux ; ^vi" ^ ' L'âme d'un vieux poëte erre dans la goutjière Avec la triste voix d'un fantôme frileux.
Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée Accompagne en fausset la pendule enrhumée, Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums,
Héritage fatal d'une vieille hydropîque , (^. Le beau valet de cœur et la dame de pique Causent sinistrement de leurs amours défunts.
SPLEEN
J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilâDS, De vers, de billets doux, de procès, de romances, Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, Cache moins de secrets que mon triste cerveau. CTest une pyramide, un immense caveau.
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
— Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où, comme des remords, se traînent de longs vers
Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées.
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.
Rien n'égale en longueur les boiteuses journées, Quand sous les lourds flocons des neigeuses années L'Ennui, fruit de la morne incuriosité, Prend les proportions de l'immortalité.
— Désormais tu n'es plus, ô matière vivante! Qu'un granit entouré d'une vague épouvante. Assoupi dans le fond d'un Saharah brumeux I Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux. Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche I
SPLEEN ET IDÉAU 2(>f
SPLEEN
Je suis comme le roi d'un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très-vieux,
Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,
S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes.
Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon ,
Ni son peuple mourant en face du balcon.
Du bouffon favori la grotesque ballade
Ne distrait plus le front de ce cruel malade;
Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,
Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau.
Ne savent plus trouver d'impudique toilette
Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu
De son être extirper Télément corrompu,
Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent.
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent
il n'a su réchauffer ce cadavre hébété
Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé.
SPLEEN
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis, Et que de l'horizon embrassant tout le cercle Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;
Quand la terre est changée en un cachot humide, Où l'Espérance, comme une chauve-souris, S'en va battant les murs de son aile timide Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;
Quand la pluie étalant ses immenses traînées D'une vaste prison imite les barreaux, Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux
Des cloches tout à coup sautent avec furie Et lancent vers le ciel un affreux hurlement^ Ainsi que des esprits errants et sans patrie Qui se mettent à geindre opiniâtrement»
^ Et de longs corbillards, sans tambcurs ni musique, Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir, Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique, Sur OÈon crâne incliné plante son drapeau noir.
204 LES FLEURS DU MAL. i