L'IRRÉMÉDIABLE
Une Idée, une Forme, un Être Parti de Tazur et tombé Dans un Styx bourbeux et plombé Où nul œil du Ciel ne pénètre;
Un Ange, imprudent voyageur Qu'a tenté l'amour du difforme, Au fond d'un cauchemar énorme Se débattant comme un nageur,
Et luttant, angoisses funèbres!
Contre un gigantesques remous Qui va chantant comme les fous Et pirouettant dans les ténèbres;
Un malheureux ensorcelé Dans ses tâtonnements futiles,
SPLEEN ET IDÉAL. 24a
Pour fuir d'un lieu plein de reptiles, Cherchant la lumière et la clé;
Un damné descendant sans lampe, Au bord d'un gouiïre dont l'odeur Trahit l'humide profondeur, D'éternels escaliers sans rampe,
Où veillent des monstres visqueux Dont les larges yeux de phosphore Font une nuit plus noire encore Et ne rendent visibles qu'eux ;
Un navire pris dans le pôle, Comme en un piège de cristal, Cherchant par quel détroit fatal Il est tombé dans cette geôle;
— Emblèmes nets, tableau parfait D'une fortune irrémédiable, Qui donne à penser que le Diable Fait toujours bien tout ce qu'il faitl
Tête-à-tête sombre et limpide Qu'un cœur devenu son miroir l Puits de Vérité, clair et noir, Où tremble une étoile livide,
Un phare ironique, infernal, Flambeau des grâces sataniques, Soulagement et gloire uniques, — La conscience dans le Mal I
T/IIORLOGE
Horloge! dieu sinistre, erfiayant, impassible, Dont le doigt nous menace et nous dit : « Souviens-toi! Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d'effroi Se planteront bientôt comme dans une cible;
Le Plaisir vaporeux fuira vers l'horizon Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse; Chaque instant te dévore un morceau du délice A chaque homme accordé pour toute sa saison.
Trois mille six cents fois par heure, la Seconde Chuchote : Souviens-toi! — Rapide avec sa voit D'insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois, "^"^-^^^^^ Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde I
Remember ! Souviens-toi ! prodigue ! Eslo memor ! (Mon gosier de métal parle toutes les langues.) Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'orl
Souviens-toi que le Temps, est un joueur avide ^
Qui gagne sans tricher, à tout coup I c'est la loi. j
Le jour décroît; la nuit augmente; souviens-toi' \
Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide. î
Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard, ]
Où Tauguste Vertu, ton épouse encor vierge, 1
Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!), ; Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! » |