‹ Œuvres complètes; (volume 4)Chapitre 137 sur 251 · Un bon gouvernement · texte numérisé non relu

Un bon gouvernement

corrompre le peuple à prix d'argent; et, quand on étoit accusé de brigues, on corrompoit aussi les juges : ils firent troubler les élections par toutes sortes de violences; et, quand on étoit mis en justice, on intimidoit encore les juges*; l'autorité même du peuple étoit anéantie : témoin Gabinius, qui, après avoir rétabli, malgré le peuple, Ptolomée, à main armée, vint froidement demander le triomphe ^

Ces premiers hommes de la république cherchoient à dégoûter le peuple de son pouvoir, et à devenir nécessaires, en rendant extrêmes les inconvénients du gouvernement républicain : miais, lorsque Auguste fut une fois le maître, la politique le fit travailler à rétablir l'ordre, pour faire sentir le bonheur du gouvernement d'un seul.

Lorsque Auguste avoit les armes à la main, il craignoit les révoltes des soldats et non pas les 'conjurations des citoyens ; c'est pour cela qu'il ménagea les premiers et fut si cruel aux autres. Lorsqu'il fut en paix , il craignit les conjurations; et, ayant toujours devant les yeux le destin de César, pour éviter son sort, il songea à s'éloigner de sa conduite. Voilà la clef de toute la vie d'Auguste. Il porta dans le sénat une cuirasse sous sa robe; il refusa le nom de dictateur ; et, au lieu que César disoit insolemment que la république n' étoit rien, et que ses paroles étoient des lois, Auguste ne parla que de la dignité du sénat et de son respect pour la république ^ Il songea

1. Cela se voit bien dans les lettres de Ciccron à Atticus. (M.)

2. César fit la guerre aux Gaulois, et Crassus aux Parthes, sans qu'il y oùt eu aucune délibération du sénat, ni aucun décret du peuple. Voyez Dion. (M.)

3. Saint Evremond : «La plupart des ambitieux qui s'élèvent prennent de nouveaux titres pour autoriser un nouveau pouvoir. Mais Auguste voulut cacher une puissance nouvelle sous des noms connus et des dignités

GRANDEUR ET

DÉCADENCE

donc à établir le gouvernement le plus capable de plaire qui fût possible, sans choquer ses intérêts , et il en fit un aristocratique par rapport au civil, et monarchique par rapport au militaire : gouvernement ambigu, qui, n'étant pas soutenu par ses propres forces, ne pouvoit subsister que tandis qu'il plairoit au monarque, et étoit entièrement monarchique par conséquent.

On a mis en question si Auguste avoit eu véritablement le dessein de se démettre de l'empire. Mais qui ne voit que, s'il l'eût voulu, il étoit impossible qu'il n'y eût réussi? Ce qui fait voir que c'étoit un jeu, c'est qu'il demanda, tous les dix ans, qu'on le soulageât de ce poids, et qu'il le porta toujours. C'étoient de petites finesses, pour se faire encore donner ce qu'il ne croyoit pas avoir assez acquis. Je me détermine par toute la vie d'Auguste ; et, quoique les hommes soient fort bizarres, cependant il arrive très-rarement qu'ils renoncent, dans un moment, à ce à quoi ils ont réfléchi pendant toute leur vie. Toutes les actions d'Auguste, tous ses règlements tendoient visiblement à l'établissement de la monarchie. Sylla se défait de la dictature : mais, dans toute la vie de Sylla, au milieu de ses violences, on voit un esprit républicain ; tous ses ♦ règlements, quoique tyranniquement exécutés, tendent toujours à une certaine forme de république. Sylla, homme emporté, mène violemment les Romains à la liberté : Auguste, rusé tyran S les conduit doucement à

ordinaires : il se fit appeler empereur pour conserver son autorité sur les légions, se fit créer tribun pour disposer du peuple, et prince du Sénat, pour le gouverner. »

1. J'emploie ici ce mot dans le sens des Grecs et des Romains, qui donnoient ce nom à tous ceux qui avoient renversé la démocratie. (M.) A. ajoute : Car, d'ailleurs, depuis la loi du peuple, Auguste étoit devenu

la servitude. Pendant que, sous Sylla, la république reprenoit des forces, tout le monde crioit à la tyrannie : et pendant que, sous Auguste, la tyrannie se fortifioit, on ne parloit que de liberté.

La coutume des triomphes, qui avoient tant contribué à la grandeur de Rome, se perdit sous Auguste; ou plutôt, cet honneur devint un privilège de la souveraineté ^ La plupart des choses qui arrivèrent sous les empereurs, avoient leur origine dans la république ^ et il faut les rapprocher : celui-là seul avoit droit de demander le triomphe, sous les auspices duquel la guerre s'étoit faite ^ : or, elle se faisoit toujours sous les auspices du chef, et par conséquent de l'empereur, qui étoit le chef de toutes les armées.

Comme, du temps de la république, on eut pour principe de faire continuellement la guerre ; sous les empereurs, la maxime fut d'entretenir la paix : les victoires ne furent regardées que comme des sujets d'inquiétude, avec des armées quipouvoient mettre leurs services à trop haut prix.

Ceux qui eurent quelque commandement craignirent d'entreprendre de trop grandes choses : il fallut modérer

prince légitime, lecje régla, quœ de ejus imperio lata est, populus ei et in eum omne imperium transtuUt. Institutes, livre I. (M.)

1. On ne donna plus aux particuliers que les ornements triomphaux. Dion, in Aug. (JM.)

2. Les Romains ayant changé de gouvernement, sans avoir été envahis, les mêmes coutumes restèrent après le changement du gouvernement, dont la forme même resta, à peu près. (M). A l'essentiel près (A.)

3. Dion, in Aug., liv. LIV, dit qu'Agrippa négligea, par modestie, de rendre compte au sénat de son expédition contre les peuples du Bosphore, et refusa môme le triomphe; et que, depuis lui, personne de ses pareils ne triompha : mais c'ctoit une grâce qu'Auguste vouloit faire à Agrippa, et qu'Antoine ne fit point à Ventidius, la première fois qu'il vainquit les Parthes. (M.)

sa gloire, de façon qu'elle ne réveillât que l'attention, et non pas la jalousie du prince ; et ne point paroître devant lui avec un éclat que ses yeux ne pouvoient souffrir ^

Auguste fut fort retenu à accorder le droit de bourgeoisie romaine^; il fit des lois^ pour empêcher qu'on n'affranchît trop d'esclaves^ ; il recommanda, par son testament, que l'on gardât ces deux maximes, et qu'on ne cherchât point à étendre l'empire par de nouvelles guerres. .

Ces trois choses étoient très-bien liées ensemble : dès qu'il n'y avoit plus de guerres, il ne falloit plus de bourgeoisie nouvelle, ni d'affranchissements.

Lorsque Rome avoit des guerres continuelles, il falloit qu'elle réparât continuellement ses habitants. Dans les commencements, on y mena une partie du peuple de la ville vaincue : dans la suite, plusieurs citoyens des villes voisines y vinrent pour avoir part au droit de suffrage; et ils s'y établirent en si grand nombre, que, sur les plaintes des alliés, on fut souvent obligé de les leur renvoyer : enfin on y arriva en foule des provinces. Les lois favorisèrent les mariages, et même les rendirent nécessaires : Rome fit, dans toutes ses guerres, un nombre d'esclaves prodigieux : et, lorsque ses citoyens furent comblés de richesses, ils en achetèrent de toutes parts, mais ils les affranchirent sans nombre, par générosité, par avarice, par foiblesse^ : les uns vouloient récompenser des esclaves fidèles ; les autres vouloient recevoir, en leur

1. Ceci est imité du récit de Tacite sur le retour d'Agricola à Rome, ' après ses victoires dans la Grande-Bretagne. Vita Agricolœ.

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