‹ Œuvres complètes; (volume 4)Chapitre 141 sur 251 · Trahison, sédition, concussion, etc · texte numérisé non relu

Trahison, sédition, concussion, etc

affectation qui pouvoit rappeler, dans l'esprit des peuple s le bonheur des temps précédents.

Il n'y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l'on exerce à l'ombre des lois, et avec les couleurs de la justice : lorsqu'on va, pour ainsi dire, noyer des malheureux sur la planche même sur laquelle ils s'étoient sauvés.

Et comme il n'est jamais arrivé qu'un tyran ait manqué d'instruments de sa tyrannie, Tibère trouva toujours des juges prêts à condamner autant de gens qu'il en put soupçonner ^ Du temps de la républiques le sénat, qui ne jugeoit point en corps les affaires des particuliers, connoissoit, par une délégation du peuple, des crimes qu'on imputoit aux alliés. Tibère lui renvoya de même le jugement de tout ce qui s'appeloit crime de Icse-majesté contre lui. Ce corps tomba dans un état de bassesse qui ne peut s'exprimer; les sénateurs alloient au-devant de la servitude ; sous la faveur de Séjan, les plus illustres d'entre eux faisoient le métier de délateurs.

11 me semble que je vois plusieurs causes de cet esprit de servitude qui régnoit pour lors dans le sénat. Après que César eut vaincu le parti de la république, les amis et les ennemis, qu'il avoit dans le sénat, concoururent également à ôter toutes les bornes que les lois avoient mises à sa puissance, et à lui déférer des honneurs excessifs. Les uns cherchoient à lui plaire, les autres à le rendre odieux; Dion nous dit que quelques-uns allèrent jusqu'à proposer qu'il lui fût permis de jouir de toutes les femmes

1. A. Tibère trouva toujours le sénat prêt à condamner autant de gens qu'il en put soupçonner; ce corps tomba dans un état de bassesse, etc.

2. Dans A. cotte phrase est en note et ainsi rédigée : Avant les empereurs le sénat, occupé des affaires publiques, ne jugeoit point en corps les affaires des particuliers.

qu'il lui plairoit. Cela fit qu'il ne se défia point du sénat, et qu'il y fut assassiné ; mais cela fit aussi que, dans les règnes suivants, il n'y eut point de flatterie qui fût sans exemple, et qui pût révolter les esprits.

Avantque Rome fût gouvernée parun seul, les richesses des principaux Romains étoient immenses, quelles que fussent les voies qu'ils employoient pour les acquérir : elles furent presque toutes ôtées sous les empereurs^; les sénateurs n'avoient plus ces grands clients qui les combloient de biens; on ne pouvoit guère rien prendre dans les provinces que pour César, surtout lorsque ses procurateurs, qui étoient à peu près comme sont aujourd'hui nos intendants, y furent établis. Cependant, quoique la source des richesses fût coupée, les dépenses subsistoient toujours; le train de vie étoit pris, et on ne pouvoit plus le soutenir que par la faveur de l'empereur.

Auguste avoit ôté au peuple la puissance de faire des lois, et celle déjuger les crimes publics; mais il lui avoit laissé, ou du moins avoit paru lui laisser celle d'élire les magistrats. Tibère, qui craignoitles assemblées d'un peuple si nombreux, lui ôta encore ce privilège, et le donna au sénat, c'est-à-dire, à lui-même- : or, on ne sauroit croire combien cette décadence du pouvoir du peuple avilit l'âme des grands. Lorsque le peuple disposoit des dignités, les magistrats qui les briguoient faisoient bien des bassesses; mais elles étoient jointes à une certaine magnificence qui les cachoit, soit qu'ils donnassent des jeux ou de certains

1. A. met ici cette note : Les grands de Rome étoient déjà pauvres du temps d'Auguste; on ne vouloit plus être édile, ni tribun du peuple; beaucoup môme ne se soucioient pas d'être sénateurs. (M.)

2. Tacite, Annal., Vw. I, ch. xv. Dion, iiv. LIV. (M.) A. ajoute: Caligula rétablit les comices, et les ôta ensuite. (M.)

repas au peuple, soit qu'ils lui distribuassent de l'argent ou des grains^ : quoique le motif fût bas, le moyen avoit quelque chose de noble, parce qu'il convient toujours à un grand homme d'obtenir, par des libéralités, la faveur du peuple. Mais, lorsque le peuple n'eut plus rien à donner, et que le prince, au nom du sénat, disposa de tous les emplois, on les demanda, et on les obtint par des voies indignes; la flatterie, l'infamie, les crimes, furent des arts nécessaires pour y parvenir.

Il ne paroît pourtant point que Tibère voulût avilir le sénat : il ne se plaignoit de rien tant que du penchant qui entraînoit ce corps à la servitude; toute sa vie est pleine de ses dégoûts là-dessus : mais il étoit comme la plupart des hommes, il vouloit des choses contradictoires ; sa politique générale n'étoit point d'accord avec ses passions particulières. Il auroit désiré un sénat libre, et capable de faire respecter son gouvernement; mais il vouloit aussi un sénat qui satisfît, à tous les moments, ses craintes, ses jalousies, ses haines; enfin, l'homme d'État cédoit continuellement à l'homme.

Nous avons dit que le peuple avoit autrefois obtenu des patriciens qu'il auroit des magistrats de son corps qui le défendroient contre les insultes et les injustices qu'on pourroit lui faire. Afin qu'ils fussent en état d'exercer ce pouvoir, on les déclara sacrés et inviolables, et on ordonna que quiconque maltraiteroit un tribun, de fait ou de paroles, seroit sur-le-champ puni de mort. Or, les empereurs étant revêtus de la puissance des tribuns, ils en obtinrent les privilèges; et c'est sur ce fondement qu'on

i. A. A une certaine magnificence qui les cachoit, par exemple de donner des jeux, ou bien de certains repas au peuple, de lui distribuer de l'argent ou des grains.

fit mourir tant de gens; que les délateurs purent faire leur métier tout à leur aise; et que l'accusation de lèse-majesté, ce crime, dit Pline, de ceux à qui on ne peut point imputer de crimes fut étendu à ce qu'on voulut.

Je crois pourtant que quelques-uns de ces titres d'accusation n'étoient pas si ridicules qu'ils nous paroissent aujourd'hui; et je ne puis penser que Tibère eût fait accuser un homme pour avoir vendu, avec sa maison, la statue de l'empereur - ; que Domitien eût fait condamner à mort une femme pour s'être déshabillée devant son image, et un citoyen, parce qu'il avoit la description de toute la terre peinte sur les murailles de sa chambre^, si ces actions n'avoient réveillé, dans l'esprit des Romains, que l'idée qu'elle nous donne à présent. Je crois qu'une partie de cela est fondée sur ce que Rome ayant changé de gouvernement, ce qui ne nous paroît pas de conséquence pouvoit l'être pour lors : j'en juge par ce que nous voyons aujourd'hui chez une nation qui ne peut pas être soupçonnée de tyrannie, où il est défendu ^ de boire à la santé d'une certaine personne

Je ne puis rien passer qui serve à faire connoître le génie du peuple romain. Il s'étoit si fort accoutumé à obéir et à faire toute sa félicité de la différence de ses maîtres, qu'après la mort de Germanicus, il donna des

1. Unicum crimen eorum qui crimine vacarent. Plino, Panegyr., c. 42. Tacite, Ann., ii, 72.

2. Tacite, i4nn., ir, 73. Tibère n'accusa pas Falanius, tout au contraire, il le protégea.

3. Suét., in Domit., c. x. Il y avait d'autres charges contre l'accusé et notamment : qmd habere imperatoriam genesin vulgo ferebatur; c'est-àdire qu'un horoscope lui promettait l'empire.

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