A. Et bien des mauvais aussi
quelques sénateurs qu'il en vouloit; il tenoit le glaive suspendu sur le sénat, qu'il menaçoit d'exterminer tout entier.
Cette épouvantable tyrannie des empereurs venoit de l'esprit général des Romains. Comme ils tombèrent tout à coup sous un gouvernement arbitraire, et qu'il n'y eut presque point d'intervalle chez eux entre commander et servir, ils ne furent point préparés à ce passage par des mœurs douces : l'humeur féroce resta; les citoyens furent traités comme ils avoient traité eux-mêmes les ennemis vaincus, et furent gouvernés sur le même plan. Sylla, entrant dans Rome, ne fut pas un autre homme que Sylla entrant dans Athènes; il exerça le même droit des gens. Pour les États qui n'ont été soumis qu'insensiblement \ lorsque les lois leur manquent, ils sont encore gouvernes par les mœurs.
La vue continuelle des combats des gladiateurs rendoit les Romains extrêmement féroces : on remarqua que Claude devint plus porté à répandre le sang, k force de voir ces sortes de spectacles. L'exemple de cet empereur, qui étoit d'un naturel doux, et qui fit tant de cruautés, fait bien voir que l'éducation de son temps étoit différente de' la nôtre.
Les Romains, accoutumés à se jouer de la nature humaine, dans la personne de leurs enfants et de leurs esclaves ^, ne pouvoient guère connoître cette vertu que nous appelons humanité. D'où peut venir cette férocité que nous trouvons dans les habitants de nos colonies, que de
I. A. Pour nous qui n'avons été soumis qu'insensiblement, lorsque les lois nous manquent, nous sommes encore gouvernés par les mœurs.
5. Voyez les lois romaines sur la puissance des pères et celle des maîtres. (M.)
cet usage continuel des châtiments sur une malheureuse partie du genre humain ' ? Lorsque l'on est cruel dans l'état civil, que peut-on attendre de la douceur et de la justice"naturelle ?
On est fatigué de voir, dans l'histoire des empereurs, le nombre infini de gens qu'ils firent mourir pour confisquer leurs biens. Nous ne trouvons rien de semblable dans nos historiens modernes. Gela, comme nous venons de dire, doit être attribué à des mœurs plus douces, et à une religion plus réprimante ; et, de plus, on n'a point à dépouiller les familles de ces sénateurs qui avoient ravagé le monde. Nous tirons cet avantage de la médiocrité de nos fortunes, qu'elles sont plus sûres : nous ne valons pas la peine qu'on nous ravisse nos biens ^
Le peuple de Rome, ce que l'on appeloit jAehs^ ne haïssoit pas les plus mauvais empereurs. Depuis qu'il avoit perdu l'empire % et qu'il n'étoit plus occupé à la guerre, il étoit devenu le plus vil de tous les peuples ; il regardoit le commerce et les arts comme des choses propres aux seuls esclaves; et les distributions de bled qu'il recevoit lui faisoient négliger les terres ; on l'avoit accoutumé aux jeux et aux spectacles. Quand il n'eut plus de tribuns à écouter, ni de magistrats à élire, ces choses vaines lui devinrent nécessaires ^, et son oisiveté lui en augmenta le goût. Or Galigula, Néron, Commode^ Gara-
1. Les nègres esclaves. Montesquieu a été un des premiers à combattre l'esclavage. Voir V Esprit des lois, XV, 5.
2. Le duc de Bragance avoit des biens immenses dans le Portugal : lorsqu'il se révolta, on félicita le roi d'Espagne de la riche confiscation qu'il alloit avoir. (M.j