De la cité de Dieu, (M
GRANDEUR ET
DÉCADENCE
tique des Romains fut de diviser toutes les puissances qui leur faisoient ombrage ; dans la suite , ils n'y purent réussir. Il fallut souffrir qu'Attila soumît toutes les nations du nord : il s'étendit depuis le Danube jusqu'au Rhin, détruisit tous les forts et tous les ouvrages qu'on avoit faits sur ces fleuves, et rendit les deux empires tributaires.
« Théodose, disoit-il insolemment, est fils d'un père très-noble, aussi bien que moi; mais, en me payant le tribut, il est déchu de sa noblesse, et est devenu mon esclave ; il n'est pas juste qu'il dresse des embûches à son maître, comme un esclave méchante
« Il ne convient pas à l'empereur, disoit-il dans une autre occasion, d'être menteur. Il a promis à un de mes sujets de lui donner en mariage la fille de Saturnilus : s'il ne veut pas tenir sa parole, je lui déclare la guerre: s'il ne le peut pas, et qu'il soit dans cet état qu'on ose lui désobéir, je marche à son secours. »
Il ne faut pas croire que ce fût par modération qu'Attila laissa subsister les Romains; il suivoit les mœurs de sa nation, qui le portoient à soumettre les peuples, et non pas à les conquérir. Ce prince, dans sa maison de bois où nous le représente Priscus-, maître de toutes les nations barbares, et, en quelque façon % de presque toutes celles qui étoient policées, étoit un des grands monarques dont l'histoire ait jamais parlé.
1. Histoire gothique, et Relation de lambassade écrite par Priscus. C'étoit Théodose le jeune. (M.)
2. Histoire gothique : Hœ sedes régis Barbariem totam tenentis, hœc captis civitatibus habitacula prœponebat. Joniandcs, De rébus geticis. (M.)
3. Il paroît, par la Relation de Priscus, qu'on pensoit à la cour d'Attila à soumettre encore les Perses. (M.)
On voyoit, à sa cour, les ambassadeurs des Romains d'Orient et de ceux d'Occident, qui venoient recevoir ses lois, ou implorer sa clémence. Tantôt il demandoit qu'on lui rendît les Huns transfuges, ou les esclaves romains qui s'étoient évadés; tantôt il vouloit qu'on lui livrât quelque ministre de l'empereur. Il avoit mis, sur l'empire d'Orient, un tribut de deux mille cent livres d'or. Il recevoit les appointements de général des armées romaines. Il envoyoit à Gonstantinople ceux qu'il vouloit récompenser, afm qu'on les comblât de biens, faisant un trafic continuel de la frayeur des Romains.
Il étoit craint de ses sujets, et il ne paroît pas qu'il en fût haï\ Prodigieusement fier, et cependant rusé ; ardent dans sa colère, mais sachant pardonner ou différer la punition suivant qu'il convenoit à ses intérêts; ne faisant jamais la guerre quand la paix pouvoit lui donner assez d'avantages ; fidèlement servi des rois même qui étoient sous sa dépendance, il avoit gardé, pour lui seul, l'ancienne simplicité des mœurs des Huns. Du reste, on ne peut guère louer sur la bravoure le chef d'une nation où les enfants entroient en fureur au récit des beaux faits d'armes de leurs pères, et où les pères versoient des larmes, parce qu'ils ne pouvoient pas imiter leurs enfants.
Après sa mort, toutes les nations barbares se redivisèrent; mais le» Romains étoient si foibles qu'il n'y avoit pas de si petit peuple qui ne pût leur nuire.
Ce ne fut pas une certaine invasion qui perdit l'empire; ce furent toutes les invasions. Depuis celle qui fut si générale sous Gallus, il sembla rétabli, parce qu'il n'avoit
1. 11 faut consulter, sur le caractère tic ce prince et les mœurs de sa cour, Jornandès et Priscus. (M.)
point perdu de terrain ; mais il alla, de degrés en degrés, de la décadence à sa chute, jusqu'à ce qu'il s'affaissât tout à coup sous Arcadius et Honorius.
En vain on avoit rechassé les Barbares dans leur pays ; ils y seroient tout de même rentrés pour mettre en sûreté leur butiné En vain on les extermina; les villes n'étoient pas moins saccagées, les villages brûlés, les familles tuées ou dispersées-.
Lorsqu'une province avoit été ravagée, les Barbares qui succédoient, n'y trouvant plus rien, dévoient passer à une autre. On ne ravagea, au commencement, que la Thrace, la Mysie, la Pannonie; quand ces pays furent dévastés, on ruina la Macédoine, la Thessalie, la Grèce; de là, il fallut aller aux Noriques. L'empire, c'est-à-dire le pays habité, se rétrécissoit toujours, et l'Italie devenoit frontière.
La raison pourquoi il ne se fit point sous Gallus et Gallien d'établissement de barbares, c'est qu'ils trouvoient encore de quoi piller.
Ainsi, lorsque les Normands, image des conquérants de l'empire, eurent, pendant plusieurs siècles, ravagé la France, ne trouvant plus rien à prendre, ils acceptèrent une province qui étoit entièrement déserte, et se la partatagèrent^