‹ Œuvres complètes; (volume 4)Chapitre 24 sur 251 · II · texte numérisé non relu

II

différence entre les voluptés et les besoins ; on bannit tous les arts qui pourroient troubler un sommeil tranquille; on donne des pris, aux dépens du public, à ceux qui peuvent découvrir des voluptés nouvelles ; les citoyens ne se souviennent que des bouffons qui les ont divertis, et ont perdu la mémoire des magistrats qui les ont gouvernés.

On y abuse de la fertilité du terroir, qui y produit une abondance éternelle; et les faveurs des dieux sur Sybaris ne servent qu'à encourager le luxe et la mollesse ^

Les hommes sont si efféminés, leur parure est si semblable à celle des femmes ; ils composent si bien leur teint ; ils se frisent avec tant d'art ; ils emploient tant de temps à se corriger à leur miroir, qu'il semble qu'il n'y ait qu'un sexe dans toute la ville.

Les femmes se livrent au lieu de se rendre : chaque jour voit finir les désirs et les espérances de chaque jour : on ne sait ce que c'est que d'aimer et d'être aimé; on n'est occupé que de ce qu'on appelle si faussement jouir.

Les faveurs n'y ont que leur réalité propre ; et toutes ces circonstances qui les accompagnent si bien, tous ces riens qui sont d'un si grand prix, ces engagements qui paroissent toujours plus grands, ces petites choses qui valent tant, tout ce qui prépare un heureux moment, tant de conquêtes au lieu d'une, tant de jouissances avant la dernière : tout cela est inconnu à Sybaris-.

1. A. A encourager le luxe et à flatter la mollesse. !2. Colardeau :

La beauté sans pudeur y cède sans amour. Chaque jour voit finir Tespoir de chaque jour. On n'y recherche point ce bien, ce bien suprême, Ce doux plaisir d'aimer, d'être aimé comme on aime. D'un éclair de bonheur on s'y laisse éblouir, On demande, on obtient, et l'âme croit jouir. Jouir! Non, mon ami nul charme n'environne,

Encore si elles avoient la moindre modestie, cette foible image de la vertu pomTolt plaire : mais non, les yeux sont accoutumés à tout voir, et les oreilles à tout entendre.

Bien loin que Ja multiplicité des plaisirs donne aux Sybarites plus de délicatesse, ils ne peuvent plus distinguer un sentiment d'avec un sentiment.

Ils passent leur vie dans une joie purement extérieure : ils quittent un plaisir qui leur déplaît, pour un plaisir qui leur déplaira encore ; tout ce qu'ils imaginent est un nouveau sujet de dégoût.

Leur âme, incapable de sentir les plaisirs, semble n'avoir de délicatesse que pour les peines : un citoyen fut fatigué, toute une nuit, d'une rose qui s'étoit repliée dans son lit.

La mollesse a tellement alfoibli leurs corps, qu'ils ne sauroient remuer les moindres fardeaux; ils peuvent à peine se soutenir sur leurs pieds ; les voitures les plus douces les font évanouir ; lorsqu'ils sont dans les festins, l'estomac leur manque à tous les instants*.

Ils passent leur vie sur des sièges renversés, sur lesquels ils sont obligés de se reposer tout le jour, sans être

Ne précède, ne suit les faveurs que l'on donne. On est bientôt heureux; mais on n'est rien de plus. Ces détails si touchants, ces combats, ces refus; Tous ces soins, tous ces maux, toutes ces jouissances, Ce contraste enchanteur de craintes, d'espérances, Tant de moments lieureux avant l'heureux moment. Les doutes de l'amante et les vœux de l'amant. Cette pudeur aimable encor plus qu'importune. Mille plaisirs pour un, cent conquêtes pour une, Tous ces riens, eu un mot, dont l'amour fait le prix : Voilà ce que jamais n'a connu Sybaris.

\. Colardcau :

Au milieu des festins, sur leurs lèvres livides, Leurs mains en frémissant portent les coupes d'or, Ils y burent l'ennui qu'ils vont y boire encor.

LE TEMPLE DE GNIDE

fatigués : ils sont brisés, quand ils vont languir ailleurs.

Incapables de porter le poids des armes, timides devant leurs concitoyens, lâches devant les étrangers, ils sont des esclaves tout prêts pour le premier maître.

Dès que je sus penser, j'eus du dégoût pour la malheureuse Sybaris. J'aime la vertu; et j'ai toujours craint les dieux immortels. Non, disois-je, je ne respirerai pas plus longtemps cet air empoisonné : tous ces esclaves de la mollesse sont faits pour vivre dans leur patrie, et moi pour la quitter.

J'allai, pour la dernière fois, au temple ; et, m'approchant des autels où mon père avoit tant de fois sacrifié : Grande Déesse, dis-je à haute voix, j'abandonne ton temple, et non pas ton culte ; en quelque lieu de la terre que je sois, je ferai fumer pour toi de l'encens; mais il sera plus pur que celui qu'on t'offre à Sybaris.

Je partis, et j'arrivai en Crète. Cette île est toute pleine de monuments de la fureur de l'Amour. On y voit le taureau d'airain, ouvrage de Dédale, pour tromper ou pour satisfaire les égarements de Pasiphaé; le labyrinthe, dont l'Amour seul sut éluder l'artifice ; le tombeau de Phèdre, qui étonna le Soleil, comme avoit fait sa mère; et le temple d'Ariane, qui, désolée dans les déserts, abandonnée par un ingrat, ne se repentoit pas encore de l'avoir suivi.

On y voit le palais d'Idoménée, dont le retour ne fut pas plus heureux que celui des autres capitaines grecs: car ceux qui échappèrent aux dangers d'un élément colère trouvèrent leur maison plus funeste encore. Vénus irritée leur fit embrasser des épouses perfides ; et ils moururent de la main qu'ils croyoient la plus chère.

Je quittai cette île, si odieuse à une déesse qui devoit faire quelque jour la félicité de ma vie.

LE

TEMPLE DE GNIDE

Je me rembarquai; et la tempête me jeta à Lesbos. C'est encore une île peu chérie de Vénus : elle a ôté la pudeur du visage des femmes, la foiblesse de leur corps, et la timidité de leur âme. Grande Vénus, laisse brûler les femmes de Lesbos d'un feu légitime; épargne à la nature humaine tant d'horreurs.

Mitylène est la capitale de Lesbos ; c'est la patrie de la tendre Sapho. Immortelle comme les Muses, cette fille infortunée brûle d'un feu qu'elle ne peut éteindre. Odieuse à elle-même, trouvant ses ennuis dans ses charmes, elle hait son sexe, et le cherche toujours. Gomment, dit-elle, une flamme si vaine peut-elle être si cruelle? Amour, tu es cent fois plus redoutable quand tu te joues, que quand tu t'irrites.

Enfin je quittai Lesbos ; et le sort me fit trouver une île plus profane encore ; c'étoit celle de Lemnos. Vénus n'y a point de temple : jamais les Lemniens ne lui adressèrent de vœux. Nous rejetons, disent-ils, un culte qui amollit les cœurs. La déesse les en a souvent punis : mais, sans expier leur crime, ils en portent la peine : toujours plus impies à mesure qu'ils sont plus affligés.

Je me remis en mer, cherchant toujours quelque terre chérie des dieux; les vents me portèrent à Délos. Je restai quelques mois dans cette île sacrée. Mais, soit que les dieux nous préviennent quelquefois sur ce qui nous arrive ; soit que notre âme retienne de la divinité, dont elle est émanée, quelque foible connoissance de l'avenir ; le sentis que mon destin, que mon bonheur même, m'appeloient dans un autre pays^

Une nuit que j'étois dans cet état tranquille, où l'âme

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