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LE TEMPLE DE GNIDE
Car Vénus, à Taspect d'un habitant de Gnide, Fait goûter en secret les doux ravissements De deux amis rendus à leurs embrassements.
Je sentis que mon cœur se donnait à sa vue ; Vers les mêmes liens nous étions emportés : 11 semblait que du ciel l'Amitié descendue Venait dans ce bosquet s'asseoir à nos côtés.
Je lui fis de ma vie une histoire fidèle. Mon père, qui servait notre auguste immortelle, M'a fait naître, lui dis-je, au sein de Sybaris. Quelle cité ! Ses goûts sont des besoins pour elle : A qui peut en trouver d'une espèce nouvelle, Des trésors de l'État on y donne des prix.
Ces lâches habitants ont banni de leur ville
Tous les arts dont le bruit trouble un sommeil tranquille,
Ils pleurent des bouffons quand ils les ont perdus,
Et laissent dans l'oubli le héros qui n'est plus.
Ils prodiguent sans fruit l'éternelle richesse
Qu'entretient dans leurs murs un terroir opulent ;
Et les faveurs des dieux sur ce peuple indolent,
Ne servent qu'à nourrir le luxe et la mollesse.
Les hommes sont si doux, parés avec tant d'art, Occupés si longtemps à consulter leurs glaces, A corriger un geste, un sourire, un regard, A moduler leur voix, à composer leurs grâces, Qu'ils ne paraissent point former un sexe à part.
Une femme se livre avant même qu'elle aime : Que dis-je ? connaît-elle un mutuel amour ? Sa gloire est d'enchaîner ; jouir est son système ; Chaque jour voit finir les vœux de chaque jour : Mais ces riens, où le cœur trouve tant d'importance, Mais ces soins attentifs, mais ces regards chéris, Tous ces petits objets qui sont d'un si grand prix,
LE TEMPLE DE GNIDE
Tant de moments heureux avant la jouissance, Ces sources de bonheur manquent à Sybaris.
Si du moins sur leur front on voyait se répandre Cette faible pudeur, ombre de la vertu ! Mais, hélas ! c'est un fard qui leur est inconnu : L'œil est fait à tout voir, l'oreille à tout entendre.
Loin que la volupté les rende délicats, A distinguer leurs goûts ils ne parviennent pas. Dans une gaîté fausse, ils s'occupent de vivre; Usés par l'inconstance, ils se lassent de tout; Ils laissent un plaisir qui cause leur dégoût. Pour s'ennuyer encor du plaisir qui va suivre. L'âme froide au bonheur est de feu pour les maux ; La plus légère peine et l'éveille et l'agite. Une rose pliée au lit d'un Sybarite, Pendant toute une nuit le priva de repos.
Le poids de leur parure accable leur paresse : Le mouvement d'un char les fait évanouir : Leur cœur est si flétri, q-u'il ne peut plus jouir, Et que dans les festins il leur manque sans cesse.
Sur des lits de duvet qu'ils couronnent de fleurs, Ils passent une vie uniforme et tranquille : Leur corps, pendant le jour, y demeure immobile, Ils sont exténués, s'ils vont languir ailleurs. Enfin le Sybarite, esclave et fait pour l'être, Fatigué d'une armure, effrayé du danger, Tremblant dans son pays et devant l'étranger, Gomme un troupeau servile, attend le premier maître.
Dès que je sus penser, je méprisai ces lieux; Car la vertu m'est chère, et j'honore les dieux. Ah ! disais-je, fuyons une terre ennemie ; D'un air contagieux je crains de m'infecter. Que ces enfants du luxe habitent leur patrie !
LE TEMPLE DE GNIDE
Ils sont faits pour y vivre, et moi pour la quitter. Pour la dernière fois, je cours au sanctuaire, Et touchant les autels qu'avait servis mon père : 0 puissante Vénus ! lui dis-je à haute voix, J'abandonne ton temple, et non tes saintes lois : Tu recevras mes vœux, quelque lieu que j'habite; Mais ils seront plus purs que ceux d'un Sybarite. Je pars, j'arrive en Crète, et ce triste séjour M'ofiVe les monuments des fureurs de l'Amour. On y voyait encor le fameux labyrinthe Dont un heureux amant avait franchi l'enceinte ; Et le taureau d'airain, par Dédale inventé Pour tromper ou servir une flamme odieuse; Et le tombeau de Phèdre, épouse incestueuse, Dont le crime chassa le jour épouvanté; Et l'autel d'Ariane, amante délaissée.
Qui, sur un bord désert conduite par Thésée, Ne se repentait pas de sa crédulité.
Cruel Idoménée ! impitoyable père !
On y voyait aussi ton palais sanguinaire.
Ce prince, à son retour, n'eut pas un meiUeur sort
Que tant d'autres chargés des dépouilles de Troie ;
Tous les Grecs dont la mer n'avait point fait sa proie,
Ne purent sous leur toit échapper à la mort :
Vénus, à leurs moitiés inspirant sa colère.
Se vengea par la main qu'ils croyaient la plus chère.
Qui m'arrête, ai-je dit ? cette île est en horreur
A la divinité dont j'attends mon bonheur.
Je me hâtai de fuir : mais, battu par l'orage,
Mon vaisseau de Lesbos aborda le rivage.
C'est encore un séjour peu chéri de Vénus :
Elle ôte la pudeur au visage des femmes,
La faiblesse à leurs corps, et la crainte à leurs âmes.
J'y vis avec effroi les sexes méconnus.
Vénus, fais-les brûler de feux plus légitimes !
A la nature humaine épargne tant de crimes !
LE Ti:3IPLE DE GNIDE.
Lesbos est le pays de la tendre Sapho : Les murs de Mytilène ont été son berceau. Cette fille immortelle, ainsi que son génie, Se consume sans fin d'une flamme ennemie : A soi-même odieuse, et pleurant sa beauté. Elle cherche toujours son sexe qu'elle abhorre. Comment d'un feu si vain est-on si tourmenté ? Ah ! l'amour, disait-elle, est plus terrible encore, Plus cruel dans ses jeux, que l'amour irrité.
Je passai de Lesbos dans une île sauvage : C'était Lemnos. Vénus n'y reçoit point de vœux : On la rejette, on craint que son culte amoureux Du farouche habitant n'énerve le courage. Vénus punit souvent ce peuple audacieux; Mais il subit les maux sans expier l'outrage, D'autant plus obstiné, qu'il est plus malheureux.
Loin de cette île impie, égaré sur les ondes, Je cherchais un séjour favorisé des cieux, Délos fixa longtemps mes courses vagabondes ; Mais, soit que nous ayons quelques avis des dieux, Soit qu'un instinct céleste éclaircisse à nos yeux Du sort qui nous attend les ténèbres profondes. Je me crus appelé vers des bords plus heureux.
Une nuit que j'étais dans ce repos paisible Où l'esprit, par degrés, rendu comme impassible, Semble se délivrer de ses liens secrets. Il m'apparut en songe une jeune immortelle, Moins belle que Vénus, mais brillante comme elle. Un charme irrésistible animait tous ses traits : Ce que j'aimais en eux, je n'aurais pu le dire; J'y trouvais ce qui pique, et non ce qu'on admire; Ils étaient ravissants, et n'étaient point parfaits; En anneaux ondoyants, sa blonde chevelure Tombait sur son épaule et flottait au hasard : Mais cette négligence était une parure ;
LE TEMPLE DE GNIDE
Mais elle avait cet air que donne la nature,
Cet air dont le secret n'est point connu de l'art.
Elle sourit : Tu vois la seconde des Grâces,
Dit-elle avec un ton qui passait jusqu'au cœur :
Vénus t'appelle à Gnide, et fera ton bonheur.
Elle fuit dans les airs : mes yeux suivent ses traces ;
Je me lève, enflammé de plaisir et d'espoir :
Comme une ombre légère elle était disparue;
Et le transport divin que me causait sa vue
Bientôt cède au regret de ne la plus revoir.
Je respirai l'amour en arrivant à Gnide;
Mais ce que je sentais, je ne puis l'exprimer :
Mon cœur se pénétrait d'une flamme rapide ;
Je n'aimais pas encor, mais je brûlais d'aimer.
Je m'avançai; je vis des nymphes enfantines
Jouer innocemment dans les plaines voisines ;
Je me précipitai vers ces jeunes appas :
Insensé ! m'écriai-je, où s'égarent mes pas?
Quel trouble me saisit? d'où vient que je soupire ?
J'éprouve, sans aimer, l'ivresse de Vénus !
Mon cœur déjà poursuit des objets inconnus !
Tout à coup j'aperçus la charmante Thémire;
Je ne regardai qu'elle, et j'expirais, je croi.
Si ses regards flatteurs n'étaient tombés sur moi.
Je courus à Vénus : Écoute ma prière.
Lui dis-je, et puisqu'ici tu dois me rendre heureux,
Ordonne que ce soit avec cette bergère !
Seule, elle peut remplir ta promesse et mes vœux.