Tableau du xyiii* siècle
PRÉFACE DE L'ÉDITEUR
Suivre le peuple romain au travers de toutes les révolutions qu'il a subies n'était pas une idée nouvelle; des réflexions générales sur les institutions romaines n'étaient pas, non plus, chose inconnue. Montesquieu a eu plus d'un précurseur dans cette voie; son mérite est de les avoir égalés ou dépassés.
Laissons de côté les admirables considérations de Polybe, quoique Montesquieu en ait profité plus d'une fois; il est aisé de voir qu'en écrivant la première moitié de son livre l'auteur a eu sans cesse Florus sous les yeux. Il ne lui a pas emprunté seulement des vues ingénieuses ou profondes, il en a imité le style brillant et concis.
Dans V Essai sur le goiU, Montesquieu nous a en quelque façon livré son secret.
« Ce qui fait ordinairement une grande pensée, nous dit-il, c'est lorsqu'on dit une chose qui en fait voir un grand nombre d'autres, et qui nous fait découvrir tout d'un coup ce que nous ne pouvions espérer qu'après une grande lecture.
« Florus nous représente en peu de paroles toutes les fautes d'Annibal. « Lorsqu'il pouvoit, dit-il, se servir de la victoire, il aima mieux en jouir : « mm Victoria posset uti, frui maluit. »
u II nous donne une idée de toutes les guerres de Macédoine, quand il dit : « Ce fut vaincre que tl'y entrer : introisse, Victoria fuit. »
« Il nous donne tout le spectacle de la vie de Scipiou, quand il dit de sa jeunesse : « C'est le Scipion qui croît pour la destruction de l'Afrique : « hic erit Scipio qui in exitium Africœ crescit. » Vous croyez voir un enfant qui croît et s'élève comme un géant.
« Enfin il nous fait voir le grand caractère d'Annibal, la situation de l'univers et toute la grandeur du peuple romain, lorsqu'il dit : « Annibal « fugitif cherchoit au peuple romain un ennemi par tout l'univers: qui,pro- « fugus ex Africa, hostem populo romano toto orbe quœrebat. »
Parmi les modernes qui ont servi de modèle à Montesquieu, il faut citer au premier rang Machiavel. Les Discours sur la première décade de Tile-Live, l'auteur des Considérations les a lus et relus, il leur a fait plus d'un emprunt. Au fond, malgré de nombreuses différences, les deux écrivains sont de même famille. Machiavel, qui a vu passer devant lui tant d'hommes et tant d'événements, croit davantage à l'adresse et au calcul; Montesquieu a plus de confiance dans la sagesse du législateur et dans la force des institutions; mais tous deux sont des esprits poli-
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tiques qui mesurent l'effet des actions humaines. Pour eux ce n'est pas la fatalité qui gouverne le monde; les peuples sont les artisans de leur destinée.
Machiavel, il faut le reconnaître, a un grand avantage sur son rival. 11 a vécu au milieu des agitations populaires, parmi les guerres et les révolutions; il a vu de près les fureurs et les faiblesses des partis, la violence et l'injustice des factions, aussi n'y a-t-il rien qui l'étonné dans l'histoire des Romains. De la Florence des Médicis à la Rome d'Auguste, il y a la différence des temps plutôt que celle des hommes. Montesquieu, né dans une vieille monarchie, chez un peuple rompu à l'obéissance, ne connaît la liberté que par ouï-dire; toute sa science lui vient de l'antiquité. Il ne dit rien des Gracques, et c'est en copiant Cicéron qu'il nous parle de cette terrible lutte de la misère et de l'ambition qui mena fatalement à l'Empire. Il lui a fallu l'étude de l'Angleterre et une force d'esprit remarquable pour s'élever à certaines vues qui étaient aussi familières au secrétaire florentin qu'elles nous le sont aujourd'hui. Nous ne savons que trop ce que c'est qu'une révolution, et il ne nous faut pas de grands efforts pour nous figurer un César ou un Clodius. En était-il de même pour un magistrat qui, en fait d'agitation politique, ne connaissait que les remontrances du Parlement, la mauvaise humeur du Chancelier, et l'avis du Conseil, ou la lettre de cachet, qui finissait la comédie en imposant silence à tout le monde?
A côté de Machiavel, on a voulu trouver à l'étranger d'autres écrivains qui auraient inspiré Montesquieu. On a cité Paruta, l'historien de Venise, Harrington et son Oceana, Walter Moyle, disciple d'Harrington, qui en 1726 a publié à Londres un Essai sur le Gouverjiement de Rotne^. C'est une maladie de l'esprit humain de croire toujours que les grands hommes ont volé leurs chefs-d'œuvre à quelque médiocrité inconnue. La vérité est que Montesquieu ne doit rien ni au livre insignifiant de Walter Moyle ni aux Discours politiques de Paruta. Il est même probable qu'il ne les a jamais lus.
Restent deux auteurs français qui ont traité le même sujet que Montesquieu, et que certainement il a eus devant les yeux.
1. Traduit en français et publié à Paris en Tan X (1801). Un voUin-S» de 112 pages.
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Le premier est Saint-Évremond, que Bayle appelait encore un auteur incomparable. Fort oublié dans le dernier siècle, il reprend aujourd'hui quelque faveur i. On ne peut nier qu'il n'eût, sinon beaucoup de science, au moins beaucoup de finesse et de sens. Les Réflexions sur les divers génies du peuple romain dam les divers tetnps de la République ne sont pas sans mérite, non plus que les Observations sur Salluste et Tacite. Le début du livre est plein de justesse, il est regrettable que Montesquieu n'en ait pas fait son profit. « Il en est, dit Saint-Évremond, de l'origine des peuples comme des généalogies des particuliers; on ne peut souffrir des commencements bas et obscurs. Ceux-ci vont à la chimère; ceux-là donnent dans des fables... Les Romains n'ont pas été exempts de cette vanité-là... Les destins n'eurent autre soin que de fonder Rome, si on les en croit, jusque-là qu'une providence industrieuse voulut ajuster les divers génies de ses rois aux différents besoins de son peuple. Je hais les admirations fondées sur des contes ou établies par l'erreur des faux jugements 2. »
Cette libre façon de juger les origines romaines et de ne pas croire sur parole Tite-Live ou Plutarque était une nouveauté au xvii« siècle. Montesquieu, supérieur à Saint-Évremond par tant de côtés, est bien moins dégagé du joug de l'antiquité. Gomme Machiavel, il prend au sérieux le génie politique de Romulus et de Numa; il nous dit gravement qu'une des causes de la prospérité de Rome, c'est que tous ses rois furent de grands personnages. Il ajoute qu'ow ne trouve point ailleurs, dans les histoires, une suite non interrompue de tels hommes d'État et de tels capitaines^. Singulière puissance des préjugés d'éducation!
Venons maintenant à un beau génie qui a eu une influence visible sur l'œuvre de Montesquieu; je veux parler de Bossuet. Qu'on relise le sixième chapitre de la troisième partie du Discours sur l'histoire U7iiverselle , on ne doutera pas un instant que l'évêque n'ait inspiré le philosophe. C'est le même goût de l'antiquité, la même admiration de la grandeur romaine, le même enthousiasme pour ce peuple de laboureurs qui, à force de cou-
1. Grâce surtout à M. Giraud qui a donné une excellente édition des principaux ouvrages de Saint-Évremond. Paris, 18G9, 3 vol. in-12.