‹ Œuvres complètes; (volume 4)Chapitre 48 sur 251 · Comidéralions, etc., ch. i · texte numérisé non relu

Comidéralions, etc., ch. i

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

rage, de patience, de frugalité, a fini par conquérir le monde. Est-ce Bossuet, est-ce Montesquieu qui écrit les lignes suivantes? On pourrait aisément s'y tromper.

« De tous les peuples du monde le plus fier et le plus hardi, mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils, le plus constant dans ses maximes, le plus avisé, le plus laborieux et enfin le plus patient, a été le peuple romain.

« De tout cela s'est formée la meilleure milice et la politique la plus prévoyante, la plus ferme et la plus suivie qui fût jamais,

« Le fond d'un Romain, pour ainsi parler, étoit l'amour de sa liberté et de sa patrie. Une de ces choses lui faisoit aimer l'autre; car, parce qu'il aimoit sa liberté, il aimoit aussi sa patrie, comme une mère qui le nourrissoit dans des sentiments également généreux et libres.

« Sous ce nom de liberté, les Romains se figuroient, avec les Grecs, un état où personne ne fût sujet que de la loi, et où la loi fût plus puissante que les hommes »

Sans doute le point de vue auquel Bossuet se place n'est pas celui de Montesquieu. Dans l'histoire des Romains, l'évêque de Meaux ne voit qu'un épisode, le plus important, il est vrai, de l'histoire du monde. Dieu qui seul sait tout réduire à sa volonté a tout dirigé et tout fait. Les Romains n'ont été qu'un outil dans les mains de la Providence. Il fallait, suivant la pensée de saint Augustin, que l'univers devînt romain pour devenir plus aisément chrétien. Voilà le secret de la fortune romaine. Tout au contraire, Montesquieu, de même que Machiavel, sécularise l'histoire et ne s'occupe que des causes secondes. Il n'essaye point de pénétrer dans les conseils éternels; il ne voit que Rome au milieu de l'univers, et cherche les causes humaines de sa grandeur et de sa décadence. Cette grandeur, elle la doit à la sagesse de ses premiers législateurs, à la prudence du sénat, aux vertus de ses citoyens; la décadence est le fruit de l'agrandissement démesuré de l'État, du luxe asiatique, des discordes civiles, de l'épouvantable tyrannie des premiers empereurs, de la lâcheté, des rapines, de la bigoterie des successeurs de Constantin. Et cependant, malgré cette profonde diversité dans la conception du sujet, ces deux écrivains se rencontrent sans cesse dans leur appréciation des hommes et des choses. C'est que le jour de la critique n'est /

1. Discours sur l'histoire universelle, III* partie, ch. vi, l'Empire romain.

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pas venu. Bossuet, aussi bien que Montesquieu, tire toute sa science des écrivains grecs et romains; il ne s'élève pas au-dessus des jugements dePolybe ni de Tite-Live; il en croit Plutarque et Denys d'Halicarnasse. Il a un faible pour ce peuple qui, à le considérer de près, a écrasé des nations plus douces et plus éclairées, peuple sans littérature originale, sans arts et sans industrie, mais qui fut le premier de tous pour gouverner le monde et le réduire par la force à l'obéissance et à l'unité. Ni Bossuet ni Montesquieu ne se sont demandé si les victoires de Rome n'ont pas été un malheur, et si le triomphe de la civilisation grecque n'eût pas été un bienfait pour l'humanité.

En face de Machiavel et de Bossuet, quelle est donc l'originalité de Montesquieu?

Elle est dans ce style qui grave en traits de flamme la pensée de l'écrivain ; elle est dans ces réflexions neuves, justes, pénétrantes, qui, à chaque page, nous révèlent quelque vérité nouvelle. Tacite n'est ni plus concis ni plus profond. Quand on a lu ce petit livre des Considérations, on ne connaît pas seulement les Romains, on a fait un cours de philosophie politique; on sait à quelles conditions est attachée la prospérité des nations. En prouvant par les leçons de l'histoire que la liberté fait vivre les peuples et que le despotisme les tue, en montrant que l'expiation suit la faute et que la fortune finit d'ordinaire par se ranger du côté de la vertu, Montesquieu n'est ni moins moral ni moins religieux que Bossuet.

Les contemporains admirèrent l'immense lecture de Montesquieu. Aujourd'hui ce n'est pas ce côté qui nous frappe. On a tant fouillé l'antiquité qu'on en a entièrement renouvelé l'aspect. Nos savants modernes sourient quand on leur parle de l'érudition de Montesquieu, et il est vrai de dire que si l'on voulait faire un commentaire critique des Considérations, afin de les mettre au courant des opinions nouvelles, il faudrait plus de notes que de texte; il n'y a guère de point qui ne soit contesté.

Et cependant on n'eff'acera pas cet immortel chef-d'œuvre ; il survivra à plus d'un livre qu'on admire aujourd'hui. Que restet-il de Niebuhr et de ses ingénieuses hypothèses, remplacées par des hypothèses non moins ingénieuses et non moins fragiles? Qu'est devenu ce roman prétentieux que M. Mommsen, un habile

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antiquaire cependant, abaptisé du nom d'Histoire romaine? Tontes ces merveilles d'érudition vieillissent en dix ans, tandis qu'à chaque génération les Considérations trouvent de nouveaux lecteurs pour les admirer. A quoi tient cette fortune persévérante? C'est que Montesquieu étudie, non point des choses passagères, non point des curiosités d'antiquaire, mais les passions et les intérêts, les vertus et les vices qui, de tout temps, ont été le ressort secret des actions humaines. Voilà ce qui fait qu'on le lira toujours, sinon comme un érudit, du moins comme un maître en politique. Qu'importe que Romulus ait ou non vécu, et qu'il ait ou non adopté le large bouclier des Sabins au lieu du petit bouclier argien dont il s'était servi jusqu'alors? En sera-t-il moins vrai qu'une des causes de la supériorité militaire des Romains fut leur habitude d'adopter tout ce qu'ils trouvaient de bon chez les peuples étrangers, lors même qu'ils les avaient vaincus? N'est-ce pas ainsi que cette race pesante, sans esprit et sans invention, a conquis le monde à force de calcul et de ténacité? Grande leçon qui aujourd'hui n'a rien perdu de son à-propos.

Combien d'autres exemples ne pourrait-on pas citer du coup d'œil pénétrant de Montesquieu ? C'est par là qu'il excelle ; c'est par là qu'il a pris dans la science une place que personne ne lui dispute. On peut lui reprocher parfois un peu trop de rhétorique; on peut contester quelques-unes de ses appréciations; son livre n'en reste pas moins ce qu'on a écrit de plus juste sur les Romains. Et je ne parle pas seulement des Romains classiques, de ces soldats infatigables qui conquièrent le monde ; je parle également des Romains de la décadence et de toutes les misères byzantines. Qu'est-ce que le grand ouvrage de Gibbon, sinon la paraphrase des derniers chapitres de Montesquieu? Ici notre auteur n'avait point de modèle; il lui fallait chercher sa voie au milieu des tristes annales d'un monde expirant; jamais peut-être il n'a mieux prouvé la force de son génie. Avec lui non-seulement « on assiste à cette longue expiation de la conquête du monde et les nations vaincues paraissent trop vengées*, » mais on ne voit pas dans la décadence romaine le jeu d'une fatalité

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