‹ Œuvres complètes;Chapitre 167 sur 312 · VII · texte numérisé non relu

VII

dévoués ; et nous vous demandons tous deux l'honneur de vos bontés. J'apprends que les jurats ^ ont envoyé une bourse de jetons, de velours brodé, à l'abbé Venuti : je croyois qu'ils ne sauroient pas faire cela même. Le présent n'est pas important ; mais c'est le présent d'une grande cité ; et ce régal auroit encore très-bon air en Italie ; mais là il n'a pas besoin de bon air, parce que l'abbé y est si connu, qu'on ne peut rien ajouter à sa considération. Dites, je vous prie, à l'abbé de Guasco,que je ne puis comprendre comment les échos ont pu porter à M. le Mercure de Paris des vers faits ^ dans le bois de la Brède. Je suis fort fâché

d'Agen, gentilhomme d'une autre branche de sa maison, dans la vue de conserver ses terres dans sa famille, au cas que son fils, qui étoit marié depuis plusieurs années, continuât de n'avoir point d'enfants. M"" de Montesquieu fut d'un grand secours à son père dans la composition de VEsprit des lois, par les lectures journalières qu'elle lui faisoit pour soulager son lecteur ordinaire. Les livres même les plus ingrats à lire, tels que Bcaumanoir, Joinville et autres de cette espèce, ne la rebutoient point; elle s'en divertissoit même, et égayoit fortces lectures en répétant les mots qui lui paroissoient risibles. (GuASCO.)

Frappé de ses grâces et de son esprit, un ami de la famille, le duc de Nivernois, lui adressa un jour ces vers impromptus et inédits; elle avait à peine quinze ans :

D'un pèro illustre adorable portrait, Honneur des ai1s, jeune et belle Sylvie, Des dons de plaire assemblage parfait, Vous qu'Amour suit et que Vénus envie, Tous les talents qu'en vous on voit fleurir Votre beauté, vos charmes et votre âge Mériteroient un seul genre d'hommages...

Mais l'amitié no sauroit vous l'olfrir.

(Le Château de la Brède, par M. Labat. Agen, 183i, dans le Recueil des travaux de la Société d'agriculture, etc.)

1. Titre des premiers magistrats de la ville de Bordeaux; ils firent ce présent à M. l'abbé Venuti pour lui marquer la reconnoissance de la ville pour les inscriptions et autres compositions qu'il avoit faites à l'occasion des fêtes données à Bordeaux, au passage do M""' la Dauphine, fille du roi d'Espagne. (G.)

2. Ce sont les mêmes dont il est parlé dans la lettre du 10 février ilK. (G.)

de ne l'avoir pas su plutôt, parce que j'aurois donné ce sonnet en dot à ma fille. J'ai l'honneur d'être, madame, avec toute sorte de respect.

De Clcrac.

LETTRE XLVl.

A MONSEIGNEUR CERATI.

J'apprends , Monseigneur, par votre lettre, que vous êtes arrivé heureusement à Pise. Comme vous ne me dites rien de vos yeux, j'espère qu'ils se seront fortifiés. Je le souhaite bien, et que vous puissiez jouir agréablement de la vie, pour vous et pour les délices de vos amis. Vous m'exhortez à publier, je vous exhorte fort vous-même à nous donner une relation des belles réflexions que vous avez faites dans les divers pays que vous avez vus. Il y a beaucoup de gens qui paient les chevaux de poste; mais il y a peu de voyageurs, et il n'y en aucun comme vous. Dites à l'abbé Niccolini qu'il nous doit un voyage en France ; et je vous prie de l'assurer de l'amitié la plus tendre.

Je voudrois bien pouvoir vous tenir tous deux dans la terre de Brède, et là y avoir de ces conversations que l'ineptie et la folie de Paris rendent rares. J'ai dit à l'abbé Venuti que ses médailles étoient vendues. Nous avons ici l'abbé de Guasco, qui me tient fidèle compagnie à la Brède. Il me charge de vous faire bien des compliments. Il faut avouer que l'Italie est une belle chose, car tout le monde veut l'avoir. Voilà cinq armées qui vont se la disputer. Pour notre Guienne, ce ne sont que des armées de gens

d'affaires qui en veulent faire la conquête, et ils la font plus sûrement que le comte de Gages. Je crois qu'à présent il se fait bien des réflexions sous la grande perruque du marquis d'Orméa. Je n'irai à Paris d'un an tout au plus tôt. Je n'ai pas un sou pour aller dans cette ville qui dévore les provinces, et que l'on prétend donner des plaisirs, parce qu'elle fait oublier la vie. Depuis deux ans que je suis ici, j'ai continuellement travaillé à la chose dont vous me parlez * ; mais ma vie avance et l'ouvrage recule, à cause de son immensité ; vous pouvez être bien sûr que vous en aurez d'abord des nouvelles ; on m'avertit que mon papier finit-. Je vous embrasse mille fois.

De Bordeaux, le IG juin 1745.

LETTRE XLVIl ".

A M. UE TOURNV *.

M. Stoup vient d'être porté, monsieur, pour la jurade dans l'ordre des avocats, et il a eu les trente voix ; ce qui est une chose bien rare. 11 y a longtemps qu'il auroil été question de lui, si M. Cazalet, son beau-frère, pendant les trois ans qu'il a été porté, et les deux ans qu'il a été jurât, ne lui avoit pas été un obstacle. 11 a été syndic des anciens en 17/rI. J'ai écrit pour lui à M. le marquis d'Argenson. Je

\. VEsprit des lois.

2. Montesquieu dictait la plupart de ses lettres, pour ne pas fatiguer sa vue fort affaiblie.

:i. Archives de la Gironde, tome VI.

4. Louis-Urbain-Aubcrt de Tourny, intendant de Bordeaux. (lG0i-l7G0.)

VOUS serai bien obligé, monsieur, si vous vouliez bien rendre service (vous dont on écoute tant la voix), à mondit sieur Stoup, auprès de ce ministre. Vous parlerez pour un bon sujet, pour un homme qui a bien de la considération. Il est mon ami, et je serois bien flatté si cette qualité ajoutoit quelque chose à celles que je viens de dire.

Ne viendrez-vous donc jamais? J'ai une véritable impatience d'avoir l'honneur de vous voir. J'ai envie de faire querelle à M'"" la duchesse d'Aiguillon* de votre long séjour. Mais les femmes vous amusent et ne vous retiennent pas.

J'ai Thonncur d'être, avec des sentiments très respectueux, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Montesquieu.

Bordeaux, ce 3 août 17i5.

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