LETTRE LXI
A L ABBK DE GUASCO,
J'ai eu l'honneur de vous mander, mon cher Abbé, que votre lettre ne me disant rien que de très vrai, et ne me parlant que des diflicultés que vous trouveriez dans cette affaire, et d'un nombre infini de voyages commencés, projetés, ou à achever, j'ai pris le parti d'une occasion très favorable (jui s'est offerte, et qui vous délivre d'une grande peine.
Jo vou"s (lirai ({uo j'ai jugé à propos de rctranchor, quant à présent, le chapitre sur le Stathoudérat. Dans les circonstances présentes, il auroit peut-être été mal reçu en France S et je veux éviter toute occasion de chicane; cela n'empêchera pas que je ne vous donne dans la suite ce chapitre, pour la traduction italienne que vous avez entreprise. Dès que mon livre sera imprimé, j'aurai soin que vous en ayez un des premiers exemplaires, et vous traduirez plus commodément sur l'imprimé que sur le manuscrit.
J'ai été comblé de bontés et d'honneurs à la cour de Lorraine, et j'ai passé des moments délicieux avec le roi Stanislas. 11 y a grande apparence que je serai à Bordeaux avant la fin d'août ; en attendant mon retour, vous devriez bien aller trouver Madame de Montesquieu à Clérac. Je ne manquerai pas de vous envoyer les deux exemplaires de la nouvelle édition de mes romans, que je vous ai promis pour S. A. S. et pour M. le Nain. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœnr.
De Paris, le 17 juillet 1747.
1. 11 fuit voir tlaus ce chapitre la nécessité d'un statlioudcr, comme j)artic intégrale de la constitution de la république. L'Angleterre veuoit de faire nommer le prince d'Orange, ce qui ne plaisoit point à la France, actuellement en guerre, parce qu'elle profitoit de la foiblesse du gouvernement acéphale des Hollandois, pour pousser ses conquêtes en Flandre-
(GUASCO
LETTRE LXIl.
AU MÊME
Je VOUS demande pardon de vous avoir donné de fausses espérances de mon retour ; des affaires que j'ai ici m'ont empêché de partir comme je l'avois projeté. Je suis aussi en l'air que vous ; je serai pourtant au commencement de mars à Bordeaux. Faites, en attendant, bien ma cour à la charmante comtesse de Pontac, chez qui je crois que vous êtes à présent, et d'où j'espère que vous descendrez à Bordeaux, où nous disputerons politique et théologie. J'enverrai le livre à M. le Nain : je peux bien envoyer un roman ^ à un conseiller d'état; à vous, il faut les Pensées de M. Pascal; quoique dix-huit ou vingt dames, que le prince de Wurtemberg m'a dit que vous avez sur votre compte en Languedoc et en Provence, vous auront sans doute beaucoup changé, et rendu plus croyant touchant les aventures galantes^; vous ferez comme cet hermite que le diable damna en lui montrant un petit soulier; car je vous ai toujours vu enclin aux belles passions, et je suis persuadé que, dans votre dévotion, vous enragiez de bon
1. Le Temple de Gnide, qu'il lui avoit fait demander. (Guasco.)
2. Ceci a l'apport à la diflicultc que celui-ci monlroit toujours à croire, lorsqu'on débiloit quelqueavcn(urop;alan1e, soutenant qu'on étoit fort injuste à l'égard dos feninies. Quelqu'un qui a beaucoup vécu avec ces deux amis, m'a dit que M. de Montesquieu le plaisantoit souvent là-dessus, lui donnant par cette raison le titre de protecteur du beau sexe. Disputant un jour ensemble avec quelque clialeur, au sujet d'un conte do galanterie qui couroit et que ce dernier s'cITorçoit d'excuser, un de leurs amis communs entra, et M. de Montesquieu se tournant subitement vers lui : « Président, lui dit-il, voilà un abbé qui croit qu'on ne f... point. (G.)
LETTRES FA.MILIÈKES. 301
cœur; mais il faudra vous divertir à Bordeaux, et je chargerai ma belle-fille d'avoir soin de vous. Je vis l'autre jour M. de Boze, avec qui je parlai beaucoup de vous ; quand vous serez ici, vous entrerez à l'Académie par la porte cochère ; mais je vous conseille d'écrire encore sur le sujet du prix proposé pour l'année prochaine. Comme ce sujet tient à celui que vous avez traité', et que vous tenez le fil des règnes précédents, vous trouverez moins de difficultés dans vos nouvelles recherches. Si le mémoires, sur lesquels je travaillai l'histoire de Louis XI, n'avoient point été brûlés^, j'aurois pu vous fournir quelque chose sur ce sujet.
Si vous remportez ce troisième prix, vous n'aurez besoin de personne, et votre réception n'en sera que plus glorieuse. Vous aurez tant de loisir que vous voudrez à Glérac et à la Brède, où les voyages ■* et les dames ne vous
1. Le sujet proposé étoit VÉtat des lettres en France, sous le règne de Louis XI. Le conseil de M. de Montesquieu ayant été suivi, son correspondant remporta un troisième prix à l'Académie. Nous ne connoissons pas cette dissertation, qui n'est point imprimée dans l'édition faite à Tournay des dissertations de cet auteur. (G.)
2. A mesure qu'il oomposoit, il jetoit au feu les mémoires dont il avoit fait usage; mais son secrétaire fit un sacrifice plus cruel aux flammes. Ayant mal compris ce que M. de Montesquieu lui dit, de jeter au feu le brouillon de sou histoire de Louis XI, dont il venoit do terminer la lecture de la copie tirée au net, il jeta celle-ci au feu; et l'auteur ayant trouvé, en se levant, le brouillon sur sa table, crut que le secrétaire avoit oublié de le brûler et le jeta aussi au feu, ce qui nous a privés de l'histoire d'un règne des ])lus intéressants de la monarchie françoise, écrite par la plume la plus capable de le faire connoitre. Le malheur n'est point arrivé dans sa dernière maladie, comme l'a avancé M. Fréron, dans ses feuilles périodiques, mais en l'année 1731) on 1740, puisque M. de Montesquieu conta l'accident (|ui lui étoit arrivé à un de ses amis, à l'occasion de l'impression de Vllistoire de Louis XI, par M. Duclos, qui parut quelque temps après, l'an 1740. (G.) Il reste tout au moins dans les papiers conservés à La Brède, une liilroduclioa au rèçjne de Louis XI. Voyez la Biographie universelle, art. Mo.xTESQUiia, par Walckenaer.
3. Ktant parti de Bordeaux, il protifa de l'absence de M. de Montesquieu
distrairont plus; vous êtes en haleine dans cette carrière, et vous y trouverez plus de facilité qu'un autre. Adieu, je vous embrasse mille fois.
De Paris, ce V^ octobre 1^47.
LETTRE LXlir.