‹ Œuvres complètes;Chapitre 228 sur 312 · I. La duchesse d'Aiguillon · texte numérisé non relu

I. La duchesse d'Aiguillon

LETTRI' s FAMILIERES. 361

Je suis très-llalté du souvenir de M. l'abbé Oliva'. Je me rappelle toujours avec délices les moments que je passai dans la société littéraire de cet Italien éclairé, qui a su s'élever au-dessus des préjugés de sa nation. Il ne fallut pas moins que le despotisme et les tracasseries d'un Père Tournemine pour me faire quitter une société dont j'aurois voulu profiter. C'est une vraie perte pour les gens de lettres que la dissolution de ces sortes de petites académies libres, et il est fâcheux pour vous que celle du Père Desmolets- soit aussi culbutée. J'exige que vous m'écriviez encore avant votre départ pour Turin, et je vous somme d'une lettre dès que vous y serez arrivé. Adieu.

A Pari»;, h décenibre 1750.

1. Bibliothécaire du cardinal do Rohaii à l'hôtel de Soubise, chez qui s'assenibloient, un jour de la semaine, plusieurs gens de lettres, pour converser sur des sujets littéraires. Montesquieu, dans le premier voyage qu'il fit à Pai-is, fréquentoit cette société, mais, trouvant que le Père Tournemine y vouloit dominer, et obliger tout le monde à se plier <à ses opinions, il s'en retira peu à peu, et n'en cacha pas la raison. Depuis lors, le Père Tournemine fommenra à lui faire des tracasseries dans l'esprit du cardinal de Fleury, au sujet des Lettres persanes. On a entendu conter à Montesquieu que, pour s'en venger, il ne fit jamais autre chose que do demander à ceux qui lui en parloient : Qui est-ce que le P. Tournemine? je n'en ai jamais entendu parler : ce qui i)i({uoit beaucoup ce jésuite, qui ainioit pas-^ionnément la célébrité. (Note de la première édition.)

2. On a plusieurs volumes de fort bons mémoires littéraires lus dans cette société, recueillis par ce bibliothécaire de l'Oratoire, chez qui s'assembloient ceux qui en sont les auteurs. Les jésuites, ennemis des PP. de l'Oratoire, ayant peint ces assemblées, quotque simplement littéraires, comme dangereuses, à cause des disputes théologiques du temps, elles furent dissoutes, non sans un préjudice réel pour le i)rogrès de la littérature. (Note de la première édition.)

LETTRE XGVI.

A M. l'abbé VENUTI.

A nORDEAUX.

Il ne faut point vous llatter, mon cher Abbé, que l'abbé de Guasco vous écrive de sa main triomphante; mais si vous étiez ex-ministre des aflaires étrangères, il iroit dhicr chez vous pour vous consoler \ Le pauvre homme promène son oeil sur toutes les brochures, prodigue son mauvais estomac pour toutes les invitations de dîners d'ambassadeurs, et ruine sa poitrine au service de son Cantimir et de son Clément Y ; ce qui n'empêche pas qu'on ne trouve son Cantimir très-froid ; mais c'est la faute de feu son Excellence.

11 n'y a aucune apparence que j'aille en Angleterre, il y en a une beaucoup pins grande que j'irai à la Brède. J'écris une lettre de félicitation au président de la Lane sur sa réception à l'académie. Bonardi, le président de cette académie, qui est venu me l'aconter tous les dîners (|u'il a faits depuis son retour, chez tous les beaux esprits qui dînent, avec la généalogie^ des dîneurs, m'a dit qu'il adres-

1. Le marquis d'ArRonson, ci-devant minisirc des aflaires ('Irangères, après .sa déniission, donnoit à dincr à ses confrères tous les jours d'assemblée d'académie, se dédommaj;(;ant ainsi de son désœuvrement avec les gens de lettres, et M. l'abbé de Guasco, qui venoit d'être reçu à l'académie des inscriptions, avoit clé mis au nombre des convives. (Guasco.)

2. Plaisanterie allusive à l'étude particulière qu'un seigneur do Languedoc a faite de la généalogie de toutes les familles, et qui fait le sujet ordinaire des cnlreticns qu'il a avec les gen's do lettres. I/abhé Ronardi, dans sa tournée, avoit été visiter ce scMgntnir dans son chàlcMu, et s'i-toit fort enrichi d'érndilion généalof;i(|iic, dont il in' ni;ini|uoit jtas de faire éla-

un" tri: s f a .-^i i l 1 1; ui" s. 363

seroit sa première lettre à notre nouvel associé ; et je pense que vous trouverez que cela est dans les règles. Je vois que notre académie se change en société de francs-maçons, excepté qu'on n'y boit ni qu'on ni chante : mais on y bâtit, et M. de Tourny est notre roi Iliram qui nous lourjiira les ouvriers; mais je doute qu'il nous fournisse les cèdres.

Je crois que le prince de Craon est actuellement à Vienne; mais il va arriver en Lorraine; et si vous m'envoyez votre lettre, je la lui ferait tenir. Il faut bien que je vous donne des nouvelles d'Italie sur \'E,sp)-(/ des Lois. M. le duc de Mvernois en écrivit il y a trois semaines à M. de Forcalquier, d'une manière que je ne saurois vous ré|)éter sans rougir. Il y a deux jours qu'il en reçut une autre, dans laquelle il mande que, dès qu'il parut à Turin, le roi de Hardaigne le lut. 11 ne m'est pas non plus permis de répéter ce qu'il en dit : je vous dirai seulement le fait; c'est qu'il le donna pour le lire à son fils le duc de Savoie, qui l'a lu deux fois : le marquis de Breil me mande qu'il lui a dit qu'il vouloit le lire toute sa vie. Il y a bien de la fatuité à moi de vous mander ceci; mais comme c'est un l'ai( public, il vaut aulant que je le dise qu'un autre; et vous concevez bien que je dois aveuglément approuver le jugement des princes d'Italie. Le mar- (fuis de Breil me mande que S. A. R. le duc de Savoie a un génie prodigieux, une conception et un bon sens admirables.

Huart, libraire, voudroit fort avoir la traduction en vers latins du docteur Clansy % du commencement du

lago à son retour à Paris; et il alloit quelquefois en favoriser M. de Montesquieu : ce qui l'ennuyoil beaucoup, et lui faisoit i)erdrc don heures précieuses. (G )

1. Savant Anglais, entièrement aveugle, excelleul poëto latin, qui, pou-

36i LETTRES FAMILIERES.

Temple de Guide, pour en faire un corps avec la Iraduclion italienne* et l'original : voyez lequel des deux vous pourriez faire, ou de me faire copier ces vers, ou d'obtenir de l'académie de m'envoyer l'imprimé, que je vous renverrois ensuite.

A propos, le portrait- de madame de Mirepoix a fait à Paris et à Versailles une très-grande fortune : je n'y ai point contribué pour la ville de Bordeaux, car j'avois détaché l'abbé de Guasco pour en dire du mal. Vous, qui êtes l'esprit de tous les esprits, vous devriez le traduire, et j'envcrrois votre traduction à madame de Mirepoix à Londres. Je n'en ai point de copie, mais le président Barbot l'a, ou bien M. Dupin. Vous savez que tout ceci est une badinerie qui fut faite à Lunéville pour amuser une minute le l'oi de Pologne.

J'oubliois de vous dire que tout est compensé dans ce monde. Je vous ai parlé des jugements de l'Italie sur l'^"*jyrit des Lois. Il va paroître à Paris une ample critique faite par M. Dupin, fermier général. Ainsi me voilà cité au tribunal delà maltôte, comme j'ai été cité à celui du Journal de TrévoH.T. Adieu, mon cher abbé. Voilà une épitrc à la Bonardi^ Je vous salue et embrasse de tout mon cœur.

dant le séjour qifil fit à Paris, oiitropiit la fradiution du Temple de Guide en vers latins, mais dont il ne donna que le premier chant (>t nne partie (lu second. (Guasco.)

1. Ouvrage de M. Tabbé Venuti (Guasco). 11 a élé fait une autre traduction eu italien du Temple de Gnide, ]rdv M. Vespasiano; celle-ci a été imprimée avec le texte original en regard à Paris eu 17G(), iu-12, chez Praull.

2. Ge portrait eu vers, fait par Montesquieu, se trouve parmi les poésies. L'abbé Venuti a traduit cette pièce en vers italiens. (V. sup. p. 197.)

3. Ou a déjà parlé, dans une note, de cet écrivain fort versé dans l'histoire de la littérature moderne de France, luais fort prolixe dans ses écrits ri dans ses lettres. Il est mort en laissant ([uaniité de manuscrits sur les auteurs anonyiues cl pseudonymes, ouvrage qu'il enlieprit après (|u"il l'ut

Ne soyez point la dupe de la traduction, car, si Tesprit ne vous en dit rien, il ne vaut pas la peine que vous y rêviez un quart d'heure.

De Paris t.

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