Douzarques
ou Augustes. .
X Omniarque
Nota. Au dessus de 10, les noms grecs sont peu connus. J*ai préféré Doosarques, nom français, à Dodécarqnes; ceci sauf rectification.
INTERHÈBE. 377
J^ai, selon mon usage, cayé au plus bas, et compté sealement 444 empires de 9®. degré comme la France, au lieu de SOO que donne au compas la mesure topographique , plus les glacials et ensablés.
Vérifions l'estimation sur un seul article, sur le 9^. titre, celui des Ennéarques où Califes, dont le terraia estimé à 3i millions (i500 par phalanges), ne supposerait qu'une population de 4,464,000,000. Elle s'éléyera au moins à 5 milliards; et comme divers Ennéarques auront un empire borné à 20 millions au lieu de 31, Tltalie et r Angleterre qui sont ennéarchats, ne pouvant pas excéder ce nombre, il est évident que la masse des Ennéarques ou Califes s'élèvera au moins à 200 au lieu de 144. J'ai donc cave au plus bas, sauf pour les deux grades suprêmes 12 et X, dont le nombre sera exactement de trois et un.
Les titulaires existants et légitimes n'absorberont pas le quart des sceptres à distribuer. En effet, les trois plus forts, qui sont les souverains de Chine , Russie et Angleterre-Bengale, ne peuvent prétendre, même en exagérant leurs droits, que les lots suivants :
Chine, 6 califats et 1 empire et demi.
Russie, 4 califats et 1 empire.
Angleterre, 5 califats et 1 empire.
Aucun autre prince du globe n'a droit à un empire, et on ne trouve, après les trois ci-dessus, qu'environ 12 titulaires à un califat de 9^. degré.
Il restera donc à distribuer en 9«. degré, environ cent vingt califats égaux à la France, et proportionnément dans les autres degrés. Quelle garantie d'un beau sceptre héréditaire pour ceux qui auront efficacement coopéré à la fondation du canton d'épreuve !
379 pftOLteoMiiiss.
Les objectiotts^ qa'oo èl^yera sw cet aperçu, seraient tropinégulières et trop peq^bndées, pourqpi-il conTÎeaBe de les réfater aTant qu'elles me soieiii covmes : il ea est une , pourtant , que je ue dois pas. différer k examiner.
ODdemandereeommenlpourroBtd'aeeorder ees filières de souverains de dirers degrés dans^ un même empire? Le Roi de FraBoe, qui seva aiori^Galilé, aurait donc dans son empire mène^, des Soudans ou Octarques à Paris, Bordeaas, Lyon el Nante»; puis des Heptarcpies on Rois, au nombre d'une quinzaine, pour les divisions moins étmidues; puis des Gaoiquesl Eh, qu'importent les titres? ne peut^on pas les- commuer en ceui de préfets et gouverneurs? je les al assortis aux divisions^ Il est évident que le titre de Roi, donné aux monarques de 1,300 mille habitants, en Wurtemberg et Saxe, devient insuffisant pour un monarque de 30 millions de Français. L'Harmonie n'admettra pas ces irrégularités, et les souverains prendront des noms analogues aux degrés.
Du reste, ne nous attachons icr qu'aux fonctions : le traité des Séries passionnelles prouvera qu'en Harmonie la parfaite graduation et la. multiplicité des fonctions contribuent à l'accord général, et à l'enrichissement des souverains et des peuples. Dés lors, qu'importera au souverain de France d'avoir sous lui quatre Soudans et douze Rois; qu'importera au souveraîu de Chine d'avoir sous lui six Califes, une vingtame de Soudans- et une soixantaine de Rois, puisque ces souverainetés, progrès* sîves, loin d'être, comme aiqourd'hd, un sv^t d'ombrage et de commotions politiques, deviendront, dans le nouvel ordre, des ressorts nécesBairee è l'unité , à la stabilité?
' Je n'ignore pas qu'en CWiKsation il ne convient nulle-
HfTfiftllftlNB. 379
ment à un monarque d'aydr en sous*-effdre des subalternes puîssanis^ ^i aspiieraieni à Tindépenâance : mais* autres temps autres mœurs : ia disooffdè el la foossetô étant Tess^ice de nos secièiès, chaque» autoritét ebaque ronetîonnaire y cherche à s'affirancfair du supérieur: dans l'état sociétaire, le& divers agents s'aiment et se sou^ tieumnt par utilité récqpreque, et sianl anssi^ indispen«sables les ans aux autres^ que le bras l'est aux doigts* Us ne peuvent pas pins songer à s'isoler du supérieur, que nous ne songerions à non» couper pn doigt pour le rendre indépendant du bras. Ils sont entre eux comme une chaîne de postes, dont chacun est indispensable à la sûreté de ses deuK voisins et de la ligne entière.
11 restera à eipliquer commemt l'hérédité en lignée, privilège qui aujourd'hui esl la source de tant de jalousies parmi les grands, deviendra pcMir eux une garantie des intérêts respectifs. C'est sur que» je m'engage à satisfaire amplement, au traité des Série» passionnelles, section des équilibres cardinaux, article femiliiisme, ainsi que sur d'autres questions, comme celle des arrondissements et reGti6cations de frontières, donnant à chaque souverain , en provinces compensées, un bénéfice de 5 pour S, qu'it n'obtiendrait pas en vingt ans de guerre.
Prévenons, à cette occ^ion» les ergoteurs impatiente, rapportant tout à leurs habitudes civilisées, que jamais ils ne porteraient un jugement exact sur l'Harmonie', tant qu'ils s'obstineraient à établir des parallélesr entre l'état faux ou civilisé, et l'état vrai (i) ou sociétaire.
(i) On ne peut les comparer qu'en contrariété et non en contraste ; car le contraste suppose accord des extrêmes. Voyez la note 599 , sor les dualités et duplicités.
580 t»llOLÉG01IÈIIES.
Daas ses débuts, la hiérarchie sphérique ne se h&tera point de distribuer les souverainetés vacantes en divers degrés ; mais n'en concéd&t-elle que le huitième, nombre de rigueur, exception obligée, c'en sera plus que n'en pourront occuper les sujets à récompenser; d'autant mieux qu'on n'admettra pas les titres équivoques, les MOUCHES DU cocHB, los h&Ueurs ^i viendront, après coup, prouver à force de belles paroles, qu'ils ont tout fait pour accélérer l'essai de l'Association, et que c'est à eux seuls qu'on doit cette épreuve, à laquelle ils n'auront contribué qu'en verbiages tardifs et inutiles.
On n'abusera pas sur ce point la hiérarchie sphérique ; et ceux qui prétendront aux récompenses de souveraineté, sont prévenus qu'il faudra s'être prononcé bien franchement; que tout procédé de louvoyeur, de caméléon, ne sera qu'un gage d'exclusion, lors même qu'il aura été soutenu de bonnes intentions cachées. Qu'arriverait-il si on admettait au concours les louvoyeurs? Le nombre eoi serait si grand, que c^nt mille sceptres ne suffiraient pas à les satisfaire, tant cette classe d'intrigants est innom* brable : ils doivent donc se tenir pour bien avertis, qu'il faudra, soit en actions, soit en écrits, s'être déclaré avec franchise pour la nécessité d'Association et la prompte épreuve. A défaut, le caméléonisme ne deviendrait, au lieu d'un brevet de sceptre, qu'un titre à la risée. Qu'on se le tienne bien pour dit , et qu'on n'espère pas employer avec succès, dans cette affaire, les procédés ambigusdont la réussite n'est infaillible qu'en Civilisation.
J'ai terminé sur l'exposé du 2^2®. moyen. J'ai dû , en raison de son importance , m'étendre en détails ; j'admets que les pygmées, les êtres qui ne savent pas même prendre le compas et mesurer la surface du globe, consi*
INtERMiDE. 381
dèrent comme exagération cette anoonce de 200 empires égaux à la France. Redisons-leur qu'il ne s'agit point ici de convaincre la masse des ignorants, des présomptueux, mais seulement le très-petit nombre d'hommes judicieux, gui prennent la précaution de yérifier avant de juger.
J'ai intitulé ce 2™^. moyen , composé et même bi-eom" posé y farce qu'il satisfait cumulativement les intérêts divers; tandis que le 1®'. moyen ne sert que la classe des hommes à talent. Nous pouvons distinguer ici quatre ordres de personnages fort hétérogènes, et tous d'accord à convoiter les prix de souveraineté ; ce sont :
-, , • ( Les princes frustres de sceptre.
Rangs supenears. { , • • i ^
( Les ministres el les grands.
„ .... (Les savants , lettres et artistes.
jlangs inférieurs. } ^ i i • •
( Les hommes opulents et actionnaires.
X Les citoyens honorables., mais sans fortune.
Tout individu de ces divers ordres peut prétendre à de grands ou menus prix de souveraineté, s'il concourt dFe tous ses moyens à la fondation du canton d'épreuve. Or, quel est le sens de cette clause , concourir de tous^ ses moyens ? Elle n'implique pas d'engagements aventureux : elle suppose les démarches possibles et approuvées par laj)rudence.
Ainsi im homme qui possède cent mille écus , peut, sans imprudence, hasarder ime action de mille écus dans une entreprise purement agricole et exempte de risque.
Un bel esprit sans fortune peut, sans se compromettre, hasarder un écrit donnant franchement l'impulsion, et arguant des erreurs de S5 siècles , pour en induire qu'il jie peut pas arriver pb.
Un ministre peut , sans rien donner au hasard , adresser à son souverain une invitation d'essdi, motivée sur la
88S PROLiGOBtafES.
«eule chance des écoDMiiîes palpables qae garantit TAs* sociatîon, entre autres sar l'épargne da combustible , de- Yenoe si urgente, si impérieuse.
Un prince peut, sans aucun risque, engager é crédit, à prix de bail et de fermage, un grand domaine qui deyien* drait local d'essai, de bAtisse et de plantation pour les entreproieurs et souscripteurs actionnaires.
X £n6n un homme sans fortune peut, dans sa sphère bourgeoise , exciter des souscripteurs , concourir activement et notoirement selon ses faibles moyens.
Tous ces individus auront, en divers sens, prêté un secours efficace; et pourvu que Leur franche intervention soit constatée, ils auront un titre suffisant aux récompenses de souveraineté , qui sont de tous degrés et assorties à toutes les ambitions. M'obtînt-on qu'un Pentarchat ou principauté héréditaire d'environ 144 Phalanges ou IKK) mille habitants, ce sera l'équivalent des états de Nassau, Weimar, Gotha, Brunswick, avec l'avantage de possession garantie et transmissible à perpéim'té, en lignée légitime , pendant les 70 mille ans de durée assignée à la carrière d'harmonie.
Je l'ai dit plus haut: ni les favoris de fortune colossale, depuis Mécène jusqu'à Godot, ni les ministres célèbres, tels qu^ Sully et Pitt, n'ont obtenu pareil prix, qui aujourd'hui peut devenir le lot de tout homme sans fortune. Le nombre approximatifdesPentarchats, porté au taMeau pour 20,700, sera réellement de 33 mille au moins. Or , il n'est pas sur le globe 3 mille titulaires de Pentarchats, même en y admettant les chefs des hordes principales et les brigandeaux d'Afrique , fiers du titre de grands ior^ deri et grands voleurs; il restera donc 20 mille Pentarchats à distribuer; et en supposant qu'on ne dispose
mTKmiiDE. 38S
provisoirement que d'un huitième , on pourra allouer aux eoopérateurs subalternes 2^800 principautés hérMtiaires, bien reniées, bien garanties, et égales en -surrace aux états de Nassau, Brunswiek, Weimar, Gotha, Saitzbourg, Ltcxembourg, ou tout au moins à l'état de Luoques.
Ainsi les menus ambitieux, qui n'oseraient pas spéculer sur de grandes acquisitions, peuvent se fixer aux souverainetés d'ordre moyen ; Heptarchats , Hexarchats , Pentarchats , ou aux inférieures : quant^ux ambitieux de nature insatiable, quel yaste vaste champ leur est ouvert ! L'Omniarchat, le sceptre héréditaire d^unité universelle, si digne de tenter le plus puissant souverain , peut devenir le lot d'un simple particulier ; car celui qui aura été fondateur de fait , chef notoire et pivot de l'entreprise d'épreuve, sera par acclamation promu au rang d'Omniérque du globe. Combien d'individus- peuvent prétendre à cette palme, puisqu'il suffira,, pour l'obtenir, d'être fondateur avéré du canton d'épreuve; eanton qu'il suffira d'organiser en mode simple ou hongre , borné à 80 familles , soit 400 habitants des trois sexes !
Et lors même que deux et trois fondateurs ou eoopérateurs d'égal mérite entreraient en. concurrence, n'auront-ils pas, dans les sceptres de i2®. et 11^. degré, une proie cent fois colossale?. J'ai remarqué qu'il n'est pas un seul titulaire pour les trois Douzarchats, et qu'on ne voit qUe trois titulaires pour les Onzarchats, dont le nond)re pourra s'élever à 15 ou i 6. Que de chances pour les hautes ambitions, et plus encore pour les petites, qui ne convoiteront que les magnatures héréditaires de bas degré, comme un Triarchat ou souveraineté d'environ une douzaine de cantons!
384 PftOLiGOMÈllES.
Cet app&t des prix de souveraineté est si supérieur 4 celui des prix de talent énoncés au 1®''. moyen; il est d'ailleurs si facile à obtenir et si bien adapté à tous les degrés d'ambition, que j'ai dû le considérer comme levier principal auquel doit se coordonner le plan de Tinterméde. Nous y reviendrons en Ultienne ; il suffit ici d'avoir présenté ces prix comme voie de iéduction composée , voie de fortune et de grandeur, voie applicable non -seulement à toutes les classes d'ambitieux, mais aux femmes ainsi qu'aux hommes, puisqu'on Harmonie il n'est pas un seul de ces degrés de souveraineté qui n'ait sa titulaire féminine comme son titulaire masculin, sauf la différence d'émoluments n>oins copieux et de fonctions moins étendues.
Toutefois, évitons d'entretenir les femmes de cette ' chance de grandeurs futures ; car elles sont si rapetissées par l'éducation civilisée, qu'on leur devient suspect en leur annonçant un ordre social où leur sexe ne sera pas borné à l'influence trés-passagére ie ses charmes; un ordre où elles pourront, à l'appui d'jin mérite constaté, s'ouvrir toutes les carrières et j>ai:ticiper aux dignités de tous les degrés.
Avant de conclure sur l'influence que doit exercer ce brillant ressort des prix de souveraineté, il faut entretenir les savants et artistes des erreurs où les a entraînés une ambition modérée, une résignation abjecte au dénuement où les réduit la Civilisation. Cet examen fournira les deux moyens négatifs où je traiterai de la fausse politique des savants, et de la contre-politique non moins fausse des grands qui redoutent l'ambition secrète des corporations savantes.
Compromis et froissés par ces défiances f les sophistes
UfTERMÈDE. 385
doivent thercher une voie pour rentrer en gr&ce ayec les souverains. Je vais la leur indiquer, mais aux dépens de leur dernière chimère » qui est le faux libéralisme.
Inlex-ljpamt.
LIS DBUX UUBiUSHBS.
Des moyens positifs que je viens d'exposer, nous pouvons déduire les principes du vrai libéralisme dont on n'a aucune connaissance : je n'en traiterai qu'à l'extroduction; il est à propos de préparer les voies.
Le faux libéralisme est un des égarements les plus récents de l'esprit humain. Son examen longtemps Jifféré va servir de réplique aux reproches d'illusion et d'exagération sur les deux tableaux de récompenses. Je réponds aux sceptiques par l'analyse de leurs propres illusions décorées de titres spécieux : ces prétentions vont se trouver, selon l'usage, bien en défaut dans la chimère la plus en vogue, dans l'esprit libéral actuel, qui n'est qu'un égolsme travesti et maladroitement fardé.
On trouve partout , dans les cours et les as&emblées législatives, des coteries qui veulent, selon l'usage, s'emparer de l'influence, diriger l'opinion, se partager les ministères et autres fonctions. D'ordinaire, ces partis prennent des noms insignifiants, comme Guelphes et Gibelins, Rose blanche et Rose rouge,jyfontagneetMarajs; quelquefois môme ces noms sont très-exactement appliqués, comme opposition en Angleterre, ugueurs sous Henri rV; mais ici le nom de libéralisme est aussi impropre que le serait le nom de chimisme pour le parti U 17
586 ' PBOLiGOMÈNES.
' rival, dit ullror; s'il se parait de ce titre, on pourrait lui dire : tous ne yoas occupez pas de chimie , mais d'affaires de parti : quelques-uns de vous peuvent être chimistes , mais l'objet de vos- comités et de vos ligues n'est point l'étude de la chimie ni le progrès de cette science.
Tel est le vice où tombe Yopposition française., en donnant à son esprit de corps le nom de libéralisme. Expliquons le sens de ce mot, et les conséquences de sa fausse application.
La libéralité est un caractère. Le nom de libéral peut convenir à un homme riche, bienfaisant, généreux; et le nom de libéraux, à une société d'hommes opulents, qui répandraient beaucoup d'aumônes, feraient des constructions et fondations utiles à la classe indigente. Mais le mot de libéralisme n'est applicable qu^à une théorie sur l'emploi général de l'esprit libéral , sur son extension à des mesures qui puissent embrasser la masse du peuple.
Or, que veut celte masse? Elle veut ,
Le plein exercice des douze passions, 316 ; Les sept droits naturels et le minimum, 187, 169. Ces deux volontés sont la même, en différentes expressions.
Pour être libéral envers la masse du peuple , il faudrait lui garantir ces divers biens; et le libéralisme est la théorie qui les lui garantira en tout ou en partie.
Le libérîjflisme comprend donc deux sciences encore inconnues.
1®. Celle de l'Association, qui garantit le plein exer- ,cice des facultés précitées.
20. Celle du Garantisme (6®. période), qui ne procure que le demi-exercice de ces facultés.
El comme nos partis politiques, nommés Libéraux ou
UllrdS, Ligueurs ou Frondeurs , n'ont jamais eu la moindre idée d'aucune étude ni opération relative à ces ] garanties, aucun d'eux n'a droit à s'attribuer l'esprit de : libéralisme, qui suppose une tendance à l'établissement de ces. garanties.
On ne vit jamais abus de mots plus étrange, et par suite abus de choses. Un parti politique prendre le nom d'une science qui n'est pas encore née , et dont i! empêche l'étude , en la confondant avec les cabales d'ambjtion!
Il résulte de cet abus de mots , que les deux sciences dont se compose le libéralisme, sont décréditées de fait, avant même d'être connues , et qu elles sont obligées aujourd'hui de déguiser leur nom, parce que le libéralisme 7 ne présente que le sens d'intrigue démocratique , tendance à envahir les fonctions administratives, sous l'apparence d'un beau zélé pour le peuple , à qui cet envahissement ne garantirait aucun des droits qu'il réclame, pas , même le plus urgent de tous , le minimum proportionnel (chapitre VI).
En déclinant les prétentions des soi-disant libéraux , je leur jette le gant d'autant plus franchement, que je les considère tous comme mes partisans secrets. Ils pourront s'ofiFenser de quelques doutes sur leur philanlropîe ; mais la bonne nature l'emportera ; et comme ils sont, pour la plupart , trés-ambitieux , ils seront , plus que toute autre classe, disposés à réfléchir sur la vaste carrière d'timbition que je viens d'ouvrir au 2®. moyen, et qui est pour tous les partis sans distinction.
Pourquoi les modernes , si pourvus de lumières en certains genres, n'ont-its fait aucun pas dans la science urgente, celle d'associer les industrieux? C'est qu'ils
588 PBOLÉOOllèNES.
n'ont jamais connu les voies à suivre en garantie sociale, où Ton doit prendre pour règle ,
D'enrichir toutes les classes de citoyens , sans, en appauvrir ni spolier aucune:
De procéder par les réformes industrielles, sans a'occuper de la politique administrative.
Telle «st la marche suivie dans les deux moyens positifs que je viens d'exposer : ils enrichissent les hommes à talent, sans spolier personne ; et loin de contrecarrer l'administration, loin de provoquer des suppressions ou destitutions de fonctionnaires , ils posent en principe la nécessité d*auginenter le nombre des fonctionnaires et dignitaires, qui, ruineux aujourd'hui, deviennent utiles dans l'Association , où le travail étant attrayant, exerce attraction sur eux comme sur tout le monde.
Quel accueil pourrait espérer la théorie sociétaire, si elle débutait comme celles de nos prétendus libéraux, qui ne savent qu'appauvrir les savants et harceler l'autorité, sous prétexte de sauver le peuple? Bien loin d'effaroucher les grands, cette théorie ne les aborde que le rameau d'or à la main. Elle dit à un ministre : c Que désires-tu? des richesses, des grandeurs? Tu D*es qu'au 2^. rang, soumis aux intrigues dexour, qui peuvent à chaque instant te faire chanceler : veux-tu devenir plus grand que ceux que ta sers? veux-tu up trûne plus beau que celui de France ou d'Angleterre, le trdne du inonde {Omniarchat), ou d'un tiers du uioude{Douzarchai)^ Yeux-tu seulement un empire égal A la France? Veux-tu, en acceptant cette bonne fortune , jouir du témoignage de ta conscience, faire à la fob le bien de ton souverain et de son peuple, libérer ta nation de sa dette publique? » (Introduction») >
IlfTERHÂDE. 389
Ainsi s'exprime et opère le vrai libéralisme ; il donne à tom, sans rien ravir à aucun; méthode opposée au plan d'abaisser les grands sons prétexte d'enrichir le peuple , qai , en définitive , a toujours , comme' l'àne de la fable, deux bâts à porter sous tous les réginoes ci- ' yilisés.
Les illibéraux sont plus francs; ils avouent qu'ils veuletti s'empaiîer de tous les privilèges, et pressurer les industrieux autant que possible. Je me garderai bien de (aire Tapologie de leur cupidité; mais je remarquerai, & ce sujet, qu'en voulant la réprimer, on h'a su se rallier à aucun des deux principes qu'il eût fallu suivre : je les ai exposés plus haut.
« Eh! quel moyen de les suivre, va-t-on me dire? Il
> faudrait posséder comme vous un faisceau de sceptres
> imjiériaux à distribuer, un assortiment d'empires à » proposer aux amateurs. > Passons sur ces badinages , qui bientôt seront pour les plaisants un sujet de profond dépit : je les attends au dénouement très -prochain. Jusque-là , insistons sur les principes du vrai libéralisme , si peu connus :
Enrichir tout le monde , sans spolier personne ;
Réformer le système industriel sans déplacer aucun fonctionnaire ackninislratif , sans s'ingérer en aucune manière dans les opérations de l'autorité établie. ^
Ces deux principes sont tout à point l'opposé dû système de nos soi-disant libéraux, qui , loin de savoir enrichir le peuple, ne savent pas s'enrichir eux-mêmes, et ne tendent à la fortune que par des voies qui portent ombrage à l'autorité.
L'absence du véritable esprit libéral entrave les découvertes en politique sociale; le faux libéralisme enracine
390 prolégomêhes.
Iesneufflëattxlymbiqués51; il consacre Tëgoïsme et la dupiiciCé d'action : je le démontre*
Y Égoïsme. Jogeons-eo par le plus fameux patron dés libéraux, Caton, Vertueux républicain, dont l'opinion entrait en balance avec celle des Dieux mêmes :
Victrix causa Diis placuit, sed victa Gatoni.
Or, qu'était-ce que les vertus de Catôn? En voici un sommaire., un petit tableau, fait pour servir de modèle.
Caton prêtait son argent à la petite journée; c'était Tusurier. le plus dévergondé qu'il y eût dans Rome. L'usure y était, au temps de Caton, vertu endémique chez tous les aniis de la patrie.
Caton faisait, de ses nombreux esclaves, une maison de prostitution; il leur permettait, à prix convenu, des accointances quelconqirês , soit entre eux , soit aVec le public, le tout pour le triomphe de la sainemorale.
Caton applaudissait aux jeunes gens qu'il voyait fréquenter les maisons de filles de joie; il déclarait ces jeunes gens amis de la république et des bonnes mœurs; et vraiment ces jeunes gens étaient amis de la chose publique, rès publica. ' • •
Caton, en vrai ami de Ja* chose publique, prêtait sa femme aux protégés, notamment à Hortensius, avocat célèbre et très-influent dans le sénat , mais avocat trèsdispendieux, car il avait exigé de Verres un fameux sphiiix d'argent. Ledit Hortensius rendait des services & Caton, qui, pour la balance du commerce, chargeait sa femme de solder le compte; paiement économique et vraiment républicain !
Enfin Catoii, digne émule de certains modernes, avait toujours , dans les débats politiques, le refrain des Robes*
. INTEliMÊDE. 591
pierre et des Marat, la guillotine: suppliciumsumendum. C'était la conclusion habituelle du sévère Caton, non inoins stitèré de yin que de sang, car il était d'habitude ivre chaque soir; aussi J.-B. Rousseau nous dit-il, pour rachèver de peindre ; •
La. vertu du vieux Caton; • Chez les Homains tant prônée , Était* souvent, nous' dit-on, De Falcrne enluminée. .
Calon était donc le phis éhonté des égoïstes, et pourtant Gaton est lé héros de vertu sociale ; c'est le modèle des sentiments patriotiques. Autant en serait des.Solon, des Lycurgue, et de tous lé» fameux libéraux, si j'essayais d& disséquer Jeofs vertus , dont je fais grâce aux lecteurs , afin de n'bumiKer ni libéraux,' ni autres, etih'én tenir â mon plan, qui est de ne heurter ni encenser aucun parti.
J'aime les libéraux ; je préfère leur société à celle de leurs antagonistes; je suis, comme eux, ennemi du despotisme qui ne peut plaire qu'à ceux qui l'exercent; mais jd souris de pitjé quand ils exposent leurs moyens, tous tendait à perpétuer l'égoïsme dont je viens dé peindre un héros, et la duplicité d'action; autre vice de leur système. Je. me réserve d'en donner la preuve positivé à Texlroduction.: nous n'en sommes ici qu'aux préludes en négatif, et je passe au 2«. vrce.
j^ Duplicité d'action. Les aveugles-nés seraient moins aveugles que nos libéraux sur ce qui touche à la duplicité. San» recourir aux leçons de l'histoire, aux agitateurs d'Athènes et .de Rome , ne snffit^il pas des événements récents pour démontrer que lé libéralisme est une armée à double ligiie, dont ia l^*?. se compose d'honhètés gens, bien intentionnés , révetirs d'équilibre et de constitution.
59â PBOLÂGOIlèllES.
Après eox viennent, en 3^, ligne, les dèmagognes, troupe de garnements qui, encasde TÎctoire, s'empareront du butin et immoleront les libéraux mêmes , ainsi qu'on l'a vu en 1794. .
Le libéralisme est donc un parti d'enfants perdus , mis en avatit par les démagogues:* ceux-ci, après une victoire , savent prouver qu'ils sont les vrais patriotes , et que le cdté libéral est trattré à la patrie. Pour faire face à ces intrigants, leâ libéraux n'ont d'autre ressource que de saisir le rôle du ministère qu'ils ont renversé, de rétablir le despotisme et l'oligarchie, afin de comprimer les agitateurs.
Il n'est donc pas de ressort plus illusoire que ce faux libéralisme, qui tend à déposséder les titolaires, pour établir ensuite , ou Toligarchie inquisitoriale , ou la démagogie et l'anarchie qui mènent au despotisme militaire. C'est pourtant sur cet échafaudage de duplicité et de cercle vicieux, qu'est fondée la science de nos régénérateurs.
D'où vient cette aberration? De ce qu'ils ne connaissent pas les deux principes du vrai libéralisme, 588, principes dont l'observance aurait conduit depuis longtemps à la découverte des garanties sociales. Bien loin d'y tendre en aucun sens, on n'est'parvenu qu'à envenimer les défiances, et établir entre l'autorité et le mot de libéralisme une antipathie très-fâcheuse.
Parmi les duplicités d'action qui naissent du faux libéralisme, j*en pourrais citer de bien déplorables, entre autres celle dont aujourd'hui la nation grecque est victime. Les gouvernements , alarmés par le penchant connu des libéraux à changer le ministère et les autorités, ont proscrit tout ce qui porte une couleur de libéralisme , et
fUtfcRSÉDK. 395
tes HMlbeureux Hétèrisies ont été, par suite de cette défiance , abandonnés à la hache des Turcs. La politique en est yenue au point de favoriser le mahométisme et le judaïsme , aux dépens du christianisme , tant est grande la défiance qu'inspirent les libéraux , par leur manie de contrecarrer les autorités , dont un politique judicieux ne doit jamais s'occuper, puisque la source du bien social J réside exclusivement dans les améliorations industrielles» qu'aucun gouvernement ne soi^e à entraver. La fondation d'une Phalange sociétaire serait protégée par les inquisiteurs de Goa, comme par les Certes. Tout gouvernement sait bien discerner ses amis et ses ennemis.
Provisoirement, pourquoi devons -nous augurer la fayeur des cours et des grands? C'est que l'Association, au lieu de harceler le ministère et traverser ses plans , selon hi coutume des libéraux , débute au contraire par lui garantir des postes bien supérieurs aux dignités actuelles, s'il adopte seulement une opinion neutre, expectante et conditionnelle^ comme celle-ci : c On ne risque rien d'essayer le mode sociétaire sur un hameau , ne fûtce que par espoir des économies matérielles, surtout en combustible. »
Retranché dans ce langage de prudence , un ministre réfléchira aux suites de l'opération ;• il pèsera la chance de distribution de sceptres qui aura lieu à la fondation de l'harmonie. Des esprits frivoles, des politiques à courte vue» en gloseront ; je ne daigne pas les désabuser, puisque je ne veux persuader que le très-petit nombre» ma théorie n'ayant nul besoin de l'opinion générale, mais seulement du suffrage de quelques hommes exempts des petitesses de leur sièele. Je récuse tous ceux qui ne sautaient pas reeoonattre,
594 PBOUteOMÈBKfi.
€ Qu'il n'y a ni libéralisme, ni liberté, sans te minimum > proportionnel, dont les trois conditions énoncées 172, » 173 et 187, devaient être boussole de l'esprit libéral, f qui n en a tenu aucun cas, »
i\ restera donc à indiqaer aux faux libéraux , quelles Toies Hs auraient dû suivre pour achemioér par degrés à rétaUissemeBt du minimum , en observant les régies cidessus établies :
Enrichir toutes les classes de citoyens, sauf les rripons : Se concilier avec tout gouvernement, fût-ce l'inquî-
sitton :
Éviter en tout sens TégoXsme «t la duplicité d'action. J'expliquerai ^ à Textroduction , comment on aurait pu spéculer pour atteindre ces divers buts, sans effort de géiiie, sans ibventîoD du mécanishie sociétaire.
Ce serait intenter à Tesprit humain une mauvaise querelle , que de poser en principe qu'il est coupable pour n'avoir pas su inventer l'Association. Chacun est toujours en droit de répondre que la nature ne lui a pas donné Je génie inventif : mais chacun pouvait opérer sur les procédés connus en civilisation ; et c'est sur leurs emplois possibles , sur les modifications négligées , que j'incriminerai les faux libéraux , qui ont manqué par cette faute l'entrée en garantisiîîe.
Rentrant dans le sujet de cet entr'acte, je vais prouver que loin d'éire généreux pour la masse du peuple , ils ne le sonl pas pour 'eux-mêmes; qu'en tous pays ils sont ennemis de leur propre corporation^ et bassement prosternés devant la politique qui les trahit comme ils se trahissent entre eux.
Cette discussion sera le sujet des 3?. et 4^. moyens. J'ai pris l'engagement de convertir, dans le cours de cet
tnlermède, les plus engoués de la Civilisation : il est entendu que je ne prétends étendre la conversion qu'A 1/8®. qa 1/10^.» puisque je n'ai nul besoin d'en désabuser un plus grand nombre.
J'ai mis en: jeu la gloire et la fortune dans les deux prenùers moyens ; employons les deux derniers à stimuler Tamour-propre des individus , et l'honneur de la corporation entière » humiliée en tout sens par là politique et Topinion. -■ ~
TROmÈMB JIOVKN , RÉOiiTIF-PRATIQUE.
Leorrés sur la Fortune et la Gloire.
A> la suite des- deux moyens de fortune et de gloire que j^aifait valoir, il convieqt de placer' en "parallèle un tableau du sort des savants dans leur-Civilisation pertectibilisée. Nous eh déduirons la conclusion suivante :' . Que les savants et artistes , 'en prônant la Civilisation , toimbent dans un iUibëralism^eotnp&sé, car ils deviennent persécuteurs des seienées et des arts, et. persécuteurs des classes libérales de bonne foi.
Telie est, par le fait, la mai^che qu'ils adoptent en repoussant la théorie sociétaire.
I^Tousnela contrecarrons pas, diront-ils; nous sommes partisans déclarés de toute économie réelle, de toute voie de restauration physique et morale : nous ne re-« poussons que les exagérations , ks pluies dé sceptres in^ périauxlit
. Je reprendrai cette^ plaisanterie à rUltîenne; ce serait ralentir que d'y répliquer ici« Mais si les récompensés du â"». moyen n'ont pas l'art de leur plaire, Us acceptent
396 PBOLéGOftÈffiSS.
aa monM celles du 1^>^., qui n'ont rien de gigantesque. Us jugeront très-conTenabJe qu'une Phalange accorde un prix de dix sous pour une belle tragédie, et qu'il en rèisulte 500 mille francs pour Fauteur.
Les yoiià d'accord sur ce point : il serait fort bien , diront-ils, d'obtenir cent mille écus et la décoration triomphale 9 au lieu de cent texations et cent humiliations que valut à Racine la pièce d'Athalie , et que raient encore aujourd'hui k leurs auteurs tant de bonnes pièces. Mais tout cela serait trop beau , s'écrient nos savants; et làdessus ils retombent dans leurs jérémiades cirilisées , leurs chansons d'impossibilité, refrains favoris de la nation française. Les savants, en France plus qu'ailleurs, sont pétris d'impossibilité ; toujours engagés dans les opinions extrêmes , croyant tout possible si on veut adhérer à leurs perfectibilités idéologiques, et iimt impossAk si on révoque en doute la suprême sagesse é^ leurs 400 mille volumes.
' Dissertons sur le triste sort que leur £ût cette Cirilisation , qui donne à un agioteur 90 millions de bénéGce en une s^e année : analysons les libéralités qu'elle tait à ses hommes utiles et dignes de protection.
Le jour où je mis la main À cet article , j'avais été trois fois de suite révolté par des tableaux de la pauvreté des savants. Le matin , en lisant dans les journaux une séance de l'Académie française , j'y avais trouvé des stances de H. Raynouard sur la misère du poèke Gamoens, qai, dans un âge avancé , déaiandait l'auasône dans les rues de lisbonne. Sur le midi, feuilletant quelques papiers,. je trouve une ancienne gazette oé l'on ièftàtmi la panrralé de M. Heyne, savant disluigué d' Allemagne , qui pendant la majeure partie de sa vie eut à peine quelques pommes-
de terre à manger. Le soir , an Yolame de Racine me tombe sous la main, et j'y lis des détails sor la pauyretè de Dumarsais , qui dans sa vieillesse était réduit & se faire précepteur.
Ainsi , trois fois dans an jour je fus assiégé par les bi-* deuses peintures de la pauvreté des savants, et je résolus de leur adresser ane boutade sur leur manie de tendre Tautre joue quand la Civilisation leur donne un soufflet; de se prosterner devant les agioteurs, les usuriers et la clique de sangsues mercantiles à qui la Civilisation jette des millions à la tête. Quel est donc ce penchant abject qui les porte à vanter un système de fourberie dont ils sont victimes? n'est-ce pas ressembler à l'enfant qui baise la verge dont on l'a frappé , ou à la canaille ebinoîse qui remercie le mandarin lorsqu'il lui a fait donner la bastonnade? encore ces enfants et ces Chinois ont-ils pour eux l'excuse de la contrainte.
Pour éveiller les savants et artistes de cette apathie honteuse, démontrons que leur Civilisation chérie est armée systématiquement contre eax. le vais analyser cet effet en pratique, 3^. moyen, et en théorie, 4®. moyen.
Commençons par les effets pratiques : je m'appuie d'an événement récent.
En i818 ou 4817, TAcadémie française mit au concours le tableau du bonheur qu'on trouve danê la culture des lettres.
On y trouve d'abord la pauvreté, voie de bonheur assez doateuse. On y reiicontre de plus tous les dégoûts imaginables; détraction, plagiat, asservissement, avtlissement.
Tels sont les fruits bien connus de la culture des lettres et des arts en Civilisation; et si l'on en doute, qu'on
398 PROLfeoiukRES.
prenne information yers les quarante auteurs dont les tragédies attendent à la porte du thèAtre français; humiliation d'autant plus fâcheuse, que dans d'autres thèfttres, le mélodrame ne fait guère antichambre; il esl admis d'emblée , et enrichit soudainement ses auteurs.
Dans le concours de 1818, l'Académie avait exigé qu'on peignit aux savants leurs disgrâces comme un sort plein de charmes ; enfin , qu'on leur dorât la pilule.
Pour récompense» elle proposait un prix de trois cents francs, tandis qu'au même instant, la petite république de Genève donnait des prix de douze cents francs, et l'Angleterre en donnait de vingt-cinq mille et huit mille francs dans Aberdeen, poui* un seul discours. Mais ik s'agissait ici de vanter la pauvreté , et le prix de 300 (raojo^ étaii bien assorti au sujet.
L'auteur couronné, M* Lebrun, pour encourager les savants à la résignation , leur disait ;
c On vit si peu de temps et de^î peu de chose ! • Que ne prêche-t*il cette frugalité aux possesseurs de siné^ cures, et autres personnages qui, selon Rabelais, ne vivent pas de peut Jadis Alexandre donnait à Aristote de quoi tenir un train splendide; et tout récemment , l'Angleterre donnait à Newton d'amples revenus. Louis XIY voulait que les beaux esprits qui honoraient son régne fussent à l'abri de cette médiocrité de. fortune. Pourquoi donc prêcher aux savants le genre de^vie de Diogène, les haillons et le tonneau,* tandis qu'on assure à la classe méprisable des agioteurs, un faste scandaleux? Mais, selon M. Lebrun, les savants n'ont pas besoin de fortune ; ils ont, dit-il, assez de ressources dans l'étude :
Elle sait des paroles.
Pont le charoM assoupit les plus vives douleurs.
ihtermèbe. 399
Je De yois pas quelles paroles peui savoir l'étude, pour dédommager un malheureux littérateur que poursuÎTenl la famine et les créanciers. Quand il est obligé» comme Rousseau» Gamoëns et tant d'antres» de sacrifier soa temps à un travail mercenaire » ou & la mendicité » gueUes parole$ saura l'étude y pour le consoler de ne pouvoir pas vaquer à l'étude? Si les académies croient qu'elle fasse le bonheur des homme» studieux» que ne leur assurentelles de quoi étudier; que n'obtiennent-ils au moins un minimum de gens de lettres?
Soutenir qu'un amant de la gloire doit cultiver le$ lettres pour se consoler du défaut de fortune» c'est devenir Técho de Jf. Vautour, personnage de comédie» qui prétend, que» < lorsqu'on n'a pas de quoi payer son loyer»
> on doit avoir une maison à soi. i Mais celui qui ne peut pas subvenir aux frais de loyer» est précisément celui qui n'a point de maison; et de même» l'homme qui voudrait consacrer sa vie à l'étude» manque »* pour l'ordinaire » de celte fortune qu'on méprise à l'Académie française > et sans laquelle un homme studieux doit être fort malheureux» puisqu'il ne peut plus entendre parler cette étude,
Qui sait des paroles, Dont le cbarme assoupit les plus vives douleurs.
Dans ladite séance» on put. remarquer un incident fâcheux pour la thèse du jour; l'un des- concurrents osa contredire l'Aréopage; c'était M. Delavigne» poète connu par la tragédie des Vêpres Siciliennes et autres ouvrages, c L'auteur» dit un journaliste» a osé changer le programme
> du sénat littéraire» et envoyer à l'Académie» sous la » forme d'un doute injurieux » la question du bonheur » que procurent les lettres : l'assemblée n'a pas manqué
400 PBOLiGOIlftBBS.
9 d'accueillir celle anooiice avec on malin plaisir ; tout le » monde riait» même le rapporteur. ».
Voilà des juges bieaimpartiaux: ils s'accordent d'avance À railler odai qui ne partage pas leur avis, celui qui ose émettre rranchement son opinion. Quel sens attache-t-on donc au nom de république des lettres, s'il ne régne pas à TAcadémie quelque liberté d'opinion sur des fadaises de vieille controverse» des balivernes morales comme le dogme du mépris des richesses : question sur laquelle on doit d'autant mieux accorder le franc-parler » qu'elle ne touche en rien aux intérêts de la politique? GeUe*ci» tout occupée à accroître la masse des richesses, ne saurait trouver nriimiEinL qu'un littérateur désire » comme tout autre , quelque minime portion de la richesse nationale.
Je pourrais sur ce débat opposer à l'Académie l'opinion d'un de ses sécrétâmes célèbres » Harmontel. Quand il était mourant de faim dans Paris» prêt à abandonner la litlérature et à retourner planter des choux en Auvergne» pensait-il qu'un littérateur dût mépriser l^aiyent» et se passer de cette fortune sans laquelle on ne peut pas même subsister» encore moins étudier? Il se fut conservé aux lettres que par la protection d'un savant trés-opposé aux principes actuels de l'Académie; c'était Voltaire » qui ne pensait pas qu'un littérateur dût vivre de si peu de chose : et si Voltaire n'avait eu» selon le vœu de H. Lebrun» que de quoi vivre de peu , lutter contre la funine et assoupir ses douleurs par l'étude, comment aurait-il pu soutenir MarmottAel ?
Combien de fois l'Académie a-t-eHe été sur ce point réfutée par ses propres membres! Saint-Lambert» eh recevant du midatre une pension de 3 mille flrancs » lui répondait eh ces termes : c Permettes que » pour vous
iRTimitos. 401
«remercier d'une manière digne de tous, je fèlieUe 9 d'abord les lettres d'aToir trouvé un ministre qm» etc., » qui nous paie bien , qui ne partage pas l'opinion de l'Académie sur les didjoies qu'un Uttérateor doit trouver dans la pauvreté.
Qu'il me soit permis de soumettre ici à une épreuve l'auguste compagnie, dont je ne gotte pas l'opinion sur le mépris des ricbesses.
Je suppose que le souverain , en lisant les détails de la séance, en eût adopté les doctrines, et qu'il eût chargé «on ministre d'écrire au docte Aréopage la lettre suivante : -€ Sa Majesté condamne comme vous le profane écrivain ^ qui doute que la culture des lettres suflBse au bonbeur ;
> et voulant rendre hommage à vos principes , en foire une
> pleine et entière application, elle supprime, à dater de
> ce jour, les pensions publiques ou secrètes des président,
> secrétaire et académiciens. Elle considère ces émolu-
> ments comme un outrage aux lettres : dorénavant elle 9 réservera les pensions à ces aveugles , comme M. Dela-
> vigne, qui pensent qu'aux charmes de l'étude il faut
> joindre celui des secours de la fortune. * A cette lecture, combien aurait-on vu de froncements de sourcil dans la docte assemblée qui s'accorde à railler, avec unmalm plaisir , ceux qui doutent que la culture des lettres doive suffire à des lettrés réduits, comme Rousseau, Harmontel et Camoéns, à l'indigence et même à la mendicité !
Sur ce, l'on va me répondre, c qu^'il ne faut pas prendre j à la lettre ces louanges de la pauvreté ; que ce sont * des momeries convenues et de politique obligée en Ci-
> vilisation^ >
Je le sais : mais comme celle politique devient inutile dés à présent , il importe de la réfuter dans ses appli-
402 PROLÀïOHÈIfES.
cations les plus récentes, et faire bien connattre aux savants de diverses classes , le piège où ils s'entraînent les uns les autres par leur faux libéralisme , leurs aberrations systématiques en idées libérales. Il n'en est pas de plus intéressés à cette réfutation que les académiciens de Paris , pour qui la découverte de l'Association est un vrai Pactole ; car si la langue française est adoptée pour langage provisoire de l'unité , le titre de littérateur français, et surtout d'académicien de Paris, sera un relief colossal, et on accablera d'offres séduisantes chacun de ces écrivains , pour les engager à accepter une direction d'instruction publique. On ne saurait évaluer à moins de cinquante mille fr. de rente les offres qtii seront faites.é tout académicien de Paris, et proporlionnément à ceux de moindre importance. Il convient donc, pour leur intérêt, de les détourner du mépris des richesses , les prévenir contre cette marche de la politique civilisée , obligée d'appauvrir- systématiquement les savants, d'après les motifs exposés au 4®.. moyen ci-aprés.
€ette politique devient également vicieuse dans l'intérêt dés souverains, qui ont besoin que le mécanisme sociétaire vienne sans délai les délivrer du poids des dettes publiques,. et des révolutions dont elles sont le germe.
Il est donc nécessaire de combattre la résignation des savants à la pauvreté; de les éclairer -sur celte jonglerie morale qui spécqle sur leur misère , et les critique lorsqu'ils osent, coname M. Delavigne, dédaigner le bonheur d'être pauvre et persécuté.
Passons à l'examen du jugement de l'Aréopage sur l'opuscule dudit concurrent. Je transcris le récit du journaliste, f Porteur de* plusieurs couronnes acadé- > miques, il a poussé i«'iif gratitude et ^'mnivÉREiiCE
lIITfiRMÈDE. 405
» jusqu'à renier en quelque sorte les lettres et T Académie. 9 LS rapporteur s'est laissé aller à sa faiblesse pour un 1 jeune homme qui du moins n'était pas coupable du 1 crime de iése-poésie. C'est alors qu'il a loué^ presque 9 sans réserve, l'originalité.» la yerve, la gaieté comique, 1 les vers brillants et naturels de celui auquel le sévère » Aréopage voulait bien accorder une mention hono- » rable. >
Quoi, parce qu'un honime est bon poète et porteur de plusieurs couronnes bien méritées, il faut que sa pensée àoit asservie' aux convenances de telle compagnie ! qu'il en devienne le Séïde, et moins encore; qu'il soutienne en mercenaire , en quôleùr de cent écus, un sophisme trësrdangereux en ce qu'il pousse les littérateurs à leur perte ! il les excite à mépriser l'appui de la fortune dont ils auront besoin tôt ou tard, pour soutenir une famille, pou^ produire leurs ouvrages, les ^défendre contre là détraction; enfin, pour échapper à la servitude littéraire, au besoin d'écrire pour le compte d'pn académicien opulent, SB mettre à sels gages, ef le voir publier sous son nom telles compilations ou compositions dont le salarié littéraire- aura eu toute la peine et tout le mérite! Faut-il donc déguiser aux savaiits ces vérités incontestables; les exciter à croupir dans la pauvreté, leur en vanter les charmes imaginaires, sous peine d^ïrrévérence et d'ingratitude emers^VXcâidémieï Quel noble rôle assigné aux écrivains I quelle liberté garantie à la pensée 1 * ' '
Puisque M. Delevigne excelle en poésie, de l'aveu de ses juges sévères , il devient lui-mènie juge compétent sur les jouissances de l'art. Il peut nous dire quelle dose de bonheur lui a procuré la culture de cet art : il n'est
404 PROUfeOllàHBS.
doue ni ingrat, ni irréyërent» mai» seulement sincère» en dèderant , dans ane joCe èpttre » qu'il n a point trouyè dans la culture des lettres ce bonheur que TAcadéniie fe«t isder de la richesse : et cette opinbn si franche , si plausible y devient un crime aux yeus d'homoies voués à la recherche de b Tèritè ! 1 !
Poursuiyons sur le forfait littéraire de M. Detavigne : je continue à transcrire.
c H critique à bon droit rimportance que se donnent » les savants, leurs courtes lumières, et Firainense » ^orance de cette science orgueilleuse qu'il dépeint » dans ce vers :
J^ai su tout expliquer, ne pouvant tout connaître.
En éSet, la philosophie a youlu expliquer même les passions dont elle ne connaît nt le mécanisme , ni le but. Aussi veut-elle encore aujourd'hui placer le bonheur des nations dans la richesse, selon les Economistes, et le bonheur des savants dans la pauvreté, sebn l'Académie. Voilà une de ces mille contradictions qu'onappelie torrents de lumières, et qui ne sont que le caractère >< Y duplicilè d'action (5i ).
Le journaliste avoue c qu'on a appkuifi au passage où
> l'auteur compare notre' savoir à un grand labyrinthe 9 dans lequel l'étude nous conduit à l'aide d'un 61 em-
> brouillé qui s'aBonge toiqours. >
C'est définir exactement les quatre sciences philosophiques, allongées de 400,000 tomes. Celui qui juge si sainement sur le tout, est<-il moins sage dans son opinion sur le besoin de richesse ? et pourquoi gêner la liberté de la pensée, sur un problème aussi embrouillé que celui du bonheur des litlèniteurs ou autres classes d'hommes?
mrBXMtia. 405
qu'y a-t-il de si irrèvèrent à placer ce bonheur dans la fortuncf, dont, après tout, les àcadémieieos ne sont pas si ennemis qu'ils affectent de l'être ?
Une tërité de tmX à leur opposer, c'est qu'en France les littérateurs ont été la plupart très-malheureux , faute d'un peu de fortune. Le nom de l'auteur couronné dans cette séance rappelle qu'un fameux poëte de même nom, Lebrun-Pindare, l'honneur de la lyre française^ a été, comme son collègue J.-B. Rousseau, accablé de dégoûts par les détracteurs, sans que la' nation qu'il illustrait ait rien fait en sa faveur. L'Académie ne niera sans doute pas l'influence des détracteurs, puisqu'elle a, dit le journaliste, beaucoup goûté les vers suivants de M. Delavigne :
Que de petits esprits , jaloux des noms cëlèbres , Prendront contre le jour, parti pour les ténèbres ! Les sots, depuis Adam , sont en majorité.
Si donc elle confesse 4'influence de la détraction, elle doit savoir que les littérateurs ne trouvent guère de moyen de lutte que dans la fortune : car il faut confondre Tenvie par de nouveaux chefs-d'œuvre; mais on ne peut les composer qu'autant qu'on a quelque revenu pour se dispenser d'un travail mercenaire ; il faut donc un peu de fortune aux savants, quoi qu'en dise l'Académie.
Parmi les littérateurs français, on n'a guère vu d'heureux que ceux qui ont su ailier l'intrigue et la fortune aux talents littéraires. Voltaire fut heureux dans cette carrière, parce qu'il était habile à lutter de subtilités commerciales avec les libraires, à leur opposer fin contre fin : mais Rousseau, qui était inhabile aux astuces mercantiles, fut très-maJbeureux dans la carrière littéraire. On ne lui
406 PROLËGOMÊI^S.
paya pas m^me 60,000 Tr. que l'Opéra lui devait pour bënèGce du Devin de Village. Par suite de ces injustices, il fut réduit à copier de fa musique pour gagner sa subsistance : n'eût-il pas été mieux pour lui et pour les lettres, qu'il eût joui d'un modique revenu?
On en citerait une foule qui ont subi .cette infortune. J'ai parlé de Rousseau, Camoëns, Marmontel, qui essuyèrent le sort du prince des poëtes ; mais si les personnages transcendants, comme un Homère, sont réduits à mendier, qiïel doit être le sort des littérateurs moins renommés, quoique dignes de distinction ? Ils essuient le double supplice de la pauvreté et de la raillerie. On en voit une foule dont la misère est raillée en vers et en prose, comme celle de Gilbert et Malfilâtre, dont on a dit :
La faim mit au tombeaa Malûlâtre ignoré..
Le mot t^nor^ n'est ici qu'une malice. MalfilÂtre n'était point ignoré de son temps, et avec 20,000 fr. de rente il aurait été un poète de grand renom. Il en fut ainsi de Don Cervantes ,
Qui corrigea son siècle et mourut de misère.
D'autres n'ont eu pour récompense que de stériles éloges. après leur mort; car il faut être mort, en France, pour avoir quelque droit aux faveurs de l'opinion. Lies rares exceptions, comme celle de Delille, confirment la règle , et ne sont qu'un masque d'équité dont se fardent les Zoïles. Ils sentent bien qu'ils trahiraient leur secret, s'ils ravalaient tout le monde : leur méchanceté serait trop à découvert. Aussi prennent-ils le parti de contredécimer les auteurs : au lieu d'en déprimer un sur dix , ils en bafouent neuf sur dix , et épargnent le dixième pour se
INTERlIËftË. 407
idonner des airs de suffrage équitable ; encore souvent renvoient-ils leurs éloges après le décès « Quand un grand écrivain n'est plus de ce monde, on daigne enfin reconnailtre ce qui lut est dû , publier un recueil de ses ana , se cotiser pour lui élever un mesqttin monument. Aujourd'hui, l'on sollicite en France de misérables souscriptions pour une statue de Molière* Quelle honte à un État de 29 millions d'habitants, d'attendre un siècle avant d'ériger un -monument à qui l'a si bien mérité! Ces hommages expiatoire^ aux dérunts , ne sont-ifs pas autant de soufflets que la nation se donne à elle-même?
On l'a nommée la grande nation : si elle l'a été quelques années par la guerre, on peut sans injure lui décerner , en feit de gratitude littéraire , un nom tout opposé, lui allouer le titre que lui donne Kolzebue ; ces petits Français : et vraiment ils sont des plus petits , quand leur lésine offre un prix de 300 francs à qui osera nier l'évidence, et vanter aux savants les charmes de la pauvreté.
La tâche des sociétés savantes n'était-elle pas plutôt de pourvoir au soutien des auteurs pauvres et des talents enfouis? C'était \h un problème digne d'occuper de vrais libéraux : tant d'événements leur ont donné l'éveil sur ce sujet! Métastase faillit rester portier toute sa vie, sans le hasard qui lui procura la connaissance et la protection d'un cardinal. Quelle honte pour le monde savant , que tes Marmontel et les Métastase ne soient rendus à la littérature que par une aumône fortuite ; que les grands talents formés par la nature soient presque tous étouffés par l'indigence; qu'on n'ait avisé à aucune précaution tutélaire pour discerner et soutenir ceux que la nature destinait à exceller dans les sciences et les arts, et qu'on aille
iOS PROiiconkiiES.
chercher eidasiremeDi des objets de calle p^rsii les morts , quand il y a foale de talents parmi les virants!
On nous vante les productions de divers Butears mè* diocres da siècle- de Louis XIV ; on nous les dépeint comme autant de phénix, parce qu'ils ont le passe-port exigé en France» Vavantage d' être morts: l'opinion sur ce point opère comme les cloches du lutrin, qui ,
Pour bonorcr les morts , font mourir les vivants.
On trouverait dans la seule ville de Paris trente écrivains négligés, enfouis dans un travail mercenaire, et qui, s'ils avaient le nécessaire pour se livrer & l'étude , surpasseraient en vers et en prose bon nombre des vieilles idoles du siècle de Louis XIY. On écrit aujourd'hui avec plus de pureté et de goût. Nos écoliers mêmes n'oseraient pas , dans le style apologétique, employer ces pesanteurs de Boileau :
Grand Roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire.
Et nos échappés de collège feraient des odes meilleures que celle sur la prise de Namur.
Mais il règne en France un accord général pour la détraction anticipée, surtout contre les inventeurs qui n'ont aucun moyen d'accès, d'examen et d'épreuve , et qui seraient fort bien accueillis s'ils se présentaient avec la fortune d'un Voltaire , d'un Helvétius ; tant il est vrai que la richesse est nécessaire à tous ceux qui s'occupent de sciences , lettres et arts ! A défaut, ils sont communément réduits à se mettre à gages , se livrer , pieds et poings liés, aux écumeurs scientifiques et littéraires, qui mettent au jour d'amples ouvrages en salariant une douzaine d'écrivains pauvres dont ils s'attribuent le travail. Il faut
INTEftlIÈDE. 409
qu'un auteur sans fortune aille courtiser ces traitants, leur demander de remploi , leur persuader même qu'ils sont les vrais auteurs du travail qu^on a fait pour eux ; rapine exprimée dans ces vers d'un poète peu connu :
S'il vous naît quelque idée ,
Sachez la prâenter ayec ménagement.
Comme leur propre idée, arrangée autrement.
Yiolr-li-Ddc. Nouvel art poétique.
Le poëte cite à ce sujet l'administration, dont il dit : « C'est d'ordinaire l'obscur employé qui a tout le mérite » d'un travail dont l'employé supérieur a tout le profit. » Tel est le lot des écrivains pauvres, et surtout des inventeurs, qui, pour se produire, seraient obligés d'aller faire hommage de leur découverte & quelque potentat scientifique.
D'ordinaire, les découvertes tiennent, ou à une science inconnue , ou à des branches inconnues de quelque science . Or, quel appui peuvent espérer, sans la richesse, les hommes qui s'occupent de sciences inconnues, quand il n'existe pas même d'appui pour les sciences que tout le monde opine à protéger, comme la littérature? Analysons brièvement l'état de persécution où elle se trouve en France.
La détraction est parvenue & déshonorer successivement les ordres et les genres. Par exemple , on nous dit que la poésie n'est plus de mode : un littérateur ne doit s'exercer que sur le budget, le décrochement de la rente, et le vol sublime des huiles el des savons. Telle est la réponse qu'on fera à qui parlera de poésie (i). Cependant si ,
(i) En 1803, un homme de lettres, M. Noël, publia un dictionnaire de mythologie, très-déuillé et très-utile. JVntendb, ii U 18
410 prol£goiièmes.
par exception, Ton yeut bien admeltre encore quelqu'ombre de ce talent, à quel genre faudra-t-il se fixer pour complaire à l'opinion? Elle prononce que Tépopée est une antiquaille , un genre insipide. Choisira-t-on l'ode; c'est la poésie des écoliers, s'il faut en croire le goût moderne, et Horace aujourd'hui ne serait qu'un écolier. La satire, qui fit la renommée de Boileau, est encore moins recevable dans un siècle qui ne vit que d'encens , et en exige pour la classe même des agioteurs que badinaient Horace et Boileau. La tragédie est une bagatelle : on en a 40 à la porte du théâtre. L'auteur d'une tragédie est considéré comme un saute-ruisseau, qui ne peut faire son chemin que par la protection d'une actrice. Q]aant à la bonne comédie , elle est trépassée le lendemain de son apparition. Tel qui ferait aujourd'hui la Métromanie ou le Misanthrope, yérrait soii nom oublié la semaine suivante. Sur quoi donc s'exercer? Sur des pièces fugitives? cela est de mauvais ton ; c'est se donner le renom de poëte. La bonne compagnie ne lit plus les vers; elle ne s'occupe que de budget ou de charades. Notre siècle est semblable à ces gastronomes trop bien repus , dont le palais
Lyon , dire de lui : 9 On i*a blâme', a Paris , d'avoir écrit &ur ce » sujet-1^* » Je repondis: 5* Sur quoi fallail-il qu'il écrivît ? — » Eh , sur le commerce. — Mais s'Jl ne connaît pas le commerce ; » s'il est littérateur et non économiste , comment écrira-t-il sur w le vol sublime des huilés et des savons? »» '
Tel est Tavilissement oh est tombée la littérature. On exige* aujourd'hui qu'un lettré écrive en l'honneur du tripot d^agiotage/ Serait*elle avilie à ce point, si ses auteurs ^e s'étaient pas laissé appauvrir ; s'ils eussent étudié et mis en crédit les procédés du vrai libéralisme, dont le premier (!^xlroduction) a pour résultat d'enrichir les savants et artistes ?
IlfTERMÊDE. 411
blasé ne trouve plus aucune saveur ni aux mets, ni aux vins.
Cependant y comme il faut une exception, une grâce à quelque genre» on admet encore celui des couplets et vaudevilles, parce que c'est un moyen de mordre et de déprimer toute nouveauté. Aussi est^il prudent à Fauteur d'un opéra, de faire lui-même sa parodie, pour en prévenir une plus méchante.
Le zollisme n'épargne pas mieux les prc^ateurs. Il n'est plus guère possible d'écrire en prose au goût des Français, à moins de protection spéciale, ou d'influence administrative qui force les applaudissemepts et équivaille à l'arrêt burlesque :
De par le Roi : ces vers sont beaux.
Signé Louis ; et plus bas, Phelippeaux.,.,
Encore cette protection de quelques privilégiés n'estelle , je le répète , qu'une arme spéculative entre les mains des Vandales, qui s'autorisent de la louange donnée à l'auteur puissant , pour immoler 20 victimes. Les journalistes de Paris, qui sont de fort bons écrivains, remplis d'esprit, d'érudition et de moyens, se traitent respectivement d'imbéciles. Il en est de môme d^ns les arts: on a prouvé , bien ou mal , que la Galatée d^ Girodet n'avait pas le sens commun ; que ce n'était pas un sujet de peinture. D'où vient cet acharnement des savants et artistes à se déprécier réciproquement ? De ce qu'ils manquent de fortune. On n'avilit pas ceux qui possèdent un million. Loin de là; on prône leurs ouvrages avant qu'ils ne soient connus; on s'extasie devant leurs moindres bluettes. Si jamais on dut réfléchir sur ce désordre, c'est au moment 01) la théorie sociétaire garantit aux savants et
artistes Fa?énemeDt subit à une grande fortune* Ces injustices qui les accablent, ne prouvent-elles pas contre le sophisme qui présente pour gage de bonheur aux littérateurs, le mépris des riehesseê? Ils doivent en conclure à se rallier à la nouvelle science» qui les servira assurément beaucoup mieux en les élevant & la fortune , qu'en tes façonnant à la mépriser. «
Ultienne. — Je ne m'engagerais pas dans ces critiques sur rétat des sciences et des arts , si elles n'avaient pour objet de désabuser ceux qui les cultivent ; d'amener au moins quelques-uns d'entre eux à suspecter la civilisation qui les persécute» et à tourner leqrs vues vers l'Association.
Précisons bien le vice du faux libéralisme » où ils sont entraînés : je n'inculpe pas sous ce nom les intrigues politiques ; elles sont le péché de toutes les coteries ; et à supposer que des savants et artistes y participent , c'est un faible commun à toutes les classes, et non pas un grief d'accusation contre aucune.
Le côté vicieux de leur libéralisme, c*est la dtiperte composée. !<>. Celle des auteurs; je viens d'en donner des preuves plus que suffisantes ; 2^. celle du corps social qui est frustré de découvertes en Association et en Garantisme , points sur lesquels la science aurait fait de rapides progrés si , au lieu de se laisser leurrer de fumées de gloire, les savants s'étaient ralliés au principe de vrai libéralisme énoncé plus haut : enrichir toutes les classes utiles^ sans en spolier aucune.
Quel est le résultat du système qui excite lés savants à l'amour de la pauvreté? 11 les façonne & se contenter de l'état civilisé, et ne point songer à en inventer de meil-
leur : c'est donc un système ennemi des progrès sociaux. Si 9 au contraire, on excitait les savants à aimer la fortune acquise par lesyoies de Thonneur, ils en concluraient que l'honneur n'étant guère voie de fortune en civilisation , l'on doit s'appliquer à découvrir une société meilleure, et apte à enrichir les savants, lettrés et artistes. Ceux-ci, en se bornant aujourd'hui aux fumées de gloire, n'obtiennent le plus souvent ni fortune ni gloire, et sont leurrés sur tune et Vautre ,. en voulant sacrifier l'une à F autre.
Objectera-t-on qu'une société amie des mœurs , une grande Académie , ne peut pas décemment recommander aux savants et artistes l'amour des richesses? Pourquoi non, si elles sont acquises par les voies de l'honneur? Or, en adoptant cette règle de rechercher la fortune par les voies de l'honneur, et de la procurer par cette voie à tous les savants et artistes, on s'impose la condition de découvrir une société ullra-civilisée.
Ainsi l'on aurait marché au bien, en se ralliant spéculalivement à l'Attraction , dont le premier vœu est la richesse; et l'on a marché au mal, au prolongement de la civilisation, en déviant du premier vœu de l'Attraction, en façonnant les savants et artistes à la pauvreté.
Quel est le fruit de ces doctrines qui ordonnent de préférer la gloire à la fortune? Elles n'engendrent que l'hypocrisie générale. Chacun feint d'estimer la gloire et la vertu, et chacun en secret ne tend qu'à s'enrichir. Certaines classes ne prennent pas même la peine de déguiser cette opinion. Lesmarchands disent tout net : < Nous ne travaillons pas pour la gloire, c'est pour l'argent. > Ce que disent crûment les marchands, d'autres se bornent à le penser, et agissent en conséquence : les rares exceptions confirment la règle.
414 PROLÉGOMÊRfiS.
Si, au contraire, nous voulons désirer gloire et fortune à la fois, la nature est prête à nous satisfaire; et pour arriver d'un seul trait à nos trois Luis ou foyers d'attraction.
Au 1*'. foyer, — luxe, richesse , ambition sensueUe ;
Au 2®. foyer,— G/oire, honneur, ambition animique; il ne nous reste qu'à découvrir le secret d'arriver au 3®. foyer, celui d'association ou industrie sériaire , qui garantit favénement aux deux autres, et leur sert de lien.
Si nous ne voufons arriver qu^^au l^^. foyer en négligeant le 3®., la nature ne nous fournit d'autre moyeu que la fausseté r aussi est-elle caractère générafdes civilisée, qui tendent à Fa fortune aux dépens de Phonneur, ignorant Fart d'alfier l'un et Taulre. Si nous ne tendons qu'eau 2®. foyer, en .négligeant le 1®^., la nature nous jette dans les duperies et les disgrâces. Aussi l'homme épris de h vertu, et voulant la pratiquer aux dépens de la fortune, en vient-il à s'écrier : vertu, tu n'es donc qu'un vain nom! (L'Honnête Homme, ou le Niais, de Picard.)
Ainsi Tambition sîmpfe , désir der fortune sans gToire ou de gloire sans fortune, engendre fausseté et duperie : on évite Tun et Tautre vice par une ambition composée ou désir cumulatif de fortune et Je gloire; but où Ton ne peut atteindre que par la découverte d^urr régime social autre que la civilisation ; par l'invention d'une des trois périodes, 6®. Garantisme , 7®. Association simple; 8®. Association composée.
Si Ton manque le moyen de mettre les savants sur cette voie de découvertes j si on les en "détourne en les résignant à la pauvreté, quelle classe pourra les suppléer? P^i le peuple ni les oisifs ne s'inquiéteront de déeou-
vertes; elles seront négligées, et le monde social restera slalionnaire en lymbe civilisée et barbare.
Ainsi les auteurs d'idées soi-disant libérales , conime le mépris de la fortune, quelque louables que soient leurs vues, ont partout le lort de conduire à l'opposé du but , à l'opposé des inventions en mécanique sociale ; ils opèrent pour le salut de la société comme l'ours de la fable, qui d'un coup de pavé casse la tête à son ami; en voulant le dégager d'une mouche qui trouble son sommeil.
On commet pareille maladresse en appauvrissant les savants et artistes, en les réduisant au sort le plus mesquin, sous prétexte de leur créer un bonheur inconnu du vulgaire, un pur amour de la gloire, une félicité romanesque et vilainement démentie par les poursuites du créancier.
Un yice déplorable de ces jongleries , c'est d'abuser les prolecteurs bénévoles des sciences et des arts. On leur persuade qu'un savant Qst assez heureux quand il manque du nécessaire, et qu'il n'a que des fumées de gloire pour solder les fournisseurs qui lui envoient le sergent.
Il résulte de ces illusions, qu'un protecteur croit souvent faire aux savants et artistes une grande faveur, en LES ABSORBANT par uuc place de scribe ou cul-de-plomb dans un bureau : et pourtant ce protecteur est bien intentionné pour la science , tout en assassinant le talent par une fonction absorbante.
L'Angleterre commit cette faute à l'égard de Newton: il fut en partie absorbé par une récompense inconsidérée ; on lui donna une place lucrative de directeur de la monnaie , place où vingt autres pouvaient le suppléer.
La chronique assure qu'il y rendit de grands services ;
416 PROLteOXÊHES.
je le crois : on homme aussi éclairé» aussi intégre qoe Newtoiiy doit rendre d'émineols services dans tonte fonction qui exige la connaissance des sciences fixes : mais n'était-ce pas un meurtre scientifique , un scandale» que de le détourner des études où il pouvait servir le monde entier? Un génie tel que Mevirton appartient au monde, et non pas à TÂngleterre : elle devait donc éviter de le distraire de travaux où il servait Thumanité entière, tout en servant son pays.
Qui sait à quel point Newton aurait poussé le calcul de l'Attraction , s'il y eût donné ks vingt années qu'il perdit au service de la monnaie? Peut-être aurait-îl, dans le cours de ces vingt années» achevé ce qu'il avait si bien commencé , et étendu le calcul du matériel au passionnel. Ce travail aurait été d'autant plus précieux» que publié par Nevrton il aurait été adopté d'emblée ; tandis que mis en scène par un inconnu tel que moi» il aura des obstacles nombreux à surmonter» entre autres la prévention du siècle contre les inventeurs et savants sans fortune» toujours titrés d'imbéciles par la classe des publicains» dont le jugement» quoique diamétralement opposé à celui de l'aréopage français» arrive pourtant au même but selon la loi du contact des extrêmes : tons deux concourent également à dégrader la science et ceux qui la cultivent. Je m'appuie d'une preuve qui a Tà-propos d'éphéméride.
Le jour même où l'Académie vantait aux savants la pauvreté» un journal de Paris (Débats» 26 août 1818)» contait la déconvenue d'un poète absorbé par une faveur de cette espèce» de M. Viollet-Ie-Duc » auteur du Nouvel Art poétique» où il déplore la condition d'un littérateur français, f II prouve» par d'illustres exemples» ditlejour- » naliste» qu'avec le savoir-faire on va bien plus loin en
INTERMÈDE. Ail
n iilléraiure qu'avec le savoir. AiisH son poëme fort joli » est-il presque ignoré, » parce qu'il démasque les intrigues littéraires.
lien a obtenu la réconipense qu'on donne fréquemment en France au talent naissant, une place de scribe à lâOûfr.; le charme de gagner sa vie en amoncelant tout le jour des colonnes de chiffres, qui exigent une attention minutieuse et faite pour bébéter une tête poétique. Plaisant moyen pour électriser la muse et inspirer les beaux vers! Aussi n'a-t-on vu, depuis, aucune production de cet auteur. . Voilà comme en civilisation l'on excelle à absorber et ensevelir vivant un poëte dont le début donne de grandes espérances : on le paralyse , on l'anéantit , tout en feignant delç récompenser, et lui vantant les charmes de la pauvreté.
Redisons aux savants, que s'ils ignorent l'art d'être libéraux pour eux-mêmes, ils ne sauront pas l'être pour la masse du peuple. On a vu que le principe fondamental du libéralisme est d'enrichir toutes les classes, excepté les fripons : ai quel propos voudrait-on excepter les savants et artistes?
En les façonnant à se résigner à la pauvreté , on les a rendus incapables d'envisager sans éblouissement les ré-compenses que leur prépare l'état sociétaire. Cette idée de sceptres à obtenir leur paraît une billevesée ; elle ser;^ plutôt goûtée de leurs ennemis mêmes, des faux libéraux , qui jouent le désintéressement, mais qui, dévorés d'ambition , ne trouveront aucune proie trop copieuse , et prêteront volontiers l'oreille à ces perspectives : n'importe qui en profitera : j'ai dit (381) que la carrière est ouverte à tous, et j'ajoute, comme je l'ai promis, un éclaircissement propre à fonder l'espoir.
On croira ou l'on ne croira pas à la possibilité de TAsso-
418 PROLÉGOllÈNES.
dation et de rharmonie générale , ou unité universelle qui en doit nattre.
Je n'ai rien à dire à ceux qui n'y croiront pas , après la lecture du traité; je ne parle qu'à ceux qui croiront, ou qui hésiteront et se diront avec inquiétude : c Si pourtant cela était vrai; si cette Association allait réussir, et que les suites donnassent lieu à cette distribution de sceptres . (376) ou dignités analogues sous des noms quelconques ! dans le doute, n'est-il pas prudent de se ménager une ?oie d'accès, en se ralliant à l'opinion dubitative et conditionnelle (S81)? »
C'est pour ces hommes circonspects que j'insiste sur cette perspective , en attendant le traité des Séries pas* sionnelles , qui donnera les démonstrations.
Raisonnons sur une estimation locale , et sans embrasser le globe, spéculons sur un seul point, Madagascar. Voyons quelle quantité de couronnes disponibles fournira cette tie, en cas de versements coloniaux et d'oi^ganisation harmonienne.
Madagascar, où les Français et Anglais ont souvent essayé des établissements, n'a pas plus de 4 millions d'habitants. L'tle peut, avec ses attenances, Archipels de Comore , de France et Bourbon , nourrir 45 millions d'habitants qui formeront deux califats ; nord-Madague et sud- Madague.
Il n'existe parmi les roitelets ou brigandeaux du pays, aucun titulaire de califat ou Ennëarque (376) ; point d'Octarque, point d'Heplarque, mais seulement une cinquant|ine d'Hcxarques ou caciques de plein droit, à titre de chefs d'un petit territoire et de ses villages.
Cependant qui placer à la tête des relations de Madagascar quand on l'organisera? Il faudra y établir,
INTERMÈDE. 4i9
â Ennéarques OU Califes , 9®. degré.
environ 6 Octarques ou Soudans, 8®. — ^
18à20Heptarqués oURois, 7®. —
60 à 70 Hexafques ou caciques» 6«; —
200 Penlarques , Ducs , 5e..—
Parmi les lilulaires légitimes de Madagascar, on trouvera tout au plus 20 caciques et 60 ducs; encore les deux souverains de France et d'Angleterre sont-ils comptés ici pour trois duc^ à fournir de plein droit aux îles de France , Bourbon et Rodrigue.
Il restera donc en emplois supérieurs à la disposition de la hiérarchie sphèrîque , environ
2 Califats, 6 octarchats, 20 royaumes, 50 Hexarchats, 150 duchés; emplois qu'on ne remplira pas d'emblée, mais qui suffiraient à récompenser tous les ambitieux notables de France; car les ministres^ les grands et même divers princes du sang, n'obtiendront jamais ni un califat , ni un octarchat d'environ 8 millions d'habitants , ni un petit royaume de 2 millions , pas même un hexarchat de 7 à 800 mille âmes, comme serait l'Alsace^ pas seulement un petit duché souverain de 200 mille , comme \yeimar. Et pourtant Madagascar qui va leur en fournir à profusion, n'est qu'un centième de ce globe, dont les 3/4 au moins resteront à pourvoir de dignitaires en tous degrés.
Ceux qui obtiendront les hautes digpités de cette lie, pourront irès-prochainement en prendre possession ; carl'tle sera bien vile portée au complet, par ses habitants mômes qui sont disséminés sur tous les points. Il suffira , pour les organiser, d'y transporter sur diverses localités , environ CO phalanges, soit 100 mille Européens; après quoi le séjour en sera plus agréable que n'est aujourd'hui celui
420 PROLéGOMÊKeS.
de Paris. D'ailleurs, tout tiiolaîre sera pletoement libre de rester en Europe , et d'envoyer* quand bon lui semblera, un de ses enfants : l'on en dépayse pour de moindres lots ; et si les savants s'effraient de ces récompenses, ne seront-ils pas toujours à temps de les refuser, ou d'en sous-traiter comme d'un autre domaine?
Soit dit pour la purgatian de$ passims (351) de messieurs les ambitieux , à qui la morale persuade qu'ils ont de trop vastes désirs, qu'ils doivent n'aimer que la médiocrité et la constitution. Ils doivent, dés à présent, pour le bien de Thumanité , se purger de la modération , ambitionner de beaux sceptres, de vastes empires, et prétendre à les obtenir sous 5 & 6 ans; car il n'en faudra pas davantage pour généraliser l'Association, organiser la hiérarchie spbérique et nécessiter les premières distributions. Il faut donc aujourd'hui , pour le bien de l'humanité, pour accélérer son avènement au bonheur sociétaire, que chaque moraliste conçoive une ambition cent foùphu vaste que celle des conquérants qu'il blâme de vouloir s'emparer d'une petite province.
Qu'ils prennent garde, avec leur scepticisme, de ne pas se laisser gagner de vitesse. La plupart d'entre eux, je le leur prédis , viendront trop tard jouer le rôle delà mouche du coche, et se donner après coup pour chauds partisans de l'Association , quand il aura été constaté qu'ils n'ont rien fait ou n'ont fait que des riens pour la servir, et qu'ils ont , de propos délibéré , louvoyé et tâtonné, dans les moments où il eût fallu se prononcer au moins en opinion duHtative et condùionneUe; car l'harmonie sera trop sage pour ignorer qu'on ne peut pas, en civilisation, attendre davantage d'un homme prudent, obligé de céder beaucoup aux petitesses et aux préjugés du siècle.
INTERXÈDE. 4Si
J'ai fait connaître aux savants et artistes les duperies où ils tombent de fait, les disgrâces qu'ils ont à espérer de leur chère civilisation : prouvons que la politique tend systématiquement à frustrer ces malheureux, et que leur infortune est un effet de convenance générale en régime civilisé.
QDATBIÉBIB MOTBH, NÉGATIF -THÉORIQUE.
SUnatîoo critique des Savants et Artistes.
Après l'analyse de leurs disgrâces, il reste à démontrer que l'autorité est spéculativement obligée à les disgracier, à se tenir sur la défensive avec eux, et qu'en civilisation , l'enrichissement des savants et artistes est doublement impolitique : on peut y remarquer, vice essentiel et vice accidentel.
10. Viee essentiel: en ce que, s'ils parviennent à la fortune, ils tombent dans l'oisiveté; ils sont perdus pour la science et l'art qu'ils abandonnent.
La carrière scientifique et littéraire est entravée par la détraction, par le ridicule et autres obstacles; elle esl presque répugnante , ou si peu attrayante , qu'on ne s'y livre que dans des vues d'intérêt. Aussi voit-on les 9,10 des écrivains renoncer à leur profession quand ils parviennent à une fortune subite. Plusieurs orateurs cités en France comme les aigles de l'éloquence, M. de Fontanes et antres, n'ont pas produit un seul ouvrage remarquable depuis qu'ils ont figuré dans le ministère ou les fonctions éminentes. A peine a-t-on vu d'eux quelques pièces de circonstance, qui ne sont point monuments littéraires, mais productions éphémères , où Toratenr ne rentre en
4ââ PROLÉGOMÈNES.
scène que pour éviter le reproche de dësertiou, pour n'èlrç pas assimilé à ces parvenus qui ne reconnaissent plus leurs anciens amis : c*est ainsi que les auteurs arrivés à Fopulence en agissent avec les Muses et le pauvre monde littéraire. On se moque du Parnasse» quand on n'a plus besoin d'y grimper pour gagner sa vie.
Il est donc avéré qu'en civilisation la fortune engourdit le talent ; que les sciences et les arts » fortement entravés parladétraclion, exercent trop peu d'attrait pour faire surmonter la nonchalance qu'inspirent les richesses ; et c'est un résultat dont la politique se prévaut , pour tenir systématiquement les savants et artistes dans une médiocrité voisine du besoin. Ainsi la science » dans l'état civilisé» est spéculativement bourreau de ses propres disciples.
39. Vice accidentel : c'est le penchant aux intrigues politiques; penchant très-répandu parmi les corps savants, et redouté des souverains» qui ne reviendront plus à aucune confiance pour les philosophes» ni même pour les savants de classe fixe» qu'on a vus presque aussi empressés que les sophistes de figurer dans l'arène révolutionnaire.
Entrelemps» les savants» surtout ceux de classe incertaine» se trouvent dans une position très*pénible» et jamais » depuis l'existence de la Civilisation , Ton ne vit d'avenir plus sinistre pour eux. Les gouvernements actuels conservent la mémoire du passé » et ne voient dans les sophistes que des agitateurs dangereux, des caméléons qui tendent par toutes sortes de voies à s'immiscer dans la politique» pour s'élever à la fortune. Suspects aux autorités, surveillés comme ennemis publics, et réduits à s'affubler de nouveaux masques pour se remettre en
INtERMÈDÈ. 4âd
scène , ils sont astreints à se renier euï-mémes ; à dé-^ créditer les dogmes qu'ils enseignaient il y a 30 ans. On les assimile à ces marchands hollandais, que le gouvernement du Jupon n*admet dans un de ses ports qu à condition de fouler aux pieds la croix qu'ils n'encensaient guère il y a trente ans. ( Peu importe à Fesprit mercantile, qui doit , selon Smith , faire' de la religion un objet de commerce; 4®. tome, où il traite des moyens de faire tomber à bas prix les ministres du culte. Smith est bien servi aujourd'hui en France, où les curés de campagne ont à peine le strict nécessaire. )
Ainsi la philosophie moderne ne peut reparaître qu'en se reniant elle-même, qu'en sollicitant l'indulgence et l'oubli pour ses bévues de 25 siècles. N'est-on pas fondé à suspecter, par suite, les nouveaux dogmes qu'elle essaie d'accréditer , et qui sont frappés du même caractère de réprobation? car les perfectibilités idéologiques. et économiques ne produisent toujours que les sept fléaux lymbiques (51) :
i . Indigence, 2. fourberie, 3. oppression, 4. carnage, 5. excès climatériques, 6. maladies provoquées, 7. cercle vicieux ;
Y Egolsme général ,
\ Duplicité universelle d'action.
On est donc bien convaincu que les nouveaux systèmes de la philosophie ne serviraient qu'à nous jeter de Scylla en Carybde , et ne seraient que le cercle vicieux , 7®. caractère de la Civilisation (51). Ses fumées de perfectibilité sont aussi suspectes au peuple qu'aux gouvernants : elle n'a donc plus ni partisans ni espérances. Quelle différence du temps où un grand conquérant allait faire visite et offres de service au chef des Cyniques , temps où la
philosophie était une carrière d'honnears et de richesses pour les Platon et les Aristote, les Pythagore et les Sénèqoe! Des plaisants pourraient lui dire :
Déplorable Sion , qu'as-tu fait de ta gloire ?
Tout rUnivers admirait ta splendeur.
Tu n'es plus que poussière, et de tant de grandeur Il ne nous reste plus que la triste mëmoire.
Athaue.
La philosophie a débuté comme le genre humain, par un Paradis terrestre : elle eut son âge d'or dans les beaux jours de la Grèce » où le défaut de spectacles habituels mettait en crédit les controTerses, les réunions du Portique et du Lycée. Elle en est maintenant au siècle de fer, et il n'est pas de carrière plus ingrate que celle des sophistes. La révolution les a perdus sans retour, jusque dans Tesprit des réTolutionnaires comme Bonaparte, qui débuta par éliminer de l'Institut les quatre facultés philosophiques (i).
Même chute pour les littérateurs : nous ne sommes plus au temps où les grands s'honoraient de leur intimité, où la Cour et la haute noblesse de Paris étaient en émoi pour l'élection d'un académicien : on ne s'en inquiète pas plus aujourd'hui que de l'élection d'un marguillier.
Une autre disgrâce pour les écrivains est la dépravation récemment introduite dans la littérature. Des modes bizarres ont décrédité le bon goût , et ouvert les voies de fortune aux auteurs médiocres , à l'exclusion des bons. L'invasion du mélodrame et d'autres monstruosités fait tomber dans l'oubli les bons ouvrages , et force les
(i) Le lecteur voudra bien ne pas perdre de vue que ce chapitre a été écrit et publié en 4892. ( Note des éditeurs. )
écrivains à déserter Ja bannière du goût, s'ils veulent obtenir quelque bénéfice. Autrefois on était un grand homme pour un sonnet ou un rondeau; à présent, i*épopée même n'est pas honorée d'un regard^ et il est de règle quç la poésie n'est plus de mode.
Il n'y a de vogue et de renommée que pour les ergoteurs sur le budget et la balance» le cours du change et du savon , et le sordide grimoire des astuces mercantile^ et fiscales. Quel dénoûment honteux pour la littérature civilisée, qui décore du titre de perfectibilité l'ère d'avilissement des sciences, des lettres et des arts!
D'autre part , depuis que le système, représentatif met aux prises les partis politiques, on voit les écrivains tout occupés à se vendre aux coryphées de parti, et prostituer un talent qu'ils pourraient employer à des productions honorables. On considère même tout écrivain comme un manouvrier qui expose en vente son industrie. La plupart d'entre eux n'en font pas mystère (446); et celui qui conserverait un esprit indépendant, serait d'autant moins cru, que les plus vénaux se targuent du litre d'indépendants , écrivant sans passion.
Il ne reste donc aux littérateurs que la corruption pour voie de fortune : au dernier siècle , ils pouvaient encore jouer un noble rôle; aujourd'hui ils ont à opter entre la vénalité et le mélodrame ; et c'est pitié de voir comment l'on traite en France une épopée , une tragédie, et leurs auteurs.
Le sort des philosophes et des artistes n'est pas moins déplorable que celur des lettrés : froissés par la défiance des gouvernements et par la détraction qui sème d'épines toutes les carrières, nos savants et artistes sont devenus la classe la plus molestée de tout le corps social. Quelle
4â6 PROLÉGOMÊNCS.
reconnaissance ne doivenUils pas à l'invention qui leur tend une main secoarable , les élève à une brillante fortune, et les délivre du fardeau de 400 mille tomes de controverse , dont le soutien devient de plus en plus impossible !
Et quand ils jouiraient encore du lustre qu'ils avaient au dernier siècle , auraient-ils moins à se plaindre de la civilisation qui les prive de la fortune , premier besoin des hommes policés? La science et la gloire sont estimables , sans doute , mais bien insuffisantes quand elles ne sont pas accompagnées de la fortune. Les lumières, les trophées ou autres illusions, ne conduisent que peu ou point au bonheur, qui consiste, avant tout , dans la possession des richesses (i) ; aussi les savants sont-ils généralement malheureux en civilisation, par la pauvreté; et d'autant plus malheureux, que les qualités dont ils se vantent , les yeux exercés et les sens délicats , leur rendraient plus précieuse» les jouissances de la fortune.
(i) Et la santë, dira-t-on , n'est-elle pas quelque cho^e en (ait de bonheur? Quand nous en serons \ déterminer rigoureusement les conditions du bonheur int^ral , je ne manquerai pas de les e'tablir en ordre bi-coropose', exigeant,
Le matériel interne, ou santé;
Le matériel externe , ou richesse ; puis le spirituel interne et le spirituel externe. Mais pour Tinstant, nous n'avons que faire de tant de méthodes , et Ton peut bien ad* mettre quelques sous-entendus ; s'en rapporter à ce qui a été dit à Tavant-propos, sur les prétentions vétilleuses des méthodistes, et à l'exemple donné 190, sur la confusion ou jetteraient ces détails minutieux. J'ai fait sentir la nécessité de s'y refuser, et de les renvoyer )k un opuscule spécial ou on pourra descendre a ces subtilités , mais seulement après la publication des branches de théorie plus nécessaires.
IISTERHÈDE. 4^7
Indépendamment de leurs privations , ils onft à souffrir des huniîliations déshonorantes» comme le tribut d'encens à payer aux agioteurs , la suspicion d'agitateurs » classe malintentionnée, saltimbanques de perfectibilité, méditant en secret le renversement des trônes et des autels. Je suis persuadé que ce mauvais esprit n'existe point chez la granàé majorité d'entre eux; mais il n'est pas moins cer« tain qu'on le leur attribue : aussi la philosophie est-elle devenue pour ses disciples.un fardeau dont ils désirent en secret de s'affranchir. Ils portent la peine des erreurs de 25 siècles ; ce sont des héritiers maudits pour les torls dont leurs devanciers ont seuls profité : -
Delicta majorum immeritus lues.
La révolution, qui a ouvert tant d'abtmes pour le monde social, n'a pas épargné les philosophes, littéra* teurs , savants et artistes. Leur classe est peut-être ntie des plus maltraitées. Parmi les fléaux de fraîche date qui pèsent exclusivement sur elle , il faut remarquer la détraction et le monopole parisien.
i^. La dëtraction. L'esprit de parti aigri par les révolutions a envenimé la critique à tel point que, loin d'être une boussole pour le littérateur et l'artiste, elle n'est plus qu'un minotaure à qui il faut chaque jour immoler quelque victime. La malignité a fait tout récemment des progrés gigantesques: Paris fourmille de bons poètes et bons prosateurs ; mais il est à peu près impossible de contenter le goût du siècle , qui ne sait pas bien lui-même ce qu'il désire.
On fait quartier aux ouvrages de quelque favori comme Delille , pour avoir le droit d'écraser vingt poètes qui peuvent le valoir. Le public est blasé à tel point, que
428 PROLiGOMiNES.
rien ne saurait plus le satisfaire. Il ne jouit que de l'art des Zolles : certains feuilletons trop fameux lui en ont donné rhahitude , et il lui faut à présent des gladiateurs littéraires. Les corps savants sont» en quelque façon» condamnés aux Naumackieê; il faut qu'ils se déchirejat entre eux pour la récréation du public, et ils n'y inclinent que trop par leur jalousie. On en a tu un effet bien scandaleux lors des trente-cinq prix décennaux proposés par Bonaparte. L'animosité que mirent les concurrents à se ravaler méritait bien qu'on supprimât les prix.
Nos savants parient de leur penchant pour la liberté , et ils se sont jetés dans tous les genres de servitude. On ne saurait dire de qui ils ne sont pas esclaves ; leurs entraves sont souvent le comble de rhumiliation : un Racine» un Voltaire, doivent être les très -humbles valets d'un Aréopage de coulisses , qui jugera Phèdre et Mérope en dernier ressort. Si ces deux pièces étaient inconnues et présentées demain» il serait fort douteur qu'elles fussent admises. Lorsque les journaux disent (1818), quarante tragédies attendent à la porte du théâtre français; probablement les meilleures seront rejetées» faute de protection ou de menées cabalistiques ; l'homme de génie n'étant pas pourvu du grand moyen de succès qui est, comme on sait, la qualité de médiocre et rampant.
Ainsi les savants et artistes français sont les premières victimes de Tesprit de dëtraclion qu'ils ont mis en crédit en France ; tandis que» dans d'autres pays » on est prôné pour un article de gazette. Dernièrement » la ville de Berne se vantait d'avoir trois fameux poètes» qui paraissent être bien inconnus hors de l'enceinte de Berne. Paris n'avouerait pas autant de poètes» et depuis pelille, je ne sache pas qu'on en ait admis seulement deux à jouir
de ce titre. Baour n'est entré en ligne que depuis sa Jèru* salem : il en est beaucoup d'autres» sans doute, mais comment déterminer la critique à leur concéder ce rang avant la mort, première condition requise pour jouir de la faveur littéraire des Français qui se disent libéraux.
20. Le monopoh parisien. La nation française étant la plus satirique du monde, il n'en est point chez qui un monopole littéraire soit plus dangereux. Il faudrait, pour conserver en France quelque justice dans la hiérarchie savante , qu'il y existât comme en Allemagne et en Italie , phisieurs capitales également pourvues de moyens d'encouragement pour les sciences et les arts.
Le contraire a lien : tout est village en France hors de Paris. Les villes de 160 et 100,000 habitants, Lyon et Bordeaux , n'oseraient porter le moindre jugement avant de connaître la décision du Minotaure. Il n'existe pas de monopole mieux établi que celui de Paris. Les plus grandes villes se croiront trés*honorées, si on leur enlève une statue pour en orner la ville qui engloutit tout.
J'allais voir un jour le musée d'antiquités à Arles : celui qui me conduisait me dit d'un air triomphant : f On en
> a beaucoup enlevé pour Paris, t II crut que j'allais être enthousiasmé de cet honneur fait à la ville d'Arles en la dépouillant ; je lui répondis : « N'allons pas plus loin ;
> je n'ai que faire de voir les restes des Parisiens : ils
> ne vous auront laissé que ce qui ne vaut pas la peine » d'être vu. »
Les Français ne peuvent revenir de leur étonnement, quand ils voient quelqu'un de leurs concitoyens rebelle au principe Gniak Parié, Gniak Paris. D'autres nations, les Allemands, les Busses, les Espagnols, se défendent quand leur capitale est prise ; mais les Français regarde-
430 PROLÉGOMÈlfES.
raient comme insensé celui qui croirait que la France n'est pas tout entière dans Paris.
Cette influence de la capitale en affaires scientifiques devient le germe de la dètraction et le fléau des hommes de Tarty même de ceux qui habitent Paris. En outre, cette Tille répand ce mauvais esprit dans toute l'Europe, où il s'insinue par l'influence de la littérature française, qui est la plus gracieuse, la plus châtiée, lia plus conforme aux règles du goût.
Ce sont les savants français qui ont organisé ce monopole par leur jalousie contre les provinces; il est bien juste qu'ils en soient victimes, et que leurs 40 tragédies attendent à la porte d'un tribunal de coulisses. Chaque jour ils s'en plaignent et réclament contre le despotisme des comédiens. Pour tout remède, ils essaient des demi-mesures, comme doublement de théâtre. Il fallait créer une concurrence d'opinion, fonder dans les grandes villes comme Lyon, Bordeaux, Marseille, Nantes, les établissements qui peuvent donner du relief aux sciences et aux arts, tels que les fonderait une cour, si elle résidait dans ces villes, dégradées en faveur de Paris.
Au lieu de suivre CQtte méthode, les savants, pendant la révolution où ils ont eu quelque influence , ne se sont appliqués qu'à tout concentrer dans Paris , à réduire les grandes cités au rôle de bourgades industrielles, selon le principe, Gniak Paris. Et des hommes imbus de cet esprit de monopole prétendent nous donner des leçons de liberté, de garantie et de libéralisme (01 Ce sont des
(i ) Ils pourront répondre que le système puHtîqne s^oppose à ce qu'on crée dans les villes de province Pindepcnd^nce d opinion; qu'elles doivent, pour Funite' administrative, suivre les impulsions
êtres pétris de despotisme et de vues tyranniques : aussi Frédéric avait-il raison de dire que s'il voulait punir une de ses provinces , il la donnerait à gouverner aux Philosophes. Ce sont eux qui ont créé Tesprit de concentration ou monopole de capitale» qui est Tune des 16 plaies révolutionnaires , l'un des 16 indices de déclin social sur lesquels je donnerai un chapitre.
Les savants et artistes sont victimes de ce monopole parisien y par la détraction qui écrase les 7^^'- d'entre eux ; elle compromet les classes entières , en avilissant successivement chacun de leurs membres , en les subordonnant à des tyrannies subalternes, intrigues de coulisses . et railleries de l'agiotage.
Ils n'ont à redouter aucune de ces disgrâces dans l'ordre sociétaire : l'affluence des récompenses et des juges y suffirait seule à prévenir la détraction et le monopole. Il est dans cet ordre des prix pour tous les concurrents qui savent plaire ou instruire , et nul n'a besoin de ravaler le mérite d'un riva!. Personne ne peut craindre qu'une intrigue le frustre ou l'élimine, puisque Tunique juge est l'opinion constatée par vote individuel.
Supposons qiie la majorité du globe ait distingué , dans les productions de l'année, cent odes à couronner, au vote moyen d'un sou de France : total, cent sous par Phalange pour les poëtes lyriques de l'année. Un tel don n'est qu'un atome pour un canton d'une lieue carrée > qui doit donner annuellement un produit équivalent à 3 millions
d'une capitale, même en littérature. Je le sais, et cela prouve d'autant mieux que Tordre civilisé est incompatible avec les garanties sociales et le vrai libéralisme : ces biens ne peuvent naître que dans la période 6*. et les suivantes.
432 PROLiGOMÈNES.
( ce dont on Terra les détails dans le corps de l'ouvrage , et dès la 2®. partie des prolëg. ). Les cent poètes couronnés n'auront aucun sujet de porter envie à des compétiteurs, ni de tenter, comme aujourd'hui, la détraction de tous ceux qui courent la même carrière.
Au lieu de ces faciles triomphes, de ces moissons de richesse et de gloire , quel est le sort des littérateurs, savants et artistes civilisés I leurs talents ne peuvent pas tnème percer, et sont le plus souvent étouffés , dès leur naissance, par l'envie et le manque de fortune : puis, s'il paratt une bluette de quelque homme en faveur, vous verrez se pftmer d'attendrissement tous les malins qui la veille ravalaient vingt beaux ouvrages (i).
Ces abus sont inséparables de Tordre civilisé, qui, à raison de la grossièreté du peuple , concentre les sciences et les arts dans les capitales. C'est malheureusement un vice nécessaire en civilisation , où les deux inconvénients de répugnance industrielle et pauvreté graduée obligent à tenir le peuple dans l'ignorance , à y tenir même la bourgeoisie, et par suite comprimer les savants, arrêter l'essor de la pensée.
L'ordre sociétaire , qui a les propriétés d'Attraction industrielle et richesse graduée, ne craint pas que ni le peuple ni les grands abandonnent le travail transformé en plaisir : dès lors il devient inutile d'élever le peuple dans
(i) Que de délectations ne vit-on pas, le jour 011 fea M. de Fontanes prononça une ode assez ordinaire ! Mais c'était Tou- ▼rage d'un potentat scientifique: divers journaux assuraient que tout Tauditoire avait été baigné de larmes. Ils suppliaient M. de Fonunes d'accepter le sceptre de la poésie lyrique ; offre assez inconséquente , puis(|u'en France Tode est nommée genre d'écoller.
HfTERHÈOE. 433
rignorance et la grossièreté , pour le conieBir et le fixer au travail. o
En conséquence, Téducatien sociétaire forme à la cul* ture des sciences et des arts , toute la population, riche ou pauvre , indifféremment. On verra , au traité des quatre phases d'éducation harmonienne» ^e tout eofant né el élevé dans les Séries passionnelles, y devient aussi poli que le sont aujourd'imi ceux des grands, aussi instrotit que le sont ceux des savants; et comme cette instruction générale du peuple est , dans ce nouvel ordre , une souree de grands oénéfices, on conçoit que chaque pays rivaliéera d*offres pour altirer, à titre d'instituteurs, le petit nombre de savants et artistes que possède la civilisation: elle n'en aura , au débui de l'harmonie, pas le centième du nécessaire^
La riche^e, tant critiquée par les moralistes, est donc Tun des moyens qui doivent établir dans le monde savant, cette concorde qu'on voulait faire naître de la pauvreté. Si, au lieu de trente*cinq prix décennaux, on avait pu en assurer dix fois plus, trois cent cinquante ; en tripler la valeur; la graduer par 10,000, 20,000, 30,000, 40,000, âO,000 fr., tous les auteurs qui se sont dénigrés respee^ tivement, auraient évité ce scandale, parce qu'il y aurait eu des prix en nombre superflu, et qu'au lieu de trente k quarante prétendants qui se sont diffiaimés, on aurait pu en récompenser un nombre décuple. Il n'y a donc de sahit pour les savants et artistes, que dans renrichissement du corps social, et sa prodigalité en récompenses : dès-lors ils n'avaient d'autre souhait à former que la découverte que j'apporte.
Elle les sert, sous tous les rapports, au-delà de leurs espérances : elle remplit ,
fi 19
454 PROLl^GOUlOfES.
10. Leur vœu secret, qui est pour une fortune subileet immense, et pour le transport aux savants et artistes, ^ fa considération que l'ordre civilisé n'accorde qu'aux publicains et agioteurs ;
â<>. Leur vœu simulé ou apparent, qui est la propagation des lumières, le règne de la justice et de la vérité, la purgation des pasnons (351), etc. ;
30. Leur vœu mixte , ou vœu moitié réel , moitié affecté, qui est pour les unités, surtout celle de langage et typographie, unité si précieuse aux savants, lettrés et artistes.
Il suffirait, je pense , de l'accomplissement du premier vœu , celui de la richesse , pour obtenir tous leurs suffrages. Quelle serait leur duperie-, si, pour des considérations d'amour-propre , ils se passionnaient contre eux^ mêmes , en faveur de ces 400 mille tomes dont ils ne sont pas les auteurs! si, pour le soutien de ces rêveries, ils retardaient le bonheur du genre humain , et le leur qui ne peut naître que de l'avénemenl à l'ordre sociétaire et à la richesse!
. Leur sagesse consiste , selon Delille , à avoir des yeux plus exercés et des sens plus délicats que ceux du vulgaire : à quoi sert ce raffinement sensuel , quand on n'a pas la fortune? Il vaudrait mieux avoir les yeux du Sau« vage , qui trouve la colonnade du Louvre moins belle que sa cabane; et les oreilles d'un Français qui s'habitue A entendre sçs chanteurs à timbre faussé et sans mesuTie(i).
(i) J*entrai , un dimanche , dans une ëglise d^Aixla-Gliapelle , ei je fus bien surpris d*entendre le^ trois officiants, cure, diacre et sous-diacre, chanter le Gloria in escelsiê en trio fort juste et fin mesure bien soutenue. Gomment se feit-il que la belle France,
' Prenons au mot ies savants et artistes ; admettons qu'ils fassent grand cas des yeux exercés, des sens délicats, et par suite, de la richesse qui nous garantit le plein essor des sens. Quelle est donc la duperie des corporations savantes , si elles négligent le moyen de jouir des richesses et du plein exercice des sens? Combien elles sont frustrées par les délais de fondation sociétaire! Elles seraient déjà comblées de trésors , si on eût organisé, dés l'an 1810, l'Association qui pouvait commencer à^ette époque, où la théorie, quoiqu'ébauchée , incomplète, était déjà suffisamment avancée pour qu'on pût mettre la main «à l'œuvre i
Supposons donc l'essai de fondation fait en 1810, et les résultats consécutifs tels qu'on les voit indiqués (370), pour six années.
L'organisation générale du globe serait achevée depuis 1>817, et les prix établis, selon la méthode indiquée au l®'. moyen (352).
En conséquence , tous ces Parisiens qui écrivent bien en vers et en prose, auraient déjà acquis, pour prix de leurs ouvrages, des sommes énormes, et marcheraient à des fortunes de plusieurs millions (361), par la récolte annuelle de ces récompensés unitaires. Les plus petits ouvrages , les bluettes réprouvées et ingrates , comme les poëmes de MM. Delavigne et Violet-le-Duc , cités précédemment , auraient valq à leurs auteurs au moins un
avec ses perfeetibilitës perfectibles, n*ait pas songé "a placer un prefesseur de musique dans chaque séminaire, et instruire les jeunes abbés à ne pas fausser les oreilles du peuple ? On parle de garanties ; si on en avait quelque notion, Ton saurait que le garantisme doit s'appliquer aux 19 passions, aux plaisirs de Touïe comme aux onze autres.
436 PROU66<MI&lfES.
quart de franc, soit lâO miHe fr« ; plus le bénéfice de vente (0, estimé pareille somme ; en tout , 300 mille fr., pour tel opuscule aujourd'hui dédaigné, parce qu'il contredit la doctrine d'une société puissante qui veut façonner ces auteurs à aimer la pauvreté et à vivre de peu de chose (398).
Lesdits auteurs auraient depuial810composé beaucoup de ces menus ouvrages, dont ils auraient obtenu pareil prix; ou bien de grands ouvrages rémunérés plus amplement. Tous ces écrivains de Paris seraient aujourd'hui riches à millions. Leur fortune aurait été d'autant plus rapide, qu'en 1810 la langue française avait toutes les chances pour être adoptée , sans opposition , comme langage provisoire d'unité.
Quel est aujourd'hui le sort de ces poètes ou prosateurs? La plupart sont réduits & enfouir leur génie, fabriquer des colonnes de chiffres pour un chétif salaire , ou faire de leur plume un emploi vénal et déshonorant. Les plus fameux d'entre eux n'en font pas mystère : Geoffroy avouait franchement que tel auteur lui avait envoyé une soupière d'argent, surmontée d'un bel oiseau d'argent : et sur ce, le feuilleton était favorable à l'envoyeur. Geoffroy, dans de pareils aveux, était plus adroit que ceux qui nient tout : il imitait certaines femmes» qui avouent quelques amants pour en cacher up plus grand nombre.
(i) Le bénéfice de vente sur un opuscule, k supposer deux exemplaires par phalange et cinq. sous de profit par exemplaire, doit donner 500,000 fr*, ciant moitié aux gérant», moitié ^ Tauteur. On ne pourrait pas en civilisation vendre un ouvrait par tout le globe , sans être spolié pa^p des cojntrebct^irs* On verra, jiu traité du commerce véridique, Timpossibilité de succès en contrefaçon, conme en fourberies quelconques.
J ai sttffisammeDt établi par ces détails que la médiocrité de fortune aTÎUt les savants et artistes. Un écrivain a l'esprit indépendant quand il possède quelques millions : il peut , Â l'abri d'une telle fortune , dire sa pensée en dépit des malins ; il peut dédaigner la vénalité» et marcher à la gbire par la richesse unie au talent.
Au contraire, toute marche honorable est interdite à celui qui n'a pas la fortune. S'il essaie de s'exprimer franchement sur le bien et le mal , il en résultera , dit Beaumarchais, que les sots et méchants le dénigreront; que son joli poëme ou sa jolie prose iront au rebut ; que sa tragédie restera à la porte du théâtre; enfin, qu'il aura manqué le chemin de la gloire en manquant celui de la for^ tune, faute de laquelle il ne parvient pas même à faire ad^ mettre sa pièce ou connaître son ouvrage. Quel avilissement pour le talent , et quel leurre que ces principes de modération et de mépris des richesses; principes qui dupent à la fois le monde policé et les savants , en diffé-* rant la recherche d'une issue de lymbe sociale !
PosTiENNE. — les trois classes dites savans, lettrés et artistes, pouvant, sinon par leurs capitaux, du moins par leur influence , accélérer beaucoup la fondation de l'ordre sociétaire » et décider un candidat hésitant , j'ai dû consacrer un long article â leur exposer leurs intérêts à cet égard.
Âi-je trop présumé de mes arguments , en annonçant (394) que je prétendais faire la conquête d*un huiiiéme des savants, lettrés et artistes, convaincre cette mi-^ norité de la néo^ssilé d'échapper à leur sort actuel?
438 PROLéGoaÈnes.
De leur propre ayeu, Tètat civilisé esl un jeu de dupe^ H de fripons. Je m'en rapporte à eux-mêmes, sur le rôle qu'ils y jouent : sont^ils de la classe des dupes ou de celle des rieurs? Il n'y a pas de doute sur Talternative; ils so»t éridemment au superlatif de* la duperie.
Ils y sont d'autant mieux que leur situation empire de jour en jour, depuis qu'ils ont (423) perd» sans- retour la eonfianee des souyerains et des cours.
Cette préyention des grands conta*e les sciences phi^ tosophiques rejaillit par contre-coup sur tout ce qui tient aux sciences fixes et aux arts, et concourt à faire maintenir les> sayanls et artistes dans un état yoisin de la pauvreté. La politique voit dans leur appauvrisse-ment un gage de sûreté , un préservatif contre l'esprit agitateur qu'on* leur suppose. Elle se borne à enrichir, dans leur compagnie, un Irés-pelit nombre d'hommes sûrs, chargés de contenir la multitude scientifique et littéraire.
Celte méfiance, nécessaire en civilisation, devrait guérir les savants et artistes de leur engouement pour une société qui Tes avilit par leurs propres dogmes. Ils ont prôné la pauvreté, le mépris des richesses : on les prend au mot , on les réduit à ce trrste \oi , et on les force à en vanter tes douceurs; eux-mêmes ont fourni la verge qui >es frappe r sont-ils assez mystifiés T
Ils n'ont k opter, dans t'état actuel , qu'entre deux rôles également ignobles: se déclarer adulateurs de V antilibéralisme, ou partisans du faux libéralisme. Telles sont aujourd'hui les deux sectes qui se partagent l'opinion, cl se disent protectrices du peuple, sans rien faire pour lui : il n'obtiendra, sous aucun parti civilisé, l'équivalent des sept droits naturels (104) * il sera misérable sous la
IMTEAMÈBB. 439
uns OU les autres (i). Tout eât pour lui cercle vicieux en civitisatîon.
Il est d'autant plus urgent de renoncer à ces dogmes de libéralisme illusoire , qu'ils compromettent à la fois maîtres et disciples , font suspecter des hommes bien intentionnés , et égarent la politique niême, qui , par frayeur du libéralisme y a commis récemment les fautes les plus graves; entre autres, celle de laisser depuis dix ans l'Amérique en proie aux ravages de l'anarchie , et laisser aujourd'hui l'Orient et l'Afrique sous le joug des pirates propagateurs de peste et buveurs de sang.
On avait une si belle occasion de les renvoyer dans les déserts de Scythie, ou les morigéner selon les conve-^ nances des nations policées, et les réduire, presque sans coup férir, si on eût opéré en sens inverse de la marche qu'on a suivie.
Mais la politique déconcertée par ses frayeurs de libé-^ ralisme n'est plus en état de raisonner froidenient sur ses intérêts. Elle pouvait placer des princes européens dans rOrient et dans les deux Amériques; c'eût été faire le bien de toutes ces régions et de l'Europe même. Une crainte irréfléchie des idées libérales a tout paralysé, et fait manquer les moyens d'absorber le faux libéralisme
(i) On a vu, 586, 587, que le vrai libéralisme sérail Tordre i\\\ï enrichirait progressivement toutes les classes , et surtout celle des salarids , en leur garantissant deux biens inséparables , savoir : Minimum proportionnel et Attraction industrielle.
Voyez les conditions 173, 175, et la récapitulation 187.
La solution de ce problème, examiné au 6'. chapitre, était la tâche assignée aux vrais libéraux ; personne ne s'en est occupé : il n'existe donc dans l'état actuel , que de faux lihèranx ou de» anti' libéraux.
440 PaOLÊGOIÊHEff.
for le vrai. C'est on problème très-dîgoe d'examen» dans Fëtat actuel de la politique : ne s'est-elle point fourvoyée? N'a-t-elle pas, en atMindonnani les Grées, mérité la devise , €rr&r9 Immanum est?
Pem-on croire que tes évèques et prélats grecs étaient des partisans de la démagogie? Yit-oo jamais le clergé catboRqoe fieacher vers les démagogues? Non» sans doute : les chefs de llnsurrection grecque étaient des oligarques semblables à ceux de Venise et de Berne. Aucune ligue n'est plus amie des souverains; tous recherchent les soldats des républiques de Berne et de Yaud : ils ne craignent dénc pas ta chose, mais l'abus du mot République.
Certains diplomates ont su adroitement embrouiller cette question , confondre les républicains oligarques avec les républicains démagogues, employer à propos l'épouvantail du libéralisme et de la démagogie y, et donner cette couleur à rinsurrection des Grecs.
La ruse a suffi pour désorienter plus d'une grande puissance» et dépister des politiques à courte vue. Us ont donné tète baissée dans le piège : celte ruse a opéré sur eux comme tes mouKns à vent sur Don Quichotte , qui tes prend pour des géants armés contre lui.
On pouvait doraier aux Grecs des constitutions oligarchiques» selon ta méthode suisse tant applaudie par les souverains. L'Europe» esthousiasmée de la Grèce» aurait vu la sagessedans toute mesure qui aurait réuni l'assentiment général de la nation grecque» dont le nom seul excite l'idolâtrie.
Comment les diplomates ont-ils pu négliger un tevier si puissant , un ressort qui suffisait à absorber les idées démagogiques? Il fallait» aux prestiges de fausse liberté»
opposer des illusions monarchiques, entre autres le respect de la religion , qui s'allie si bien à la cause des Grecs, surtout dans l'esprit des hommes d'un certain âge, des quinquagénaires, etc. Ils ont été élevés sous Louis XVI par des ecclésiastiques trés-respectables et trés-austéres, qui les formaient à aimer la Religion chrétienne, et la Grèce, patrie des sciences et des arts. Tous auraient applaudi à toute mesure qui eût protégé le Christianisme et la Grèce, autrement qu'en paroles.
Des terreurs paniques ont désorienté la politique : elle a cru trouver une planche de salut dans les opinions anvbîguës qui dénaturent la cause des Grecs, et prônent les Musulmans et les Juifs. L'épouvante causée par le libéralisme est donc bien forte , si elle amène les Chrétiens à aimer Judas et Mahomet.
L'erreur n'a pas pu prévaloir; et déjà on voit (23 octobre 1821) les deux journaux officiels de France et d'An* gleterre, Moniteur et Courrier, désavouer les calomnies qu'on avait répandues contre les Grecs ; certifier quils nont spolié aucun vaisseau. Cette accusation était donc aussi calomnieuse que celle d'avoir massacré 1 ,500 Turcs dans Cydonie , où il n'en existait pas 15.
Il est très-possible qu'en d'autres lieux, des demisauvages , des Schypetars et Albanais que les Grecs sont obligés de s'adjoindre, aient usé de représailles contre les cruautés des Turcs; mais il demeure constant que les véritables Grecs se sont montrés , sur mer et sur terre , en dignes héritiers de Léonidas et de Thémistocle. Ce sont encore les hommes des Thermopyles et de Salamine. Est-il de fait d'armes supérieur à celui du bataillon sacré de Dragaschan, qui, trahi et livré par tous ses alliés, repousse quatre fois les nuées de bourreaux turcs, et qui
s*obsinie, malgré la certilade ée voir périr sur le pal el dans les supplices , tous ceai i{ui , par suite de blessures, seront pris Tirants? Ce cointmt était leur début : qa* aurait fait de plus une troupe de rieux soldats?
Et lorsque de tels hommes sont diffamés par quelques Zolles, on se demande où sont ces orateifrs qui se disaient enthousiastes du Christianisme? Ils se taisent quand une nation chrétienne péril dans les supplices. Quelle mascarade morale que ce 19^. siéde , où Von voit des partis français protégeant, l'un le tfahométisme, l'autre le Judaïsme I des Chrétiens, criant : Vive Judas, tif e Mahomet, pendant que les Musulmans insultent la Chrétienté torturée dans leurs bagnes , et peut-être digne de cet ayHissement , par les tributs qu'elle leur paie!
A ces affronts on oppose de prétendus intérêts du commerce. Pitoyable excuse! L'intérêt du commerce ex^eait , ayant tout , qu'on purgeât le globe de la peste , et qu'on mtt l'Orient et l'Afrique en culture; ce qui ne pouvait avoir lieu qu'en morigénant les Ottomans, les Barbaresques et ennemis du Christianisme. Ce principe était bien connu , bien admis; mais la peur du libéralisme a faussé les esprits ; elle les a rendus incapables d'un sain jugement en politique de circonstance.
On a compliqué trés^insidieusement, dans cette affaire, la légitimité. Quel rapport a-t-elie avec Tusurpalion des coupe-téles! Ignore-t-on que toute nation d'Anthropo* phages n'est pas admissible aux droits des nations policées? Or, les Cannibales qui ont pour eux l'excuse de la faim sont dans leurs cruautés bkn moins coupables que les Turcs. Peut-on voir u» souverain légitime dans celui qui prend le titre d^ impérial (ireur d'hommes, ayant le droii de tuer quatorze hommee par Jour , sans aucun motif?
dans ôeiui qui 9 des fenêtres de son sérail , encourage les noyades des Ghrétiens liés par douzaines? dans celui qui eonteiiiple la populace coupant en morceatix et jetant aux chiens les îcorps de ces malheureux que les flots rejettent sur le rivage? Marat et Carrier deviennent des agneaux devant cet impérial tueur d'hommes ( c'est le titre qu'il se donne); devanft ses stcatres» comme Gfaezzar-Pacha qui » en montant à cheval , s'amuse à couper la tète de l'esclave qui lui tient l'étrier , et fait enterrer vives toutes les femmes de son sérail , parce que l'une d'entre elles a commis une infidélité t ou comme un Pacha de Sculari , qui oblige les fils à pendre leurs pères > et fait piler dans un mortier ceux qui réfusent d'obéir.
Voilà les Turcs, bètes férocesè figure d'hommes, faisant empaler ceux qu'ils ont attirés sous promesse d'amnistie, égorgeant les garnisons capilulées (à Séka et Bucharest)! N'est-ce pas outrager les Princes Chrétiens , que de leur assimiler, quant aux droits , ces cannibales qui , coupant une jambe à un prisonnier, la font rôtir devant lui et l'obligent à la manger , à se manger lui-même ; qui font brûler à petit feu les femmes et les enfants, aux pieds des pères crucifiés? Si de tels monstres sobt deâ maîtres légitimes, il faudra en conclure que les lions et les tigres sont légitimes possesseurs de l'Afrique , parce qu'ils y exercent le massacre de temps immémorial.
Je ne m'appesantirais pas sur ces horreurs, si le tableau n'en était nécessaire à démontrer aux sophistes combien ils se sont trompés dans leurs méthodes, qui ti'ont abouti qu'à égarer la politique , par défiance du faux libéralisme, et fa détourner du vrai, du Carantisme , 6®. période.
On B^en éloigne de plus en plus, et Fégolsme envahit de toutes parts le domaine social. Jadis la Chrétienté,
daos ses croisades , commit de nobles fdules pour cod> qaèrir des moduments religieux : aujourd'hui elle ne s'émeut pas même pour les individus ; elle ne voit dans le massacre des Chrétiens, qu'un champ de spéculation mercantile ; et pour le proGt des marchands , on déclare légitime un Yisir Ellatsch-Salih fumant sa pipe sur le cadavre des prélats catholiques, pendant et après leur supplice ; un Békir-Pacha, faisant saler les oreilles, langues et nez, qu'il a fait couper à des Chrétiens sans armes, dénoncés par les Juifs; puis remplissant de ces horribles trophées des sacs, pour les envoyer à t impérial tueur d'homme». Et c'e^t dans la patrie de saint Louis, bu fier CeRESTiEif , que ces.atrocilés sont légitimées!
Tel est le résultat de l'esprit mercantile et des abus du libéralisme. Ils ont frappé la politique de petitesse et de terreur : tout est sacriâé à des craintes exagérées , à des duperies qui ne tendent qu'à garantir aux Anglais l'Indostan; et quand la philosophie n'aurait d'autre tort que d'avoir , par ses fausses oiesures , paralysé les anciennes idées d'honneur, d'avoir détruit toutes les vertus sociales en prétendant les perfeclibiliser par le trafic et le libéralisme, c'en serait assez pour lui prouver le vice de ses doctrines, et la nécessité d'abandonner une carrière qui va devenir de plus en plus épineuse pour elle.
En vain essaiera-t-elle de se travestir, de prendre les formes les plus suaves , se traîner aux pieds des agioteurs et des Juifs; leur promettre la perfectibilité du commerce immense et de f immense commerce des amis du commerce: en vain promettra-t-elie aux souverains la perfectibili-sation du perfectibUisantisme de civilisation perfectible. Cet attirail doucereux ne la sauvera point. Proscrite par (es dynasties européennes , elle n'en dissuadera aucune.
« IlilTERMÈDE. 415
La défiance est aujourd'hui l'esprit dominant des cours. Les idées qu'on appelle improprement libérales avaient eu quelque vogue sous Louis XYI ; mais d'après l'abus qu'on en a fait , l'opinion est irrévocablement fixée , et le nom de Philosophe est un épouvantail pour tous les gouvernements.
En admettant que ces sophistes n'aient que le tort de maladresse, au moins est-il certain qu'ils l'ont au suprême degré, puisqu'en voulant élever cette génération au bonO heur social, ils ne l'ont élevée qu'au règne des Clubs , des Assignats , puis de l'agiotage et de l'anarchie directoriale, terminée par un despotisme militaire. Peuvent-ils se ■ justifier de ces honteux résultats, autrement quen reniant la science qui les a produits, et qui s'est montrée si malencontreuse dans toutes ses opérations, affranchissement des tiègres, système mercantile, etc.?
D'après ces échecs trop récents , la Philosophie est perdue de réputation , même dans l'esprit de ceux qui lui attribuent des vues sages. Sans doute elle veut le bien , mais il est clair qu'elle en ignore les routes. Dans cette conjoncture , quel avenir peut lui promettre un prolongement de l'état civilisé et barbare? Les plus zélés partisans de cette science doivent être convaincus que le poste n'est pas tenable, qu'il faut définitivement songer à la retraite; et peut-être en secret sont-ils déjà bien satisfaits qu'une découverte inespérée vienne leur ouvrir des issues de Civilisation, des voies de fortune subite, dans un abandon des fausses doctrines.
Leurs talents sont dignes d'une meilleure cause ; tous avouent qu'ils cherchent un sujet, et que, s'ils exploitent ce domaine ingrat du sophisme, c'est qu'ils ne savent sur quoi écrire, gour se faire connaître et vivre de leur
446 PROLéGOMÈNBS.
commerce oratoire : la découverte de l'Association va les servir à souhait. Mais sur quoi se fonderait leur gloire dans ce nouf el ordre , s'ils étaient , comme aujourd'hui , boraès à ressasser vingt sujets épuisés? Ils mépriseraient eux-^mêmes ce régime sociétaire qui les enrichirait pour le stérile talent d'écrire sur des riens.
Us vont trouver dans le tableau des lois de la nature, eo mouvements instinctuel , aromal, organique et passionnel (248), un trésor vraiment inépuisable pour les écrivains et les savants. Tous les sujets qui paraissent usés, comme la botanique , vont redevenir des mines plus fécondes que le Potose. La science exacte, dite mécanique sociale, et ses applications au système de l'Univers, fourniront plus de volumes de vérités, que les sciences trompeuses, dites poliUque sociale, n'ont enfanté de tomes d'erreurs. Je donne sur ce nouveau domaine scientifique un aperçu à l'article Pivot inverse, Phsycologie comparée.
Les voilà donc délivrés du tourment de cbercbcr un sujet , de prostituer leur plume à des paradoxes , à des pantalonnades oratoires dont on a fait des tableaux (0 si déshonorants pour la littérature. Ils n'auront plus que l'embarras du choix.
Et lorsque j'apporte à ces légions de faméliques la plus riche moisson de fortune et de gloire , faudra-t-il
(i) Isocrate a fait Tcloge de Biisiris ; Alcidamus, de la Mort ; Polyerate, dcClytcmncslre; Phavorin, de Thersite et de Finjustice; Cardan, de Ndron; Lucien, de la Mouche et des Parasites ; Heiftêius, du Pou ; Psellius, de la Puce ; Majoragffius, de la Boue ; Pirekmeir, de la Goutte ; Galissar, de la Fièvre quarte; Erasme, de la Folie; Synesins, des Têtes chaares;
que je me présente l'encensoir à la main ? Qu'ils sachent que si jamais on dût admettre une dispense du tribut d'encens , c'est en faveur de rinyenteur qui les relève eux-mêmes de ravilissement , et leur ouvre une carrière où le gë»e sera dispensé de fléchir devant la sottise •
Canclusioa.
On a VU qu'ils ont à opter entre l'immensité d'humiliations , de leurres et de privations , si l'état civilisé se prolonge;
Ou l'immensité de richesses et de triomphes , si le monde passe à l'Association , par épreuve sur 80 familles inégales.
S'ils hésitaient sur cette option , ils auraient à craindre un nouvel écueil, le reproche de trahison sociale. Ils en seraient convaincus , par le seul fait d'opposition active ou passive à la fondation sociétaire.
En effet , les grands et la classe instruite sauront bien reconnaître , dès à présent, que jamais la Philosophie n'a voulu s'occuper d'aucun des problèmes de mécanique sociale , tels que
Invention des garanties , surtout de celle du minimum 172;
Jules Scaliger, de TOie; Le Vai/er, de TAne; Ménage, du Pcfdant; Homère, des Grenouilles et des Rats ; Virgile, du Moucheron; Passerai, du Rien et de T Aveuglement ; Lafare, de la Paresse; Théodore, des Eunuques; Bath, de la Guerre; Glaueon, de l'Ii^uslice; Français de Nantes, des Droit* réunis; Raynal, des Chinois, ctc , etc.
448 PllOLÉGOMÈTIES.
loTention du mode commercial véridiqoe , et analyse do mode mensonger 219 ;
Analyse des phases de cÎTilisation S07 ;
Recherche des douze issues 143, et tant d'autres énigmes sur lesquelles la science aurait réussi, pour peu qu'elle eût mis en pratique ses là pré> ceptes, chap. 5.
Si , au moment où une découverte répare toutes ces négligences , au moment où la théorie sociétaire est publiée , les sophistes interyiennent pour la contrecarrer , il sera évident qu'ils trahissent, de propos délibéré, la cause de l'humanité. De là on sera fondé à conclure qu'ils l'ont trahie à dessein dans tous les temps, et que l'omission de tout calcul sur l'Association et les problèmes cidessus a été de leur part une perfidie préméditée.
J'ai dû les aviser en grand détail sur toutes ces particularités relatives à leurs intérêts , afin de les bien convaincre que si ma théorie m'oblige à attaquer leurs doctrines , j'agis sans aucune malveillance contre les auteurs , que je sers (433) par delà leurs espérances.
Je les entends répondre : c Si on était sûr que cette » Association pût réussir!!! » Eh, pour s'en assurer, il faut procéder à l'essai , provoquer une épreuve qui ne peut exposer à aucun risque. C'est un beau rôle pour les écrivains : sans sortir du doute conditionnel, sans se compromettre par une crédulité prématurée , ils peuvent innocenter leur science et réhabiliter ses auteurs, en prétextant d'inadvertance (124). Une telle marche les justifiera, sous le rapport de l'intention, qui deviendrait plus que douteuse dans le cas où ils s'obstineraient à soutenir leur caduc édifice , leur législation civilisée , qui n'a fait régner de tout temps que la cupidité et la fourberie, n'a
lliTBRKÈDG. 449
SU former que des êtres esclaves de Targent, n'oaaBl penser ni agir que selon les chances de gain , sans aucune acception de la vertu; n'ayant enfin d*autre boussole morale que la soif de Tor.
Tel est l'ouvrage des Philosophes : doivent-ils hésiter à l'abjurer, au moment où Ton découvre enfin l'ordre de choses qui conciliera V amour des richesses avec la pratique des vertus? L'excuse des sophistes passés et la fortune des sophistes présents vont dépendre du parti que ceux-ci prendront dans cette circonstance décisive. J'ai dû , en honorable adversaire , les en aviser trés-franchement, et les stimuler dans un article spécial, par le parallèle des chances de fortune qui leur sont assurées en Association, et des disgrâces dont ils sont accablés en civilisation.
Toutefois, je les invite, après cet exposé de leurs duperies, à suspendre tout jugement, jusqu'à l'apposition de la pierre de touche ou théorie du vrai libéralisme , dans ses trois degrés qui sont (en amalgame avec le tableau 55),
Le Demi-Libéralisme, ou Demi-Association.
Garantisme, 6®. période.
Le Libéralisme simple , ou Association hongrée.
Sériisme simple, 7®. période.
Le Libéralisme composé, ou pleine Association. Sériisme composé , 8^. période.
Je préluderai à l'extroduction sur la théorie du demilibéralisme : l'exposé de ce degré , quoique le moindre des trois , suffira à convertir les sophistes bien inlentionnés ou Expectants (120); à leur prouver qu'il n'y a de vrai libéralisme que dans les méthodes qui tendent à TAssocia** tion industrielle, et que, hors de cette direction , les idées
480 PROlJeCHèKES.
libérales détoarnées de lenr emploi naturel et a(4»Kquèe» à rindustrie incohérente, sont comme les armes à feu entre les mains des enfants.
Il restera donc à examiner dans mes théories sur les trois degrés de l'Association, si j'en ai vraiment découyert le procédé , k défaut duquel toute alliance entre le monde social et les idées libérales est d'un succès trèsdouteux.
Dés que cette découverte sera constatée , il deviendra hors de doute qu'elle garantit Tavénement au vrai libéralisme , bien différent des caractères qu'on lui prête aujourd'hui. Lès sophistes assurés de recueillir une part brillante des bienfaits de l'Association , s'inquiéteront peu si elle donne aux faux systèmes un congé absolu ; et dans leur enthousiasme ils me rendront grâces de mes agrès* sions officieuses , comme un blessé recouvrant là santé remercie son chirurgien de quelques douleurs qu'une main tutélaire lui a fait souffrir.
Par intérêt pour leurs coryphées, rappelons^Ies à l'exemple de saint Augustin. Lorsqu'il vit le culte des faux dieux chanceler, il ne balança point à se ranger sous la bannière du vrai Dieu. Lui seul fît plus, pour le progrés de la Eeligion, que n'aurait fait une grande armée. En suivant un parti perdu, il serait resté dans la médiocrité; en se ralliant à la lumière naissante, il s'éleva au fatle de la renommée.
La conjoncture est ici la même : c'est toujours la cause du vrai Dieu. Chez les anciens, il fallait arborer sa bannière religieuse, la doctrine de Jésus-Christ ou voie du salut des âmes; chez les modernes, il faut arborer sa bannière industrielle, la théorie d'Association unitaire ou voie du salut des corps sociaux. Cette lumière, espérée
par Socrate, vient éclairer enGn la raison perdue dans les sophismes : un chantre de l'heureuse découverte serait un puissant accélérateur d'épreuve et de fondation. Paris, capitale du monde littéraire, fera-t-il moins que l'ancienne capitale du monde civilisé? Rome enfanta FAu* gustin religieux; que Paris enfante l'Augustin social.
Àrgumentum ad hominem! quihabet aures audiendi, audiat,
FIN DE LINTERHÈDI.