ARTICLE TROISIÈME
Argument de la théorie directe.
Hypothèse d'un jury d'examen des découvertes.
Une vérité confessée par les divers partis, c'est que notre siècle n'assure la faveur qu'aux inventions frivoles ou nuisibles. J'ai cité à ce sujet ( Avant-Prop., I, 45, 44), plusieurs des journaux de Paris, Constitutionnel, Gazette de France, Minerve, qui s'élèvent contre ce travers, et reprochent à la France « le mépris ou l'indifférence pour
> les talents nationaux, en même temps qu'elle professe
> une admiration niaise pour toute espèce de mérite j étranger. » Mais si une invention malfaisante est mise au jour, soit la fusée Congrève, chacun opine pour la stricte équité : il s'agit d'accélérer le carnage et l'incendie, tout favorise l'auteur, et on assemblera non pas un, mais vingt jurys d'examen.
D'où vient que la France n'accorde pas à ses inventeurs cette protection neutre et impartiale, ce jury d'examen si facile à assembler dans Paris ? Il semble que cette intervention tulélaire de l'autorité devrait s'étendre à toute découverte qui se lie aux grands intérêts de l'état : or, est-il d'affaire d'état plus majeure que la chance de tripler le produit d'une année à l'autre ; assurer le remboursement de 10 à 12 milliards de créances révolutionnaires; abolir subitement la traite, l'esclavage , les pirateries?
N'est-ce pas le cas, pour un gouvernement prudent , d'imiter la conduite d'Isabelle d'Aragon et de son ministère; hésiter et se dire : « si pourtant celle étrange dé- » couverte était réelle, praticable, quel serait notre dépit
> de n'en avoir pas profité! Examinons : court-on quelque
> risque à faire vérifier un calcul? Non , sans doute : s'il » est faux, reposant sur des illusions, un jury exercé ne i» s'y trompera pas. »
Même chance de regrets futurs peut stimuler dans Paris les sociétés savantes, intéressées, selon leurs attributions spéciales , à former un jury pour cet examen , en faisant intervenir l'auteur, afin de prévenir les erreurs faciles sur ce sujet. J'indique ci-après, note 4, page 45, quelques motifs d'attention pour chacune d'entre elles.
Je vais supposer le jury constitué régulièrement, à peu près comme les cours d'assises, avec procureur du roi requérant l'examen du fond sans acception des formes. C'est un établissement qui manque à la France , et qui , sans coûter une obole au gouvernement, lui serait d'une extrême utilité en sens politique et moral.
Comme il recueillerait au moins 200,000 écus de bénéfice du seul produit de son journal, qui serait sans concurrence , il trouverait dans cette somme , indépendamment de la rétribution payable par les plaideurs et les examinés, de quoi assurer à ses fonctionnaires d'amples émoluments et de forts dividendes en bénéfice du journal. Ce seraient des postes brillants, lucratifs, et surtout utiles à l'état et aux mœurs. On en appréciera l'utilité au second chapitre, art. 6, 7.
Il ne s'agit pas ici d'une cour judiciaire subordonnée à la législation, mais seulement d'un tribunal d'initiative en opinion et de contre-poids à la détractîon , en ce qu'il ne peut rien donner à l'arbitraire, étant obligé d'entendre les plaidoiries, les relater en abrégé dans son journal et prononcer sur le fond. Ses arrêts ne sont point exécutoires; il est seulement corps d'opposition méthodique , de garantie scientifique et littéraire , jugeant les élran-
gers mêmes qui seront empressés de recourir à lui , si par sa sagesse il se donne un relief éclatant.
Je suppose que ma découverte y est présentée. Les jurés auront eu deux mois pour la lecture préalable, avec faculté de faire appeler l'auteur pour les éclaircissements que lui-même leur aura offerts. Ils sont initiés aux détails de fond , contenus dans les neuf divisions de théorie positive (13).
La séance d'examen est ouverte , et par l'organe d'un rapporteur, ou de l'auteur, ou de son avocat, on soumet au tribunal et au jury l'aperçu des points à juger et des solutions données.
Question Ire. L'association domestique-agricole, telle que la décrit l'auteur , serait-elle , en cas de possibilité , un ordre favorable aux intérêts de l'état, au gouvernement et au peuple ?
JRëp. Nul doute, car les réunions cantoniennes pourraient abonner en masse tous leurs impôts, en faire l'avance à termes fixes, sans frais et sauf recouvrement à leur charge. Lesdites réunions pouvant attirer du travail, des avances et des secours à la classe inférieure , garantiraient l'état des agitations et des crimes dont l'indigence est la source.
Question IIe. Les bénéfices de l'association paraissentils suffisants en aperçu , pour inviter à une épreuve sur un hameau?
Rëp. Oui; car, selon les détails (III, 7 à 46), caves très-bas , il conste qu'elle élèverait le produit général au triple effectif, et que l'accroissement de richesse relative ou jouissances économiques, serait sans bornes. Si par circonspection l'on réduit encore de moitié sur ces devis, il n'en restera pas moins une perspective de double pro-
duit, qui élèverait le revenu de France à 10 milliards au lieu de 5 , si le mécanisme est praticable.
Question IIIe. Les dispositions sociétaires indiquées aux lre. et 2e. sections , sont-elles plausibles quant aux procédés?
Rëp. Elles présentent, sous le rapport du contraste, un triple indice de succès, une contre-marche exacte du morcellement industriel.
INDUSTRIE SOCIÉTAIRE Opère , INDUSTRIE MORCELEE Opère,
\ . Par les plus grandes réunions \ . Par les plus petites réunions
possibles dans chaque fonction. en travaux de culture et ménage.
2. Par séances de la plus courte 2. Par séances de la plus longue durée et de la plus grande variété, durée, delaplus grande monotonie.
3. Par subdivision la plus détail- 3. Par complication la plus lée , affectant un groupe de sectai- grande, affectant à un seul individu res à chaque nuance de fonction. toutes les nuances d'une fonction.
— Par l'attraction , le charme. — Par la contrainte, le besoin.
On peut donc, d'un mécanisme diamétralement oppose au régime civilisé ou morcelé , augurer des résultats opposés en tous sens à ceux de l'industrie morcelée ou gestion familiale, qui perpétue les neuf fléaux (13).
Question IVe. Ce mécanisme offre-t-il des garanties de science fixe et calcul régulier, des indices de conformité avec le Yœu de la nature et avec les harmonies de l'univers?
Rëp. Il se rallie à la nature en triple sens :
1°. Il est conforme à l'ordre matériel des œuvres de la création, distribuée tout entière par séries de groupes contrastés avec liens de transitions, depuis les familles des trois règnes connus (le règne aromal ou 4e. encore inconnu) , jusqu'aux familles de planètes qui forment une série de 4 groupes contrastés, avec leurs transitions. (L'un des 4 est désemparé ; c'est celui de la terre qui
doit se conjuguer 5 satellites (voyez III , 244). 2°. II est conforme à l'ordre mécanique de la nature , où toute harmonie est fondée sur l'attraction , depuis celle des insectes industrieux jusqu'à celle des planètes. 3°. Il est conforme à la raison ou économie générale , en ce que ses influences tendent (sauf épreuve) à établir la plus stricte économie en toutes relations , élever au plus haut degré l'émulation et le raffinement industriel.
— Enfin, il se rallie à la justice mathématique , en appliquant, soit à son procédé de séries contrastées, soit à son régime d'évaluation et répartition, les théorèmes de géométrie.
Ce procédé n'est donc point jeu d'imagination , mais imitation fidèle du système de la nature , et on ne saurait mieux réunir les indices plausibles conditionnellement et sauf épreuve , les amorces qui peuvent faire espérer l'adhésion du sauvage ou homme de la nature.
Question Ve. La théorie est-elle exacte et complète en notions élémentaires? L'auteur, dans ses rudiments des groupes et séries (III, 337 à 402), a— t— il analysé méthodiquement les propriétés des différentes sortes de groupes et séries qu'il considère, en mécanique sociétaire , comme analogues aux déclinaisons et conjugaisons en grammaire ?
Re'p. En définissant les séries passionnelles, il a fourni des détails bien plus étendus que n'en donnent les naturalistes dans leurs tableaux de séries matérielles. S'il n'eût pas enchéri sur leur méthode et qu'il n'eût fait que s'y conformer, il serait déjà au degré qu'on peut exiger en régularité élémentaire; mais il a fait une étude plus approfondie du sujet , et a prouvé , soit dans la notice des rudiments (III, 337), soit dans les ébauches des sec-
lions 5e. et 6e. du IVe. tome, que son travail excédait de beaucoup le nécessaire.
Question VIe. Le mécanisme nommé séries contrastées, à le supposer praticable, serait-il d'accord avec les vœux connus des diverses classes, riche, moyenne et pauvre , dont se composerait un canton ou phalange sociétaire ?
Rëp. La distribution par séries contrastées pouvant seule utiliser les passions de chaque individu , faire emploi de tous les caractères bons ou mauvais, rapprocher les antipathiques par utilité réciproque , ils reconnaîtraient, dès le 1er. mois d'exercice, que cet ordre est gage de bonheur individuel , en ce qu'il assure à chacun l'essor des passions , entravé même chez le riche dans l'état actuel, et en ce qu'il joint la garantie de triple revenu à celle de plein essor des passions. II plairait donc sous double rapport aux 5 classes, et surtout aux riches qui , dans cet ordre, seraient, par l'aisance du peuple , délivrés de l'aspect et des embûches d'une classe indigente.
Question VIIe. Les moyens d'attraction indiqués aux 5e. et 4e. sections sont-ils de nature à attirer, dès le plus bas âge, l'enfant au travail productif, perfectionner sa santé et son éducation dans tout le cours du jeune âge , et le maintenir dans la voie des bonnes mœurs à l'époque de transition ou entrée en puberté ?
Rëp. Les ateliers progressifs , tels qu'on les forme en série contrastée, et les distributions échelonnées des divers travaux , satisfont en tout point les goûts connus de l'enfant (IV, 20 et 54). Ces goûts sont contraints en tous sens dans nos ateliers et nos distributions agricoles, et bien mieux comprimés à l'époque d'avènement en pu-
40 CHAPITRE I. ARTICLE m.
berté , où l'essor des goûts, le libre choix, devient inadmissible.
Ce libre choix paraît compatible avec le régime des séries contrastées et avec l'industrie dont elles sont inséparables. C'est un des points dont il importe de faire la vérification : en cas d'inconvenance, on pourrait, par statuts , entraver cette branche de liberté , sans désorganiser pour cela le régime sociétaire.
Question — . Le mécanisme de répartition, exposé aux sections 7 et 8, paraît-il efficace pour concilier l'intérêt collectif avec l'intérêt individuel ?
Rép. Il en présente quadruple gage; 2 d'affection, 2 de justice.
A. 1°. L'absorption des rivalités individuelles dans les affinités collectives, effet expliqué dans tout le cours des IIIe. et IVe. tomes.
A. 2°. Le ralliement des classes extrêmes et antipathiques : on trouve à la 7e. section un tableau des 46 ressorts qui opèrent cet accord.
J. 5°. La balance des lots d'industrie et des lots de capitaux, dans la répartition en raison directe des masses et inverse des distances (IV, 502).
J. 4°. La balance de cupidité et de mérite, en contrepoids des prétentions extrêmes aux moyennes (IV, 525) (accord des séries géométriques).
Question ... Si l'épreuve était douteuse ou défavorable, si enfin l'on échouait dans l'essai , quel en serait le résultat en bien ou en mal ?
Rép. Le résultat, le pis-aller même , dans le cas d'erreur , d'illusion théorique, donnerait en pratique d'énormes avantages, car si le seul pouvoir de l'attraction no suffisait pas à soutenir le mécanisme des séries con-
trastées , on pourrait le soutenir de statuts et engagements selon nos méthodes, et conserver les innombrables bénéfices de gestion économique, progrès de mécanique, perfectionnement des espèces, garanties sanitaires, police des industrieux, extirpation de l'indigence, abonnement d'impôt, restauration forestière et climatérique , unité des travaux publics et de toutes relations. Tous ces bienfaits , même dans le cas de fausseté des calculs d'attraction, naîtraient encore de la distribution et de l'exercice par séries contrastées soumises à des engagements et statuts.
Là se bornent à peu près les questions de FOND qu'on pourrait soumettre à un jury et débattre en sa présence , avant le vote sur fond et avant la séance d'examen de FORME , si l'auteur la demandait.
Qu'on essaie de poser d'autres questions , il arrivera qu'elles porteront sur les formes et les accessoires, et non sur le fond. Elles seront dès-lors parasites et inadmissibles à un tribunal qui aurait pour règle , qu'en examen d'inventions touchant aux grands intérêts de l'état, il faut juger le fond avant la forme; statut dont les gens du roi requerraient l'observance, en élaguant toute question de forme ; car un inventeur peut ne s'exprimer qu'en patois, ne savoir pas distribuer un traité, et pourtant avoir fait une précieuse découverte.
En conséquence le jury, après débats et éclaircissements suffisants , déclarerait qu'il juge plausible et digne de confiance PROVISOIRE la théorie d'association par séries contrastées , et qu'il croit utile de procéder à Vépreuve. Le tribunal y ajouterait son considérant [comme serait, par exemple, la formule suivante **].
** Considérant préjudiciellement : 1°. que la théorie des
séries contrastées , ne fût-elle qu'un germe en association , qu'un moyen encore informe , est la première, la seule qui ait été proposée.— 2°. Qu'elle présente l'avantage de démentir et dissiper les préjugés d'impénétrabilité qui s'opposaient a toute étude sur ce problème. — 3°. Qu'il y aurait duperie et vandalisme a éconduire un inventeur, parce qu'il n'a pas observé dans son traité les formes oratoires.
Considérant, quant Au fond : 4°. que nulle objection régulière n'a été élevée contre la théorie et les dispositions qu'elle prescrit en formation et mécanisme des séries contrastées. — 5°. Que les risques d'imperfection ne sont pas un motif de déconseiller, mais plutôt d'accélérer l'essai, afin de pouvoir discerner et déterminer les corrections dont ce procédé sera susceptible. — 6°. Qu'en réplique aux soupçons d'illusion , d'impossibilité , l'auteur démontre dans sa théorie , que les obstacles allégués (26) , sont autant dégages de succès. — 7°. Que l'auteur annonce qu'il a en réserve, art. 8e., beaucoup d'autres ressorts de concert sociétaire, dont la communication n'a pu trouver place dans les deux premiers tomes. — 8°. Que l'essai pourra être fait en mécanisme de 7e. période (13), moins fastueux que le 8e., et susceptible d'amalgame avec les statuts de civilisation.
Considérant , quant aux indices ; 9°. que l'obstination des sauvages à refuser l'industrie agricole accuse la méthode morcelée de contrariété avec la nature , et milite pour l'invention d'un mécanisme ultra-civilisé. — 10°. Que les théories cocrcitives employées depuis 5000 ans ayant perpétué tous les fléaux , il est prudent d'essayer un régime fondé sur l'attraction dont le calcul paraît découvert. — - 11°. Que ce procédé, par son opposition régulière à nos méthodes (37), fait espérer des résultats opposés aux neuf fléaux inhérents a la civilisation. — 12°. Qu'il est surtout plausible, en ce qu'évitant l'application a la masse d'un empire, selon l'usage de nos sciences incertaines, il se limite, pour épreuve, à une centaine de familles, un hameau.
** Considérant , quant aux preuves palpables , que la distribution par séries contrastées est la seule en accord avec l'ordre général de la nature , avec la distribution des substances
créées, avec la règle d'unité et d'analogie imposée par les sciences, règle qui milite en faveur des voies d'attraction.
... Considérant , quant aux chances défavorables, que même dans le cas d'insuccès et de faux calcul sur l'attraction , on recueillerait de cette épreuve une foule de dispositions nouvelles dont l'agriculture, la politique , la morale et la salubrité tireraient d'énormes avantages , par amalgame avec les coutumes et lois de civilisation.
Sur cette déclaration, l'on trouverait aussitôt à former une compagnie d'actionnaires, à 6,000 actions de 1,000 fr. chaque. [On a vu (8 bis) qu'en bas degré il suffisait de 600,000 fr. ]
Remarquons la duperie de ne pas procéder ainsi, par entremise d'un tribunal de garantie. L'examen aurait été terminé à la fin de janvier 1825 ; on aurait eu le temps de faire des dispositions pour opérer au printemps, époque la plus opportune , parce qu'on ne peut pas faire manœuvrer une phalange de séries industrielles sans avoir fait des semailles adaptées aux exercices de ce nouvel ordre.
L'installation aurait eu lieu en avril, et dès le mois de mai on aurait yu les accords s'établir avec rapidité, l'attraction et l'émulation se développer par degrés. Le succès aurait été complet en juin, quant aux accords, et on en aurait auguré le concert de répartition (section 8e.), qui se serait vérifié à l'époque d'inventaire , à la fin de la campagne.
Ainsi, dès la fin du printemps, on aurait vu l'Europe entière désabusée sur la civilisation , le monde social s'éveiller de sa léthargie, s'apercevoir que depuis 25 siècles il est dupe des sophistes qui vantent l'industrie morcelée pour se dispenser de découvrir la sociétaire. On aurait
reconnu que les passions et attractions sont faites pour l'exercice par séries contrastées, qu'il va se généraliser par la triple amorce du produit colossal, du charme industriel et des accords sociaux ; on aurait vu, dès cet été de 4825, l'Europe faire ses préparatifs pour sortir du chaos civilisé, barbare et sauvage ; il y aurait eu suspens de toutes les guerres, et concert empressé pour hâter l'organisation.
Tel est l'avantage qu'on eût recueilli d'une police scientifique, d'un tribunal de garantie si convenable dans Paris , et nécessaire en France plus qu'en tout autre pays. Voyez note 5, page 46, quelques détails sur ses fonctions.
Il est surprenant que le monde savant, qui ne raisonne que de garantie , contre - poids , opposition, balance, équilibre, ait oublié, en ce qui le concerne, tous ses beaux systèmes et se soit organisé en anarchie complète, donnant tout à l'arbitraire, selon le principe : « Nul » n'aura de l'esprit que nous et nos amis 5 > qu'il n'accorde pas aux inventeurs la protection qu'on accorde aux derniers scélérats, la défense par-devant jury. On verra, au 2e. Intermède, quelle est la duperie de ceux qui ont entretenu ce désordre.
J'ai démontré qu'il est fort aisé de juger exactement une découverte, si l'on veut préférer les voies de méthode à l'arbitraire.