‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 167 sur 201 · ARTICLE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ARTICLE QUATRIÈME

Argument de la théorie indirecte.

Je viens à la partie du traité qui prive mon ouvrage des honneurs de l'annonce et lui attire , par les vérités amères dont il fourmille, la disgrâce du monde savant. Expliquons le secret de ces amertumes, qui n'en seront pas pour tout homme étranger aux intrigues philosophiques. Le traité contient deux sujets distincts, la théorie directe ou exposé de l'Association, et la théorie indirecte ou critique de l'industrie morcelée, dite civilisation. Cette critique, placée auxpremiers tomes, est offensante pour les sciences philosophiques ; elles y sont convaincues d'inhahilité à toute invention en mécanique sociale, n'ayant pas même inventé la civilisation, ni influé sur les progrès qu'elle a pu faire-, témoin l'abolition de l'esclavage qui fut un effet de circonstance et d'intervention du christianisme, et leur impuissance contre la traite des nègres. Tel est le tort de mon traité ; il n'encense pas les sophistes. « C'est, disent-ils, un livre qui n'est pas mart chand , pas insinuant; l'auteur ne connaît pas les mé- » nagements nécessaires. Si un autre eût été en posses- » sion d'un si riche sujet, il se serait fait lire. »

Et comme on n'ose pas me faire ouvertement ce reproche, on s'en prend aux apparences, aux accessoires. « C'est, dit-on, une illusion, un rêve scientifique; il y » a bien quelque esprit, de l'imagination, des CALCULS » JUSTES (on l'avoue); mais il n'y a point de décou- » verte; il ne peut pas y en avoir dans un ouvrage qui » n'encense pas la philosophie. »

Il eût fallu, pour mettre l'ouvrage en faveur, dire aux philosophes : « C'est à vos vastes lumières que je dois i. c

» cette découverte; c'est dans vos doctes écrits que j'en » ai puisé les éléments : vous aviez créé tous les maté- > riaux de l'Association • je les ai mis en œuvre selon vos » sages méthodes ; je ne fais qu'acquitter ma dette en * vous dédiant une invention qui est la vôtre bien plus » que la mienne; elle n'est qu'un fleuron détaché de » votre couronne, et que je dois y replacer. »

À ces mots , le monde philosophique aurait dit : c Voilà un ouvrage écrit avec sagesse , impartialité , une » méthode exquise; l'auteur sait se faire lire; son style » est fleuri, suave , marchand, œra metet Sosiis. »

Laissons en suspens cette querelle; il sera aisé de s'entendre avec les philosophes honorables que je nomme existants (21) (école de Socrate, Montesquieu, Rousseau, Voltaire, etc.). Donnons quelques notions de la théorie indirecte qui est pour eux de si dure digestion.

D'abord on y dissipe les préjugés qui régnent sur la nature, nommée si mal à propos simple nature. Elle est composée et non simple : elle se divise en nature harmonique et nature subversive; distinctions très- visibles dans le monde matériel que nous voyons distribué en planètes ou astres sociétaires, et en comètes ou astres non sociétaires : d'où il est évident que le mouvement matériel n'est point simple , mais composé ou DUALISÉ (Introd., II, 57 et 35), s'opérant par deux essors, l'harmonique et le subversif.

S'il y a unité dans le système de la nature et de l'univers, le mouvement doit être de même dualisé , sujet à double essor dans le monde passionnel , dans les relations humaines. Elles sont passibles d'essor harmonique ou sociétaire, opéré par attraction, et d'essor subversif ou non sociétaire, opéré par contrainte. On en voit ici les ta-

bleaux (15 et 40). J'insiste dans la note 6, page 59, sur la dualité.

L'esprit humain, mal dirigé dans ses premières études, manqua la boussole ou règle de dualité du mouvement. Il tomba dans le vice que je nomme SIMPLISME , erreur d'envisager en mode simple tout le système de la nature; et c'est par suite de cette fausse direction que la philosophie n'a rien su découvrir, ni sur les destinées de ce monde , ni sur celles de l'autre.

Cependant la tradition générale d'un bonheur passé et perdu dénotait l'infirmité sociale et invitait à des recherches sur le mécanisme de la société primitive, dite Eden. Mais les philosophes grecs se livrèrent à l'orgueil en se voyant plus avancés d'un échelon ou deux que les barbares et sauvages -, ils ne songèrent pas à la recherche d'un meilleur ordre social.

Cette faute , excusable chez les anciens, ne l'est plus chez les modernes ; convaincus par longue expérience que la civilisation est un cercle vicieux, ils devaient juger que, loin d'être le terme ultérieur du mouvement social , elle n'en est qu'un échelon , et qu'il faut s'élever plus haut. Quelques savants l'auront pensé en secret, même chez les anciens : mais les Platon , les Aristote , se seraient décrèdités eux-mêmes, en admettant la possibilité de s'élever au-dessus de la civilisation. Chacun les aurait sommés de procéder à la recherche des périodes sociales supérieures; problème qui eût exigé des découvertes au lieu de sophismes, et du génie au lieu de bel esprit. On pouvait craindre d'y pâlir un siècle avant de le résoudre , et entretemps les livres philosophiques et leurs auteurs auraient joué le plus triste rôle.

Ainsi la docte cabale dut opiner à étouffer l'idée de pa-

reille recherche; elle dut accréditer les préjugés d'immohilisme et croupissement perpétuel en civilisation , les verbiages d'impénétrabilité de la nature et voiles d'airain sur la destinée. Telle fut l'antique trahison qui sacrifia le genre humain au sot orgueil des sophistes.

Les modernes, serviles copistes des anciens, ont donné tête baissée dans ces jongleries de voiles d'airain ; par suite de quoi la civilisation est devenue pour notre globe un vrai cul-de-sac en mouvement , un abîme de misère et de sottise où l'on est engouffré depuis 3,000 ans , sans présumer qu'il est infiniment aisé d'en trouver l'issue (II, 142). Que de lenteur dans la marche du génie civilisé, qui encore a le front de nous vanter son vol sublime !

Pour entretenir le monde social dans la duperie, les philosophes ont écarté toute étude sur les rapports établis entre l'homme, l'univers et Dieu, par l'attraction et l'analogie (voyez les Prolégomènes). Ils ont enfanté par milliers de faux systèmes de la nature, d'après lesquels on croit l'étude épuisée quand elle n'est pas même commencée en ce qui touche aux destinées sociales.

Les preuves que j'en donne dans mon traité valent à ce livre les honneurs de la réprobation dans le monde savant de Paris. La philosophie était plus loyale au siècle dernier, lorsque les Montesquieu, les Voltaire, les Rousseau, accusaient franchement la civilisation et ses fausses lumières, et adoptaient le rôle à'expectants (II, 120).

De nos jours on a vu encore quelques lueurs de cette modestie ; « les sciences incertaines, dit madame de Staël,

> ont détruit beaucoup d'illusions sans établir aucune vé- » rite : on est retombé dans l'incertitude par le raisonne-

> ment, dans l'enfance par la vieillesse. »

Un tort commun à tous les expectants présents ou

passés est la mollesse : ils entrevoient ce qu'il faudrait faire, et loin d'oser l'entreprendre ou le conseiller, ilsn'accusent la civilisation qu'à demi-voix, par forme de coloris oratoire; puis ils laissent écraser ceux qui ont le courage de dénoncer franchement l'erreur. Ainsi , l'on traita de fou un publiciste suédois nommé Herrenschvand , qui osa condamner la civilisation , déclarer que tant que le honteux fléau de l'indigence existait , le monde social n'était point arrivé à sa destinée.

il est déplorable qu'aucun des souverains ou ministres n'ait entrevu celte ruse des philosophes, et ne les ait rappelés, par sommation et par réduction progressive.de traitements, à l'observance de leurs préceptes, explorer en entier le domaine de la science , procéder du connu à l'inconnu, et autres doctrines (II, 129) , qui toutes conduisaient à des études sur l'Attraction passionnée et l'Association agricole.

Les gouvernements grecs ne songèrent point à cette surveillance , parce que leurs chefs , les rois mêmes , étaient en pleine intimité avec les philosophes , qui la plupart figuraient dans la haute administration : aujourd'hui qu'à cette intimité a succédé une extrême défiance, les gouvernements auraient dû soupçonner l'intrigue , requérir l'étude des sciences négligées , et à cet effet établir une opposition scientifique, un contre-poids à l'obscurantisme des sophistes , une police des découvertes, opérant d'après les règles suivantes :

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