LE GÉNIE EST-IL AU-DESSUS DE TOUTES REGLES
Doute injurieux au génie : il ne demande j>as de prérogatives anar chiques ; il ne veut que s'affranchir des entraves du préjugé , sans pour cela s'écarter des voies de vérité certaine , des sciences physiques et mathématiques.
La révolution, qui a bouleversé les esprits comme les choses, produit aujourd'hui un excès contraire à celui de 4788. // n'existe plus aucune immunité pour le génie inventif; il faut qu'il encense toutes les erreurs et les petitesses en crédit , et qu'un inventeur débute par faire l'apologie des ténèbres qu'il vient dissiper, faire l'éloge de la civilisation.
Aucune découverte ne serait admissible à l'examen, l'immobilisme perdurait h jamais le monde social , si l'on contestait , en matière de découverte , le droit de sortir du cercle des préjugés : plus ils sont enracinés , comme celui d'excellence de la civilisation et de ses 9 fléaux, plus l'inventeur est fondé à s'élever au-dessus de l'erreur qui la dépeint comme terme de la carrière sociale.
Tel est le droit que me refusent les critiques français : ils veulent que je me tienne servilement au niveau de la philosophie, qui ne sait pas s'élever plus haut que la civilisation. Cependant ils raillent les siècles qui ont voulu circonscrire le génie, le limiter aux prestiges dominants. Voici sur ce sujet un aveu assez remarquable.
« Bacon , dont le génie prophétique se fit contemporain du » xvme. siècle, Bacon, qui avait ouvert dans ses e'erits un trésor » inépuisable de vérités , eut le tort de prendre un vol trop » élevé, et de planer à une si grande hauteur sur les hommes et » les idées de son temps, qu'il n'exerça sur eux aucune influence. » v, De Jouy.
62 INTERMEDE Y.
Etait-ce Bacon qui avait tort déporter ses vues plus loin que celles d'un siècle encroûté de petitesse , ou bien le siècle qui avait tort de ne pas savoir apprécier l'étendue , la profondeur du génie de Bacon ? Chacun répond : « Ce n'est pas » même un sujet de doute ; Bacon , plus pénétrant que son » siècle , avait raison seul contre tous. »
Redoublons de preuves, et demandons si Galilée avait tort quand il soutenait , seul contre son siècle , que la terre tournait autour du soleil 9 Ce n'est plus une question aujourd'hui : il est clair que Galilée avait raison seul contre son siècle.
Nos aristarques ici tombent en contradiction ; ils sont à la fois EXPECTANTSet OBSCUR AJSTS. D'une part , ils sont expectants, s'ils admirent les Bacon , les Galilée et autres qui surent se frayer de nouvelles routes ; c'est exciter le génie à se dégager comme eux des langes du préjugé. D'autre part, ils deviennent obscurants, s'ils veulent que le génie soit confiné dans les ténèbres de la civilisation, qu'il n'invente rien autre que l'industrie morcelée, la fourberie , la mendicité , qu'il fasse V apologie de cette société désastreuse , pour détourner tous les esprits d'en chercher V issue.
Voilà donc les critiques invoquant la lumière et plaidant pour l'obscurantisme. C'est à chaque pas qu'il faut les inviter à se mettre d'accord avec eux-mêmes. Combien Bacon a eu raison en leur conseillant de refaire leur entendement , et d'oublier tout ce qu'ils ont appris !
Débrouillons les contradictions de ces niveleurs de génie. Quels sont les cas où un homme peut avoir raison seul contre tous, comme Galilée, Colomb, Copernic, Harvey , INewton, Linnee , etc. ; les cas où il doit être dispensé de suivre les sentiers battus et d'encenser le préjugé ; les cas enfin où il doit jouir des droits d'inventeur? à quel cachet reconnaîtra- t- on cette qualité d'inventeur? Voilà une question qu on a oublié de traiter, et c'était par-là qu'il eût fallu commencer en critique. Tant qu'on ne détermine pas la vraie limite entre les sciences connues et les incon-
INTERMEDE Y. 65
nues , comment s'assurer si celui qui se dit inventeur a vraiment les caractères de ce rôle , et doit en obtenir les prérogatives ?
La démarcation dont il s'agit est tracée bien clairement dans V article qui précède ( et dans mon Avant-Propos , au cadre d'étude intégrale de la nature (I, 26, 90). L'inventeur sera celui qui , sortant du cadre des trois branches de mouvement déjà connues, traitera une ou plusieurs des sept branches inconnues (2 d'effets et 5 de causes) ( 56 ) : ma théorie les explique toutes les sept.
Voilà la pierre de touche pour discerner le véritable inventeur. Si du cadre général nous descendons à quelques détails , par exemple aux affaires sociales, l'inventeur sera celui qui, sortant du cadre des sociétés connues et de l'industrie morcelée , apportera la théorie des échelons sociaux inconnus et exerçant l'industrie en mode sociétaire. A ces caractères on reconnaîtra le rôle et la qualité d'inventeur, sauf à vérifier s'il tient parole, s'il ne retombe pas dans l'ornière civilisée, tout en se flattant de nous en dégager.
Et quelles concessions lui devra-t-on, quant à V exposé de sa théorie? Ce ne sera pas de l'affranchir de toutes règles , selon V excès de 1788; il s'avilirait lui-même en acceptant ce droit. Il devra s'assujettir aux règles de justesse avérée , aux vérités mathématiques et phxjsiques : mais il devra être affranchi des règles suspectes à leurs auteurs mêmes , des doctrines philosophiques , incertaines de nom et trompeuses de fait, en ce que leur civilisation chérie reproduit en tout sens neuf fléaux opposés aux neuf biens qu'elles promettent , et en ce que leurs auteurs n'ont jamais pu se concilier sur un seul point , ni faire aucune découverte ultra-civilisée , aucune invention en garanties sociales (période 6me.), pas même les plus faciles , comme
Le comptoir communal, eu garanties agricoles; La maîtrise proportionnelle, eu garanties manufacturières ; La concurrence rédcctive, en garanties commerciales; Le tribunal de contre-poids, en garanties scientifiques.
Et ces esprits stériles veulent donner au génie \inventif
INTERMEDE Y.
leur raison pour guide, une raison qui se méfie d'elle-même, se condamne malgré ses flatteurs! En voici V arrêt tiré de journaux récents.