ARTICLE SEPTIÈME
Les critiques hostiles,
2e., l'ambiguë; 3e., la méchante; 4e., l'entraînée.
2e. Le genre ambigu. Feu Geoffroy ne trouvait aucun vers de bon, ni dans les tragédies de Voltaire, ni dans îe débit de Talma ; et pourtant il lui échappait de dire à des détracteurs de Voltaire : « Hé! Messieurs, vous êtes » bien aveugles si vous ne sentez pas sa prodigieuse su- » périorité. » Tel est le caractère de la critique moderne: le plus souvent elle ne pense pas un mot de ce qu'elle écrit.
Geoffroy avait au moins le mérite de la franchise. Il avouait que la critique était chez lui une denrée commerciale et un levier d'esprit de parti. On ne doit donc pas s'étonner de trouver, chez beaucoup d'écrivains, l'un de ces deux torts, l'esprit de parti , côté faible du critique n°. 2, qui n'est pas Parisien; c'est un érudit, un journaliste des plus considérés en Europe (0; ses opinions vont démontrer le vice des jugements individuels, et la nécessité d'un jury de garantie en examen d'inventions.
« Nous ne pouvons pas, dit-il, nous vanter d'avoir lu > l'ouvrage dont il s'agit; ce serait un trop grand tra- » vail pour l'utilité qu'il promet. > Bien jugé! c'est donc chose de médiocre intérêt que le moyen de tripler, d'une année à l'autre, le produit effectif de l'industrie; assurer 30,000 fr. de rente à qui n'en a que 10,000; assurer le prompt remboursement de toutes les dettes révolutionnaires et fiscales- déterminer tous les sauvages à l'adoption de la culture-, abolir à jamais la traite des nègres et
(i) M. Pictet, de Genève. (Note des éditeurs.)
l'esclavage en pays barbare ou civilisé : tout cela est affaire de mince utilité et nullement cligne de lecture!!!
Je continue : « Hauteur, obscur sur le fond de la the'o- » rie, n'est clair que dans son amer e satire de l'état so- » cial. » Vous avez donc compris cette satire de la civilisation : quanta la théorie sociétaire, comment pouvezvous la dire obscure, quand vous avouez ne l'avoir pas lue? Votre opinion doit se traduire comme il suit : « J'ai > lu de ce livre quelques articles où la justesse des cri- 5 tiques m'a indisposé; je ne veux pas examiner la théorie » qui est à la suite, et je prononce qu'elle est obscure, » puisque l'auteur ne flatte point mes préventions pour » le parti philosophique. » Voilà le vrai sens, la pensée de l'aristarque.
Je ne prétends pas, dit-il, nier qu'il n'y ait de la substance dans ce livre. FAIT PAR UN AUTRE , l'ouvrage aurait pu devenir utile. Que d'aveux précieux! l'opinant avoue que le livre est substantiel ; que le fond , présenté sous d'autres formes, deviendrait utile ; et plus haut il dit ne l'avoir pas lu à cause du peu d'utilité qu'il promet.
Le point saillant, dans ces contradictions, c'est l'augure de succès du traité, s'il eût été fait par un autre. Mais cet autre, en changeant les formes, en donnant de l'encens à la philosophie, n'aurait toujours pu se rendre utile que par la partie substantielle ou théorie du mécanisme sociétaire distribué en séries contrastées. C'est là le côté utile et substantiel d'un traité de l'Association; et quelque forme qu'un philosophe puisse donner à l'ouvrage, il sera obligé d'emprunter de moi le fond tout entier, la théorie des séries contrastées. On trouve donc dans mon livre l'essentiel ou substance, les voies et moyens d'exécution; c'est bien quelque chose en fait de découverte.
11 faudrait, dites-vous, qu'un autre y eût mis la main, c'est-à-dire y eût donné le vernis , les couleurs en vpgue, le jargon de perfectibilité. Plaisante manière de juger les découvertes ! la plus précieuse , la mieux revêtue de preuves n'est rien par elle-même, si quelque adulateur n'intervient pour la farder selon le goût des partis littéraires, l'accommoder servilement aux convenances des philosophes.
Voilà donc le fruit de celte raison moderne tant vantée ! elle subordonne le génie inventif au méprisable talent de flatter une coterie de sophistes. S'il existait un jury d'examen et de garantie, les critiques oseraient-ils s'engager dans de pareilles inconséquences? Mais on sait qu'il n'est aucune barrière au despotisme littéraire ; on se donne le plaisir d'écraser une invention dont l'auteur a commis le crime de ne pas fléchir devant la philosophie. Etrange résultat de l'intolérance académique, genus irritabile vatum! J'ai pu maintes fois reconnaître, au sujet de cette découverte , que les savants, les beaux distributeurs de raison , deviennent moins raisonnables que des enfants lorsque leur amour-propre est blessé.
Je désigne celte critique sous le nom d' ambiguë , ou sorte mixte, parce que, sans intention hostile, elle arrive à force d'arbitraire au même but que la détraction. H n'y a pas malice calculée chez l'écrivain , car il se contredit de phrase en phrase, niant d'abord l'utilité du livre et h confessant à quelques lignes de là. Il n'aboulit pas moins à" dêcréditer, par l'influence de son nom, une théorie dont ses paroles bien pensées sont un éloge très-formel , puisqu'il y reconnaît la substance, les moyens, seule chose désirable dans les inventions.
On peut juger par là de la duperie où tombe un goui. e
vernement qui compte sur l'érudition des journalistes pour être informé des découvertes; qui ne se défie pas de leur amour-propre si prompt à s'ombrager, et n'oppose pas à leur partialité ce contre-poids qu'eux-mêmes conseillent si activement d'opposer à la puissance administrative,
3°. Genre méchant. Il devient très-commun en France. J'en vais citer un modèle , dans la critique d'un épais Limousin qui dit avoir payé le livre 30 fr., au lieudelSfr., prix coté. 11 a été, comme Pourceaugnac, dupé par un autre Sbrigani , par un entremetteur. De là sa colère contre l'ouvrage; et pour ie diffamer, il a recours au talent banal de coudre des mots assemblés de diverses phrases, en former des propositions ridicules, travestir même le titre j enfin accumuler vingt mensonges plus impudents les uns que les autres. Tel est le savoir-faire du sieur Mongin , de Limoges , dans une lettre insérée au journal le Miroir.
Si le tribunal de garantie existait, on porterait le lendemain l'imprimé à l'audience du mage littéraire , en invitant le journaliste à y envoyer un de ses collaborateurs pour défendre, s'il le peut, l'article publié. On prouverait en peu d'instants, par confrontation, que le livre contient tout le contraire des absurdités imputées à l'auteurqu'elles sont pleinement calomnieuses avec préméditation, car le zoile avoue l'intention de se venger d'une duperie pécuniaire que son agent lui a fait essuyer. La calomnie serait constatée par décision du juge mage, et la déclaration insérée au journal de garantie.
Une telle justice n'aurait rien de coûteux ; elle serait rendue en petite audience : la rétribution des plaideurs serait tout au plus de 20 à 50 fr. pour insertion de l'arrêt au journal de la cour de garantie.
Qu'arriverait-il d'un tel ordre de choses? Qu'aucune feuille publique n'oserait admettre des articles ou la calomnie serait évidente, où l'intention ne serait pas même déguisée. D'autre part , le détracteur n'oserait pas écrire pareilles lettres, sachant que si elles sont insérées, il recevra , par le journal de garantie , un affront à la face de la France et de l'Europe.
Mais la garantie n'existant pas, les zoïles osent tout , d'autant mieux qu'on a habitué les Français à se repaître de détraction et s'en faire une amusette littéraire. Elle s'introduit, à titre de denrée commerciale, dans divers journaux obligés spéculativement à l'accueillir pour satisfaire le goût des abonnés; de même qu'un négociant est forcé à s'approvisionner d'objets de modes ridicules, mais demandés par les acheteurs.
Les journalistes sont donc les premiers esclaves du défaut de garantie en relations scientifiques. Cette branche d'abus en produit d'autres ; il sera facile de prouver que la dépravation de la critique a, depuis peu d'années, dénaturé très-vilainement le caractère français.
La seule influence du tribunal de garantie changerait bien vite cette manie de détraction en penchant à la justice. La nation s'habituerait à railler ce qui le mérite, s'égayer des camouflets donnés aux zoïles. Chacun craindrait de partager la honte de ces méchantes gens; on vouerait au mépris leur médiocre talent de fausser toutes les citations, talent plutôt digne des galères que de la faveur d'une capitale éclairée.
Le jour où l'on publiait cette collection de phrases travesties, le député Delalot se plaignait au corps législatif d'être calomnié aux yeux de la France, par un mot, UN SEUL MOT changé à son discours dans les journaux.
iOO CHAPITRE II. ARTICLE VII.
Il en demandait réparation. L'affaire Manuel, qui a causé tant de rumeur, a été l'effet d'UN MOT qu'on dit avoir été changé ou mal interprété.
C'est assez prouver que les changements de mots , et à plus forte raison ceux de plusieurs phrases , ne sont rien moins que des babioles , et qu'il faudrait, pour l'honneur de la nation, établir une autorité de garantie contre cette infâme coutume à laquelle on habitue de plus en plus les Français. Il ne manquerait que d'assurer aussi la faveur publique à ceux qui changeront quelques mots dans les actes , contrats et testaments.
Lorsque j'ai cité en regard (64) deux journaux de Paris, j'ai soigneusement évité de dénaturer ni même déplacer aucune des expressions du texte; l'altération d'un seul mot pouvant gravement compromettre un ouvrage : par exemple , si l'on va croire , d'après le zoile Mongin , que mon livre est intitulé Association économique, il deviendra ridicule par son titre même , qui serait vide de sens et pléonasme, car toute association est économique, ou de bras, ou de forces, ou de capitaux, machines et autres moyens.
J'ai fait choix d'un titre sensé et significatif, qui eslAssociation domestique-agricole ; titre indiquant avec précision les emplois de ma théorie, et dénotant qu'elle applique le régime sociétaire aux deux branches de relations où l'on désespérait de l'introduire jamais. Quant à l'intitulé à' Association économique, il suffirait seul à insinuer que l'auteur est dépourvu de judiciaire, et à détourner de toute lecture de l'ouvrage. Tel est le but avoué du zoïle Mongin. Sa lettre mériterait une ample réplique , non pour en réfuter les menteries, qui sont incroyables à force d'exagération , mais pour faire sentir le
besoin d'un jury qui mettrait un terme à ces spéculations mercantiles sur la calomnie.
Les Français honorables s'en plaignent , et je cite à ce sujet le Miroir même, qui dit (20 avril) en annonçant un ouvrage de M. Kératry : « Le cruel ne veut pas que s nous plaisantions : il fulmine en termes honnêtes con- » Ire le Miroir qui , tous les jours , amuse la France de j> ce qui devrait la faire pleurer. » M. Kératry a dit vrai • la France devrait gémir de ces amusements déloyaux dont on la repaît : elle est prise pour dupe dans ces turîupinades , et elle pourrait trouver à rire aux dépens des zoïles bien mieux qu'aux dépens des inventeurs.
Voltaire, admirateur, et Ton peut dire enthousiaste des belles découvertes de Newton, se plaint pourtant de l'obscurité qui règne encore sur le système de la nature ; il en gémit, disant i
Montrez l'homme a mes yeux.... Mais quelle épaisse nuit !
Lequel faut-il croire, ou de Voltaire invoquant les découvertes en mécanisme social et passionnel dont Newton ne s'est point occupé , ou de Mongin menaçant des terribles indignations de sa tête géométrique ceux qui oseront, après Newton, faire des découvertes dans les sciences dont ce géomètre n'a point traité?
4°. Genre entraîné. On le trouve au journal précité , qui est forcé , par convenance particulière de clientelle , à donner une teinte plaisante aux sujets les plus graves , aux raisonnements les mieux fondés, comme celui-ci sur la longévité future, sujet de ses facéties.
** On sait que les Lapons atteignent facilement à 150 ans : on voit même dans nos climats des hommes excéder ce terme. Les gazelles, en 1822, ont cité la famille
hongroise de Jean Rowin, mort à 172 ans-, sa femme à 164 ans; leur mariage a duré 142 ans. Les enfants onfc vécu en proportion : leur moindre terme a été de 115 ans. On a cité récemment à Brest un calfat de 137 ans, dont les enfants passaient 100 ans; un porte-faix d'Allemagne, fort agile à 125 ans; une négresse même, Saura, morte à 134 ans, quoique la race de pays chaud ait moins de vitalité que celle de climat froid. Ceci a lieu dans Tordre civilisé, où toutes les habitudes et fonctions dégénèrent, dès l'enfance , en excès contraires à l'équilibre sanitaire.
* Le régime sociétaire garantissant les corps et les âmes de tout excès dès le plus bas âge; les corps, par l'usage des courtes séances, l'alternat de fonctions et les précautions générales de salubrité (voyez tom. III, sect. lre. et 2e., et tom. IV, sect. 3e. et 4e.); les âmes, par un état de choses qui transforme toute industrie en passion, raréfie les peines et prodigue les distractions, assure aux facultés intellectuelles un plein développement : ce régime concourt en double sens à la longévité -, il renforce les corps par le contentement et l'équilibre des âmes, dont l'état de peine actuelle tend à user les corps et souvent les détruire.
* L'espèce humaine trouvera donc, dans un tel ordre, double gage de longévité. Elle pourra espérer, dès la première génération sociétaire, un grand accroissement de vigueur et une augmentation progressive à la 2e. et à la 3e.; d'autant mieux que les virus accidentels, dits variolique, psorique, syphilitique, etc., seront extirpés en moins de 6 ans.
* Les peuples sociétaires atteindront donc à un terme de vitalité immensément supérieur à celui de l'état civi-
lise, où tout n'est que lésion des convenances hygiéniques et sanitaires; où tout entraîne aux excès, aux accidents mortels, même dans l'exercice des travaux; et si, malgré ces contre-temps perpétuels , nous voyons déjà des civilisés atteindre à 150 ans, est-il ridicule d'augurer aux races d'état sociétaire une vie de 144 ans, non pas pour moyen terme de la masse , mais seulement pour un individu sur 12? **
Telle a été mon appréciation, fondée sur un état sanitaire compose et non simple, un état favorisant à la fois le corps et l'âme , avantage dont n'ont pas joui nos centenaires actuels , qui ont éprouvé dans l'enfance et dans le cours de la vie beaucoup d'entraves à l'essor et à l'équilibre des passions. Ils ont donc été bornés au régime sanitaire simple, au bien-être corporel, qui encore a dû essuyer de nombreuses atteintes, surtout chez le peuple.
Ces calculs, je l'avoue , ne sont pas présentables à des lecteurs qui exigent d'un journal des plaisanteries à la toise 5 il leur en faut per fas et nefas. Or, il est un moyen facile de les satisfaire et de ridiculiser les théories les plus régulières. < Une tactique fort en usage, dit M. de La-
> borde , est de scinder et tronquer les phrases d'un dis- » cours ; les transporter de temps et de lieu , de manière
> à en faire des propositions isolées , de vrais paradoxes , » sans s'inquiéter de ce qui les précède ou de ce qui les » suit. » Si, dis-je, on adopte cette méthode, il sera bien aisé de donner une teinte risible aux calculs les plus sévèrement établis , et mon traité , par la nouveauté du sujet, prêtera plus que tout autre à ce genre de plaisanterie.
Qu'il me soit permis de donner ici un canevas d'analyse
m CHAPITRE II. ARTICLE VII.
en opposition à celle du journaliste cité : je prends pour thème ses six premières lignes que je transcris :
« Ecoutons M. Ch. Fourier : il promet de tripler la ri- 9 chesse de ce globe , d'éteindre toutes les dettes, élever
> subitement le monde entier à des destinées plus hautes » et plus pures, tarir les sources des passions haineuses » parmi les hommes, faire tomber la puissance des sciences
> fausses qui régnent aujourd'hui , amener avant la fin de » 1823 la clôture de l'état civilisé , etc. »
Ces perspectives ont une couleur d'illuminisme et de gasconnade insoutenable, si on les énonce en propositions isolées, sans faire aucune mention du moyen d'exécution dont il eût fallu donner une légère notion, comme serait la suivante :
« M. Ch. Fourier décrit en très-grand détail un pro- » cédé sociétaire nommé séries de groupes contrastés, s méthode opposée à notre système domestique, et dans i> laquelle il démontre ces trois propriétés :
» 1. Triplement du produit effectif de l'industrie, et » par suite moyen sûr d'éteindre toutes les dettes publi- » ques. Elles seraient faciles à payer dans le cas où l'on » pourrait puiser sur un produit triple, sur 15 milliards » en France, au lieu de 5 ; et ainsi en tout pays.
» 2. Attraction industrielle , et par suite changement •» de sort du genre humain, qui jusqu'ici n'a travaillé que » par contrainte et besoin : le travail deviendrait pour lui » un plaisir, un essor d'attraction; de là résulterait l'ac- » cession des sauvages et des oisifs à l'industrie agricole » qu'ils n'adopteront qu'autant qu'on la leur présentera
> en régime attrayant.
» 5. Concours de la vertu et de la vérité avec l'intérêt, s et tarissement des sources de haine, car la haine pro-
i vient communément des astuces el fourberies; elles ré- » gneront dans les relations industrielles, tant qu'on ne » découvrira pas un moyen d'atteindre au bénéfice par i la pratique de la vérité et des vertus sociales.
» S'il est constaté que ce moyen soit inhérent au mé- » canisme des séries contrastées , un essai de ce nouvel » ordre fera tomber la morale simple, qui , voulant faire
> aimer la vertu pour elle-même sans y associer le vèhi- » cule de l'intérêt , place l'homme social dans un état de t guerre interne avec lui-même , par lutte de l'intérêt » contre le devoir.
» Dans le cas où ce mécanisme serait praticable et dé-
» montré par une épreuve sur un village, il est certain
» que l'ordre civilisé ou morcellement serait abandonné
» à l'instant pour le régime sociétaire joignant au triple
» produit le charme industriel. Ce sera au lecteur à juger
î si la théorie est digne d'épreuve, à peser les voies et
> moyens qu'indique l'auteur, et dont les bornes du jour- » nal nous empêchent de donner aucune analyse. »
Une gazette qui suivrait celle marche n'exposerait pas chaque proposition au ridicule , en l'isolant des moyens ou voies d'exécution.
Présentés de la sorte, en style dubitatif, les brillants résultats de l'Association n'auraient rien de risible ; et pourtant le journaliste n'en ferait aucune apologie. Il est donc faux que l'analyse de cet ouvrage soit difficile , surtout quand l'auteur, présent à Paris, peut se charger de tout le travail préparatoire : voyez note 2.
La vraie difficulté , on ne saurait trop le répéter, c'est d'annoncer franchement une découverte qui heurte les coteries philosophiques, si bien dédommagées de ce contre-temps (84) ***. Mais on craint tout air de conni-
f06 CHAPITRE IL ARTICLE VIL
vence avec un inconnu qui n'est pas une puissance , un homme à ménager. On n'ira pas, en sa faveur, hasarder de déplaire aux sophistes en crédit , froisser quelque amour-propre.
Entretemps, redisons que les gouvernements et les particuliers seraient dans l'erreur, s'ils comptaient sur la voie des gazettes françaises pour être avisés des découvertes faites en France. Il y existe, à la vérité , un dictionnaire des découvertes et 20 trompettes pour les favoris qui ont l'oreille de la cabale; mais un inventeur qui ne flatte pas les hauts et puissants seigneurs philosophiques est exclu des honneurs de l'annonce, ou n'obtient qu'une annonce insignifiante , pour ne pas dire plus.
« C'est que vous n'avez pas su conduire l'affaire, me
> répond quelque tacticien : il fallait , selon le principe I médiocre et rampant, être au moins rampant si vous
> n'êtes pas médiocre. > Conseil inadmissible ! c'est à moi , au contraire , à prémunir le monde savant contre les suggestions de la médiocrité; lui rappeler qu'il est des exceptions à toute règle, et que ma découverte est pour lui cas d'exception aux routines cabalistiques. Si les savants en doutent, je les invite à relire le paragraphe aux 3 astérisques (84) et le grand intermède (IIe. tome, 348). Qu'ils pèsent bien ces considérations ; ils reconnaîtront qu'il y va de leurs plus chers intérêts; que les lumières invoquées, l'initiation aux mystères de la nature , la gloire, les dignités, la corne d'abondance, enfin tout ce qu'ils ont ambitionné, va devenir leur conquête-, et si, pour obtenir tant de biens à la fois, ils ne savent pas transiger un peu avec l'amour-propre du moment, ce sera le cas de s'écrier, avec Figaro: Que les gens d'esprit sont bëtes !
P. S. J'aurais été plus bref sur le compte des détracteurs, s'il n'y avait dans cette affaire un dessous de cartes, une intrigue à débrouiller. Ils agit de la cabale qui manœuvre contre V Association , et veut empêcher que la découverte parvienne à la connaissance du public et des parties intéressées.
Des lecteurs étrangers à cette menée , et empressés , selon la pétulance française , de gloser sur toute idée neuve , se trouveraient , sans le savoir, limiers d'une cabale, s'ils s'aventuraient à déprimer le calcul de l'Association, avant qu'un mûr examen ait prononcé sur le fort ou le faible de cette théorie. Les antagonistes , pour donner le change et éviter toute analyse du fond, ne veulent pas même proférer le nom du ressort employé > la série de groupes contrastés. Ils semblent craindre qu'on ne leur réponde : « Ce moyen que vous cherchez à » ridiculiser, est très-plausible quant à l'analogie; c'est j> le procédé employé par les naturalistes dans leurs clasj> sements , et par Dieu dans toute la distribution de la » nature. »
Ce qu'ils redoutent bien davantage et qui ne manquerait pas d'arriver, c'est que, la découverte une fois constatée, chacun consulterait ses intérêts et non ceux des philosophes. Un roi de France leur dirait : Vous avez 400,000 volumes à soutenir, et moi j'ai 400,000 serviteurs à indemniser ; émigrés , ecclésiastiques , rentiers et leurs parents. Il leur convient, à tous comme à moi, qu'on atteigne par V Association au triplement de revenu ( ne fût-ce qu'au doublement , selon le calcul de pis-aller, 40 ).
Un libéral leur dirait : Nous sommes 400,000 à secourir, tant destitués que retraités, exdotés , leurs parents
et enfants; vous faites pour nous tant de démonstrations en pamphlets , gravures et verbiages; puis, au moment décisif où se présente un moyen de nous indemniser, vous sacrifiez vos 400,000 amis au soutien de vos 400,000 bouquins : vous ne songez qu'à votre négoce de livres ; trouvez bon que nous songions à nos intérêts.
Tout propriétaire , petit ou grand , leur tiendrait même langage. Les plus riches, les princes, ducs d'Orléans , de Devonshire , Scheremetoff, Czartoriski , opine ront encore qu'il leur convient mieux de tripler leur revenu et faire le bonheur du genre humain, que de soutenir les systèmes qui ont appauvri et agité les peuples. Dès lors chacun tournerait le dos à l'auguste philosophie ancienne et moderne , du moment où la découverte de l'Association serait examinée et constatée par un jury .
La philosophie serait d'autant mieux abandonnée par ceux qui ont déjà fait des efforts actifs , soit sur l'abolition de la traite , soit sur les essais d'Association. Par exemple, M. Owen manquerait-il à leur dire : J'aime mieux devenir le premier homme du monde, en effectuant cette Association à laquelle j'ai consacré mes efforts et ma fortune, en abolissant la traite et l'esclavage, que d'abandonner la cause du genre humain pour me déclarer esclave de vos doctrines de morcellement industriel; doctrines suspectes à vos sages mêmes , qui voient dans leurs bibliothèques (io) un dépôt humiliant de contradictions et d'erreurs.
Lecteurs qui n'êtes point dans le secret des meneurs philosophiques , défiez -vous du rôle de marionnettes qu'ils veulent vous faire jouer. Considérez qu'à l'instant où un personnage notable, soit propriétaire , soit orateur, abandonnera leur cause et optera pour l'épreuve ,
on verra tous ces caméléons chanter la palinodie , se retrancher sur ce qu'un examen superficiel les avait induits en erreur , et railler les badauds qui auront servi leurs intrigues. Prévenez cette duperie, et, selon le précepte de Descartes , opinez pour le doute conditionnel, jusqu'à ce qu'un strict examen et une facile expérience aient prononcé sur le fond, aient décidé si les passions humaines sont faites pour l'industrie morcelée ou pour l'industrie sociétaire.