ÉGAREMENT DE LA RAISON PAR LES SCIENCES INCERTAINES
La gloire et la science sont bien désirables, sans doute, mais bien insuffisantes quand elles ne sont pas accompagnées de la fortune. Les lumières, les trophées et autres illusions ne conduisent pas au bonheur, qui consiste avant tout dans la possession des richesses ; aussi les savants sont-ils généralement malheureux en Civilisation, parce qu'ils y sont pauvres ; ils ne jouiront des faveurs de la fortune que dans l'Ordre Sociétaire qui succédera à la Civilisation. Dans ce nouvel état social, tout savant ou artiste parviendra à une fortune colossale dès qu'il sera pourvu d'un mérite réel; j'indiquerai plus loin de quelle manière ce mérite sera constaté par le vote annuel de tous les cantons du globe sur les ouvrages à couronner.
Mais en montrant aux sciences fixes [et aux arts] la brillante carrière qui s'ouvre pour eux, quel ton dois-je prendre pour annoncer l'orage qui va fondre sur les vieilles idoles de la Civilisation, sur les sciences incertaines? Faut-il revêtir les longs habits de deuil pour déclarer aux politiques et moralistes que l'heure fatale est sonnée, que leurs immenses galeries de volumes vont tomber dans le néant; que les Platon, les Sénèque, les Rousseau, les Voltaire, et tous les coryphées de l'incertitude ancienne etmoderne, iront tous ensemble au fleuve d'oubli? (Je ne parle pas de leurs productions littéraires, mais seulement de ce qui louche à la politique et à la morale.)
Cette débâcle de bibliothèques et de renommées n'aura rien
HlÉLIMINAIRE. 15
d'offensant pour le corps philosophique, si l'on considère que ses écrivains les plus célèbres ont cessé de vivre et n'endureront pas l'affront de déchoir. Quant à leurs disciples existants, ils ne doivent songer qu'à la fortune qui leur est préparée, qu'au plaisir de pénétrer enfin dans ce sanctuaire de la nature, dont leurs devanciers n'avaient pu s'ouvrir l'entrée.
Eh ! n'ont -ils pas de tout temps^prévu le coup de foudre qui les menaçait? J'en vois le pronostic dans leurs écrits les plus renommés, depuis Socrate, qui espérait qu'un jour la lumière descendrait, jusqu'à Voltaire qui, impatient de la voir descendre, s'écrie : « Mais quelle épaisse nuit voile encore la nature! » Tous confessent l'inanité de leurs sciences et l'égarement de cette raison qu'ils ont prétendu perfectionner; tous enfin s'accordent à dire avecleur compilateur Barthélémy : « Ces bibliothèques, prétendus tré- « sors de connaissances sublimes, ne sont qu'un dépôt humiliant « de contradictions et d'erreurs. »
Il n'est que trop vrai ! depuis vingt-cinq siècles qu'existent les sciences politiques et morales, elles n'ont rien fait pour le bonheur de l'humanité; elles n'ont servi qu'à augmenter la malice humaine, en raison du perfectionnement des sciences réformatrices; elles n'ont abouti qu'à perpétuer l'indigence et les perfidies , qu'à reproduire les mêmes fléaux sous diverses formes. Après tant d'essais infructueux pour améliorer l'ordre social, il ne reste aux Philosophes que la confusion et le désespoir. Le problème du bonheur public est un écueil insurmontable pour eux ; et le seul aspect des indigents qui remplissent les Cités ne démontre-t-il pas que les torrents de lumières philosophiques ne sont que des torrents de ténèbres?
Cependant une inquiétude universelle atteste que le genre humain n'est point encore arrivé au but où la Nature veut le conduire, et cette inquiétude semble nous présager quelque grand événement qui changera notre sort. Les nations, harassées par le malheur, s'attachent avidement à toute rêverie politique ou religieuse qui leur fait entrevoir une lueur de bien-être ; elles ressemblent à un malade désespéré qui compte sur une miraculeuse guérison. Tl semble que la Nature souffle à l'oreille du genre humain qu'il est réservé à un bonheur dont il ignore les routes, et qu'une découverte merveilleuse viendra tout à coup dissiper les ténèbres de la Civilisation.
La Raison, quelque étalage qu'elle fasse de ses progrès, n'a rien
fait pour le bonheur tant qu'elle n'a pas procuré à l'Homme celte fortune sociale qui est l'objet de tous les vœux; et j'entends par fortune sociale une opulence graduée qui mette à l'abri du besoin les hommes les moins riches , et qui leur assure au moins pour minimum le sort que nous nommons médiocrité bourgeoise. S'il est incontestable que les richesses sont pour l'Homme social la première source de bonheur après la santé, cette Raison, qui n'a pas su nous procurer la richesse relative ou aisance graduée, n'a donc fait dans ses pompeuses théories que des verbiages inutiles qui n'atteignent aucun but; et la découverte que j'annonce ne serait, comme les théories politiques et morales, qu'un nouvel opprobre pour la Raison, si elle ne devait nous donner que de la science, et toujours de la science, sans nous donner les richesses, qui nous sont nécessaires avant la science.
La Théorie des Destinées va remplir le vœu des nations en assurant à chacun cette opulence graduée, qui est l'objet de tous les désirs, et qu'on ne peut trouver que dans l'Ordre des Séries progressives. Quant à la Civilisation d'où nous allons sortir, je démontrerai que, loin d'être la Destinée industrielle de l'homme, elle n'est qu'un fléau passager dont la plupart des globes sont affligés pendant leurs premiers âges; qu'elle est pour le genre humain une maladie temporaire, comme est la dentition pour l'enfance; qu'elle s'est prolongée deux mille trois cents ans de trop, par l'inadvertance ou l'orgueil des philosophes, qui dédaignèrent toute étude sur l'Association et l'Attraction ; enfin que les sociétés sauvage, patriarcale, barbare et civilisée, ne sont que des sentiers de ronces, des échelons pour s'élever à un meilleur Ordre .social, à l'Ordre des Séries progressives qui est la Destinée industrielle de l'homme, et hors duquel tous les efforts des meilleurs princes ne peuvent aucunement remédier aux malheurs des peuples.
C'est donc en vain, philosophes, que vous auriez amoncelé des bibliothèques pour chercher le bonheur, tant qu'on n'aurait pas extirpé la souche de tous les malheurs sociaux, je veux dire l'incohérence industrielle qui est l'antipode des vues de Dieu. Vous vous plaignez que la nature vous refuse la connaissance de ses lois ; eh! si vous n'avez pu jusqu'à ce jour les découvrir, que tardez-vous à reconnaître l'insuffisance de vos méthodes et à en chercher de nouvelles? Ou la nature ne veut pas le bonheur des hommes, ou vos méthodes sont réprouvées de la nature, puis-
qu'elles n'ont pu lui arracher ce secret que vous poursuivez. Voyez- vous qu'elle soit rebelle aux efforts des physiciens comme aux vôtres? non, parce que les physiciens étudient ses lois au lieu de lui en dicter, et vous n'étudiez que l'art d'étouffer la voix de la nature, d'étouffer l'Attraction qui est interprèle de la nature, puisqu'elle conduit en tous sens à la formation des Séries progressives. Aussi quel contraste entre vos bévues et les prodiges des sciences fixes! Chaque jour vous ajoutez des erreurs nouvelles à d'antiques erreurs, et chaque jour on voit les sciences physiques avancer dans les routes de la vérité et répandre sur l'âge moderne un lustre égal à l'opprobre que vos visions impriment à jamais sur le dix-huitième siècle.
Nous allons être témoins d'un spectacle qui ne peut se voir qu'une fois dans chaque globe : le passage subit de l'incohérence à la combinaison sociale; c'est le plus brillant effet de mouvement qui puisse s'exécuter dans l'univers ; son attente doit consoler la génération actuelle de tous ses malheurs. Chaque année, pendant cette métamorphose, vaudra des siècles d'existence, et offrira une foule d'événements si surprenants qu'il ne convient pas de les faire entrevoir sans préparation ; c'est ce qui me détermine à renvoyer au troisième Mémoire la théorie de l'Ordre combiné ou des Séries progressives, et à n'annoncer pour le moment que des résultats généraux ; tels seront l'accession spontanée des Sauvages à l'industrie , et l'adhésion des Barbares à l'affranchissement des femmes et des esclaves dont la liberté est nécessaire pour la formation des Séries progressives;, l'établissement des Unités par toute la terre, comme Unité de langage, de mesures, de signes typographiques, et autres relations.
Quant aux particularités sur l'Ordre Sociétaire, quant aux jouissances qu'il doit nous procurer, il faudra, je le répète, user de ménagements pour les annoncer aux Civilisés. Abattus par l'habitude du malheur et par les préjugés philosophiques, ils ont cru que Dieu les destinait aux souffrances ou seulement à un bonheur médiocre : ils ne pourront pas se façonner subitement à l'idée du bien-être qui les attend, et leurs esprits se soulèveraient si on leur exposait sans précaution la perspective des délices dont ils vont jouir sous très peu de temps; car il faudra à peine deux ans pour organiser chaque canton sociétaire, et à peine six ans pour achever l'organisation du globe entier, en supposant les plus longs délais possibles.
i» DISCOURS
L'Ordre combiné sera dès son début d'autant plus brillant qu'il :a été plus longtemps différé. La Grèce, au siècle de Solon, pouvait déjà l'entreprendre; son luxe était parvenu au degré suffisant pour procéder à cette organisation; mais aujourd'hui nos moyens de luxe et de raffinement sont au moins doubles de ce qu'ils étaient chez les Athéniens (ils ne connaissaient pas les voitures suspendues, les étoffes de coton et de soie, le sucre, et autres productions d'Amérique et d'Orient, la boussole, la lunette, et autres inventions scientifiques des modernes; je n'exagère •donc pas en disant que nos moyens de jouissance et de luxe s'élèvent pour le moins au double). Nous débuterons avec d'autant plus d'éclat dans l'Ordre combiné, et c'est à présent que nous allons recueillir le fruit des progrès qu'a faits le dix-huitième siècle dans les sciences physiques, succès bien infructueux jusqu'à ce jour. Tant qu'aurait duré la Civilisation, nos prodiges scientifiques étaient plus funestes qu'utiles au bonheur, car en augmentant les moyens de jouissance, ils augmentaient les privations du très grand nombre qui est dépourvu du nécessaire ; ils n'ajoutaient •que très peu aux plaisirs des grands qui sont blasés, faute de variété dans les divertissements, et ils excitaient de plus en plus la corruption, en multipliant les appâts offerts à la cupidité.
Jusqu'à présent les sciences, en perfectionnant le luxe, n'avaient travaillé qu'au profit du fourbe, qui, dans les sociétés barbare et civilisée , arrive plus tôt à la fortune que l'homme véridique. -Cette bizarrerie conduisait à opter entre deux opinions : ou la malfaisance de Dieu, ou la malfaisance de la Civilisation. Raisonnablement, l'on ne pouvait se fixer qu'à cette dernière opinion ; car il n'est pas possible de supposer Dieu malfaisant, et il le serait réellement s'il nous avait condamnés à végéter toujours dans la désastreuse Civilisation.
Les philosophes, au lieu d'envisager la question sous ce point de vue, ont cherché à éluder le problème que présentait la malice humaine ; problème qui conduisait à suspecter la Civilisation ou à suspecter Dieu. Ils se sont ralliés à une opinion bâtarde, celle de l'athéisme qui, supposant l'absence d'un Dieu, dispense les savants de rechercher ses vues, et les autorise à donner leurs théories capricieuses et inconciliables pour règle du bien et du mal. L'athéisme est une opinion fort commode pour l'ignorance politique et morale, et ceux qu'on a surnommés esprits forts pour -avoir professé l'athéisme se sont montrés par là bien faibles de
génie. Craignant d'échouer dans la recherche des vues de Dieu sur TOrdre social, ils ont préféré nier l'existence de Dieu, et vanter comme perfection cet Ordre civilisé qu'ils abhorrent en secret, et dont l'aspect les désoriente au point de les faire douter de la Providence.
Sur ce point les philosophes ne sont pas les seuls en défaut ; s'il est absurde de ne pas croire en Dieu, il n'est pas moins absurde d'y croire à demi, dépenser que sa providence n'est que partielle, qu'il a négligé de pourvoir à nos besoins les plus urgents, comme celui d'un Ordre social qui fasse notre bonheur. Lorsqu'on voit les prodiges de notre industrie, tels qu'un vaisseau de haut bord et tant d'autres merveilles qui sont prématurées, eu égard à notre enfance politique, peut-on penser que ce Dieu, qui nous a prodigué tant de connaissances sublimes, veuille nous refuser celle de l'Art Social, sans laquelle toutes les autres ne sont rien? Dieu ne seraitil pas blâmable et inconséquent de nous avoir initiés à tant de nobles sciences, si elles ne devaient servir qu'à produire une société dégoûtante de vices comme la Civilisation?